‹ Œuvres de J. Delille (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · V. igo · texte numérisé non relu

V. igo

At, tribus exactis, ubi quarta accesserit aestas, Garpere inox gyrum incipiat, gradibusque sonarc Gompositis, sinuetque alterna volumiiia cruruni, Sitque laboranti similis; turn cursibus auras, Turn vocet, ac per aperta volans, ceu liber habenis, iEquora, vix sumnia vestigia ponat arena.

Qualis hyperboreis Aquilo quum densus ab oris Incubuit, Scythiaeque liienies atque arida differt Nubila ; tuni segetes altae canipique natantcs Lenibus horrescunt flabris, summaeque sonorem Dant silVae, longique urgent ad littora fluctus : lUe volat, simul arva fuga, siniul aequora verrens.

Hie vel ad Elei metas et maxima campi Sudabit spatia, et spumas aget ore cruentas ; Belgica vel molli melius ferct esseda coUo. Tum demum crassa magnum farragine corpus Crescére jam domitis sinito; namque ante domandum Ingentes tollent animos , prensique negabunt Verbera lenta pati, et duris parère lupatis.

Sed non ulla magis vires industria firmat, Quam Venerem et caeci stimulos avertere amoris, Sive boum, sive est cui gratior usus equorum. Atque ideo tauros procul atque in sola relegant Pascua, post montem oppositum, et trans flumina lata; Aut intus clausos satura ad praesepia s^ervant.

Garpit enim vires paulatim, uritque videndo Femina , nee nemorum patitur meniinisse nee herbae.

GÉOUGIQUES, LIV. III. 167

Mais ooinpte-t-il trois ans? bientôt mordant le. frein, Il tourne, il caracole, il bondit sous ta main; Sur ses jarrets nerveux il retombe en mesure : Pour la rendre plus libre, on gêne son allure ; Tout-à-coup il s'élance, et, plus prompt que Téclair, Dans les cliamps effleurés il court, vole, et fend Tair.

Tel le fougueux époux(28) de la jeune Orythie Vole et disperse au loin les frimas de Scythie , Fait frémir mollement les vagues des moissons , Balance les forêts sur la cime des monts, Chasse et poursuit les flots de l'océan qui gronde, Et balaie en fuyant les airs, la terre, et Tonde.

Un jour tu le verras, ce coursier généreux, Ensanglanter son mors et vaincre dans nos jeux; Ou (29), plus utile encor dans les champs de la guerre. Sous de rapides chars faire gémir la terre.

Ne rengraisse(3'') svtr-tout qu'après l'avoir dompté; Autrement son orgueil jamais n'est surmonté : Il se dresse en fureur sous le fouet qui le touche. Et s'indigne du frein qui gourmande sa bouche.

Crains aussi, crains l'amour, dont la douce langueur Des troupeaux, quels qu'ils soient, énerve la vigueur : Que des fleuves profonds , qu'une haute montagne , Sépare le taureau de sa belle compagne ; Ou que, loin de ses yeux, dans l'étable caché, Près d'une ample pâture il demeure attaché.

Près d'elle il fond d'amour, il erre triste et sombre , Et néglige les eaux et la verdiue et l'ombre. Souvent mén^ troublant l'empire des troupeaux,

168 GEORGICON LIB. III. v .,;.

Dulcibus ilia quidem illecebi is et saepe superbos Cornibus inter se subigit dccernere amantes. Pascitur in magna silva formosa juvenca : Illi alternantes multa vi praelia miscent Vulneribus crebris ; lavit ater corpora sanguis, Versaque in obnixos urgentur cornua vasto Cum gemitu : reboant silvaeque et magnus Olympus. Nee mos bellantes una stabulare ; sed alter Victus abit, longeque ignotis exsulat oris, Multa gemens ignoniiniam plagasque superbi Victoris , tum , quos amisit inultus , amores ; Et stabula adspectans regnis excessit avitis.

Ergo omni cura vires exercet, et inter Dura jacet pernix instrato saxa cubili, Frondibus hirsutis et carice pastus acuta; Et tentât sese, atque irasci in cornua discit Arboris obnixus trunco, ventosque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena. Post, ubi collectum robur viresque refectae, Signa movet, praecepsque obli.tum fertur in bostem. Fluctus uti , medio cœpit quum albescere ponto Longius, ex altoque sinum trabit; utque, volutus Ad terras , immane sonat per saxa , neque ipso Monte minor procumbit : at ima exaestuat unda Verticibus, nigramque alte subjectat arenam.

