Épilogue du livre Vl des Fables^ Ters
SUR LA FONTAINE, xeru
origbulitë. Nous doatcms fort que la fortune de son spirituel roman ait d'abord été médiocrement heureuse, comme pourrait le faire supposer ce qu'en a raconté Gabriel Gueret : « Sa Psyché^ dit-il, n'a pas eu le succès qu'il s'en promettoit» et Barbin commence à regretter les cinq cents ëcus qu'il en a donnés*. » A tenir pour vrai que le libraire se soit plaint, pendant que Ribou, de son côté, se plaignait des deux cents pistoles que lui coûtait le Tartuffe^ il ne voulait probablement que fadliter, dans une autre occasion, quelque marché encore plus avantageux. Il faudrait une meilleure preuve pour faire crmre que les Jmours de Fsydhé n'aient pas été goûtés, comme ils devaient l'être. Ce qui seul aurait pu inquiéter la Fontaine^ c'eût été le mécontentement de Louis XIV , dont une tradition, d'ailleurs peu certaine, veut qu'on lui ait fait peur. Dans un passage du livre I"', une des sœurs de Psyché se plaint du roi, son mari, qui « a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne. }» Loub XIY pouvait se reconnaître là ; mais combiai plus encore, a-t-on pensé, dans le portrait que l'autre sœur fait de Tautre roi qui l'a épousée ! « Si votre époux a une douzaine de médecins à l'entour de lui, je puis dire que le mien a deux fois autant de maîtresses, qui toutes, grâces à Ludne, cmt le don de fécondité. La famille royale est tantôt si ample, qu*il y auroit de quoi faire une colonie très-considérable. » Mais ceux qui ont vu là un exemple amusant des distractions de la Fontaine n'ont pas assez remarqué qu'à cette date Lucine n'avait encore ûivorisé d'autre maîtresse royale que la Yallière. Il n'y avait pas lieu à une application aussi frappante qu'ils l'ont cm. On n'en prétend pas moins que la malignité releva la prétendue offense, que la Fontaine fut trèsc&ayé, et que le duc de Saint- Aignan le rassura en lui promettant de le présenter au Roi, auquel il lui conseillait d'offrir un exemplaire de Psyché^. On ajoute qu'il fut ainsi fait, et que la Fontaine put reconnaître le peu de fondement de ses inquiétudes.
La même année (1669), pour s'acquitter de ce qu'il devait à la maiscm de ses protecteurs de Château-Thierry, il devient
I. LctPromemade ie S(ÙHt'Cloud(^iySi)y p. 304. s. Montenaulty'^M de la Fontaine^ p« xxu.
La FovTAiin. i •
ZGYiii NOTICE BIOGRAPHIQUE
un moment, suivant mie des modes du temps, journaliste en ▼ers, et, ce que surtout on n'attendait guère de lui, nouvelliste politique. Cette complaisance de sa muse avait été demanda par la princesse de Bavière, sœur du duc de Bouillon. Elle n'avait pas mal choisi son Loret, qui, du reste, ne le fîit qu'en passant. Tous les BoaiUon sont bien loues dans ces vers, et le grand chambellan et ses frères, le comte d'Auvergne et le duc d'Albret, et leur oncle Turenne. La petite gazette, facilement rimëe, a quelques jolis traits, qui auraient pu, ce semble, se passer de signature :
Trouveront-ilt en det familles.
Par les garçons et par les filles, Par le père et par les aïeux.
Un tel nombre de demi-dieux, Et de déesses tout entières ?
Car demi-déesses n'est guères En usage, à mon sentiment*.
Cëtait là cependant trop modeste besogne pour une telle plume; mais la protection des grands impose des obligations. De tout temps il paya très-volontiers sa dette à cette famille de divinités plus ou moins haut placées dans la céleste hiérarchie. Il y trouvait surtout un vrai héros, Turenne, digne sujet de ses vers. On a deux épttres qu'il lui adressa en 1674. L'une d'elles, qui, dans sa familiarité spirituelle, rappelle la meilleure manière de Voltaire en ce genre de compliments (et nous les aimons mieux adressés à Turenne qu'à Frédéric), bat écrite après la bataille de Sinzheim (16 juin 1674). Elle commence ainsi :
Vous avez fait. Seigneur, un opéra *•
Il l'appelle très-justement « un Mars plein de bonté, » et le félicite de savoir Marot par cœur, ce qui n'est pas ordinaire aux illustres exterminateurs. La seconde épître mêle de beaux accents lyriques au même ton enjoué, qui d'ailleurs y domine.