Omne adeo genus in terris hominumque ferarumque. Et genus aequoreum, pecudes, pictaeque volucres

Une Hélène au combat entraîne denx rivaux. Tranquille, elle s'égare (■^') en un gras pâturage : Ses superbes amants s'élancent pleins de rage ; Tous deux, les yeux baissés et les regards brûlants, Entre-choquent leurs fronts, se déchirent les flancs; De leur sang qui jaillit les ruisseaux les inondent; A leurs mugissements les vastes cieux répondent. Entre eux point de traité : dans de lointains déserts Le vaincu désolé va cacher ses revers, Va pleurer d'un rival la victoire insolente, La perte de sa gloire, et sur-tout d'une amante; Et, vers ces bords chéris toui^nant encor les yeux. Abandonne l'empire où régnoient ses aïeux.

Mais l'amour le poursuit jusqu'en ces lieux sauvages. Là, dormant sur des rocs, nourri d'amers feuillages. Furieux, il s'exerce à venger ses affronts : De ses dards tortueux il attaque des troncs; Son front combat les vents, son pied frappe la plaine. Et sous ses bonds fougueux il fait voler l'arène. Mais c'en est fait; il part, et, bouillant de désirs, De Torgueilleux vainqueur va troubler ies plaisirs. Tel (32), par un pli léger ridant le sein de l'onde, Un flot de loin blanchit, s'alonge, s'enfle et gronde : Soudain le mont liquide, élevé dans les airs. Retombe ; un noir limon bouillonne sur les mers.

Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage; Tout, et l'homme qui pense, et la brute sauvage,

170 GEORGICON LIB. III. v. .44.

Ill furias ignemqiic ruunt : amor omnibus idem. Tempore non alio catulorum oblita leœna « Saevior erravit campis ; nee funera vulgo Tarn multa informes ursi stragemque dedere Per silvas : tum saevus aper, tum pessima tigris. Heu , male tum Libyae solis erratur in agris !

Nonne vides , ut to ta tremor pertentet equorum Corpora, si tantum notas odor attulit auras? , Ac neque eos jam fraena virum, neque verbera saeva, Non scopuli, rupesque cavae, atque objecta retardant Flumina, correptos unda torquentia montes. Ipse ruit, dentesque Sabellicus exacuit sus, ' Et pede prosubigit terram, fricat arbore costas, Atque hinc atque illinc humeros ad vulnera durât. Quid juvenis,' magnum cui versât in ossibus ignem Durus amor? Nempe abruptis turbata procellis Nocte natat caeca serus fréta : quern super^ingens Porta tonat cœli, et scopulis illisa réclamant i'Lquora; nee miseri possunt revocare parentes, Nee moritura super crudeli funere virgo.

Quid lynces Bacchi varias, et genus acre luporum, Atque canum ? Quid , quae imbelles dant praelia cervi ? Scilicet ante omnes furor est insignis equarum : Et mentem Venus ipsa dcdit, quo tempore Glauci

Et le peuple des eaux, et Thabitant des airs. Amour, tu fais rugir les monstres des déserts : Alors, battant ses flancs, la lionne inhumaine Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine ; C'est alors que , brûlant pour d'informes appas , Le noir peuple des ours sème au loin le trépas ; Alors le tigre affreux ravage la Libye : Malheur au voyageur errant dans la Nubie !

Si le coursier fougueux sent l'attrait du plaisir, Vovez-vous tout son corps frissonner de désir? Il ne sent plus le fouet, ne connoît plus les rênes; Il vole; il franchit tout, et les bois et les plaines. Et les rocs menaçants, et les gouffres profonds. Et les torrents enflés par les débris des monts. L'horrible sanglier se prépare à la guerre ; Il aiguise sa dent, il tourmente la terre : Contre un chêne ridé s'endurcit aux assauts, «

Hérisse tous ses crins, et fond sur ses rivaux. Que n'ose un jeune amant (^3) qu'un feu brûlant dévore! L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore, La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l'éclair. Seul traverse à la nage une orageuse mer ; Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête. Ni le bruit des rochers battus par la tempête. Ni ses tristes parents de douleur éperdus ,,«^0 • • Ni son amante, hélas! qui meurt s'il ne vit plus.

Vois combattre (^4) le lynx, le chien, le cerf lui-même; N'entends-tu pas le loup hurler pour ce qu'il aiine? Des cavales sur-tout rien n'égale les feux; » Vénus même alluma leurs transports furieux ,

172 GEORGIGON LIB. HI. v. 268.

Potniades malis membra absumpsere quadrigse. Illas ducit amor trans Gargara, transque sonantem Ascanium ; superant montes, et flumina tranant. Continuoque, avidis ubi subdita flamma meduUis, Vere magis, quia vere calor redit ossibus, illae Ore omnes versae in Zephyrum stant rupibus altis , Exceptantque levés auras : et saepe sine ullis Conj ugiis , vento gravidae , mirabile dictu ! Saxa per et scopulos et depressas convalles Diffugiunt, non, Eure, tuos, neque solis ad ortus, In Boream Gaurumque, aut unde nigerrimus Auster Nascitur, et pluvio contristat frigore cœlum. Hinc demum, hippomanes vero quod nomine dicunt Pastores, lentum destillat ab inguine virus : Hippomanes, quod saepe malae légère novercae, Miscucruntque lierbas, et non innoxia verba. Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus, Singula dum capti circumvectamur amore.