I. Épître A S, A, S, Madmme la Primeeuê de Bavière ^ rers 97-103.
». Cétait une allosion assez plaisante, qu^il expliquait un peu plus loin, à Topera qu'il fusait alors lui-même : celai de Dapimé. Voyez oi-après, p. cxxxrn-cxxxix.
Googk
SUR LA FONTAI!¥B. zcix
Grâee à Unt de victoires, grâce à Turenne qai veille, la fnnce est en repos :
Dormez tans crainte à Tombre de vos bois, Poètes picards, et poètes champenois.
L'antre grande famille, qui avait droit aussi à sa reconnaissance, n'ëtait pas oubliée. Ce fut à une Altesse chère au Luxembourg que, en 1671, il fit hommage de quelques nouvelles fables ^ Il les fit paraître, avec une ëpître en prose au duc de Guise, gendre de la duchesse douairière d'Orlëans : dédicace banale, si Ton veut, comme le sont presque toujours les dédicaces, mais où toutefois, dans l'éloge des grands hommes de la maison de Lorraine, la noblesse académique du style est à remarquer. Si l'on a quelque peine à imaginer ches lui ce genre d'éloquence, c'est que volontiers on renferme un écrivain dans le talent où il a excellé. Walckenaer* loue, pour de semblables qualités, l'épltre dédicatoire du premier Recueil au Dauphin, et rappelle que Richelet, en 1689, Fa insérée, comme un modèle, dans son livre intitulé : Les plus helles Lettres des meilleurs auteurs français.
L'impression des nouvelles fables avait été précédée de celle des Contes et Nouvelles en pers de la troisième partie. L'achevé d'imprimer de ces contes est du 27 janvier 167 1 .
La Fontaine n'avait déjà plus voulu se souvenir que, dans la préface delà seconde partie', il avait annoncé que c'en était fini des amusements de cette nature. La tentation fut sans doute trop forte. L'agréable distraction des fables elles-mêmes ne l'avait point chassée. Elle reviendra encore, même beaucoup plus tard :
Usque reeurret.
Les deux tomes publiés en 167 1, Tun de contes, l'autre de Êtbles, charmèrent Mme de Sévigné. Aussitôt parus, elle s'empressa de les envoyer à sa fille, sans se dissimuler que c'était
I. FahUs nouPêlles et autres poésies de M, de la Fontaine^ Paris, D. Thierry, 1671. L*acheTé dUmprimer est du i s mars. 9. Histoire de la We.... de la Fontaine^ tome I, p. aaa» 3. An débat même de cette préface.
o NOTICE BIOGRAPHIQUE
braver sa mëchante humeur ^ ; car sur la Fontaine la mère et la fille ne s'entendaient pas ; et, dans la crainte de pousser la contradiction trop loin, Mme de Sëvigné d'abord se contentait de dire : ce II y a des endroits jolis et très-jolis. » Elle s'enhardit, lorsqu'elle put s'appuyer sur des suffrages de grand poids (ceux, à ce qu'il semble, de la Rochefoucauld et de Mme de la Fayette), et, le 19 avril suivant, elle lâcha moins timidement la bride à son admiration : « N'avez-vous point trouve jolies les cinq ou six fables de la Fontaine* qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés ? Nous en étions l'autre jour ravis chez M. de la Rochefoucauld. Nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chai.,.. Gela est peint; et la Citrouille et le Rossignol^ cela est digne du premier tome *• » On aime à voir que les louanges données par Mme de Sévigné à ces chefs-d'œuvre naissants trouvaient de l'écho dans la maison de la Rochefoucauld, appréciateur non moins délicat, qui, pour les goûter comme elle, n'avait pas besoin de se souvenir de l'hommage rendu à son livre des Maximes dans une des fables de 1668 ^
Mme de Sévigné ne louait pas seulement le tome des Fables^ mais celui des Contés aussi, trouvant les unes ravissantes, les autres charmants, avec une nuance dans l'expression, où l'intention est à supposer ; et elle avait bien raison de vanter les ConteSy dès que son honnêteté, qui aurait craint d'être celle d'une Arsinoé, ne s'effarouchait pas de leur liberté. Elle écrivait donc encore à Mme de Grignan : « Ne jetez pas si loin les livres de la Fontaine. Il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront. La fin des Oies de frère Phi--
I. Lettre 144, tome II, p. 109. — Il est évident que U fin de lettre, où se trouve le passage que nous avons en vue, n*appartient pas à la lettre du i3 mars (voyez, au tome II des Lettres^ auquel nous renvoyons, la note 1 5 de la page 107). L*impression du volume des Fables n*ayant été achevée que le la mars, on voit l'impossibilité.
a. Il y en avait huit dans le petit volume. Elles se trouvent maintenant dans le second Recueil^ dont il sera parlé ci-après.