Hoc satis armentis. Superat pars altera curae, Lanigeros agitare greges, birtasque capellas. Hie labor; hinc laudem fortes sperate coloni. Nee sura animi dubius, verbis ea vincere magnum Quam sit, et angustis hunc addere rebus honorem. Sed maParnassi déserta per ardua dulcis , *. ^ Raptat amor : juvat ire jugis qua nulla priorum

Quand , pour avoir frustré (^^) leur amoureuse ivresse ,

Elle livra Glauciis à leur dent vengeresse.

L'impérieux amour conduit leurs pas errants . ' '

Sur le sommet des monts, à travers les torrents :

Sur-tout, lorsqu'aux beaux jours leur fureur se ranime,

D'un rocher solitaire elles gagnent la cime.

Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs.

Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :

O prodige (3^) inouï! le zéphyr les fé&onde.

Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde

Bondit, se précipite et fuit dans les vallons;

Non vers les lieux blanchis (^7) par les premiers rayons,

Mais vers les cheuiips du nord, mais vers ces tristes plages

Ovi FAutan pluvieux entasse les orages.

C'est alors qu'on les voit, dans l'ardeur de leurs feux,

Distiller en courant l'hippomane amoureux;

L'hippomane , fdtré par la marâtre impie ,

Qui joint au noir poison l'infernale magie.

Mais moi-même ovi m'entraîne, où m'égare l'amour?

Revenons : le temps vole , et s'enfuit sans retour.

Après les grands troupeaux, il est temps que je chante Des chèvres, des brebis la famille bêlante. O vous, heureux bergers, veillez à leurs besoins ; Leur toison et leur lait vous paieront de vos soins. Et moi, puissè-je orner cette aride matière! Des ronces (3^), je le sais, hérissent ma carrière; Mais des sentiers battus jç détourne mes pas : Oui, les déserts du Pinde ont pour moi des appas : Dans ces sentiers nouveaux qu'a frayés mon audace,

174 GEORGICON LIB. III. v 393

Castaliam molli devertitur orbita clivo.

Nunc, veneranda Pales, magno nunc ore sonandum.

Incipiens stabulis edico in mollibus berbani Garpcre oves, duni niox frondosa rcducitur aestas ; Et niulta durani stipula fdicunique maniplis Sterhere subter huniuni, glacies nee frigida laedat Molle peeus, scabicmque ferat turpesque podagras. Post bine digressus, jubeo frondentia capris Arbuta sufficere, et fluvios prœbere récentes; Et stabula a ventis biberno opponere soli Ad medium conversa diem, quum frigidus olim Jam cadit, extremoque irrorat Aquarius anno.

Hae quoque non cura nobis leviore tuendae, Nee minor usus erit, quamvis Milesia magno Vellera mutentur Tyrios incocta rubores.

Densior bine soboles, bine largi copia lactis. Quam magis exbausto spumaverit ubere mulctra , Laeta magis pressis manabunt flumina mammis. Nee minus interea barbas incanaque menta Cinypbii tondent birci, setasque comantes, Usum in eastrorum, et miseris velamina nautis. Pascuntur vero silvas, et summa Lycaei, Horrentesque rubos, et amantes ardua dumos. Atque ipsae memores redeunt in tecta, suosque Ducunt, et gravido superant vix ubere limen. Ergo omni studio glaciem ventosque nivales , Quo minor est illis curae mortalis egestas,

GÉORGIQUES, T. IV. l\\. 175

Mon œil d'aucun mortel ne reconnoît la trace. Viens, auguste Paies, viens soutenir ma voix.

D'abord (^9), que tes brebis, à couvert sous leurs toits, Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage; Qu'une molle fougère et qu'un épais fourrage. Sous leurs corps délicats étendus par ta main, Rendent leur lit moins dur, leur asile plus sain. Les chèvres (4o), à leur tour, veulent pour nourriture Des feuilles d'arboisier et l'onde la plus pure : Ecarte de leur toit l'inclémence des airs; Qu'il reçoive au midi le Soleil des hivers, Jusqu'aux jours où Phébus, quittant l'urne céleste. Du cercle de l'année achève enfin le reste. •

Oui(4i), comme les brebis, l'humble chèvre a ses droits: Si leur riche toison, pour habiller les rois Aux fuseaux de Milet offre une laine pure, Et du poisson de Tyr boit la riche teinture, La chèvre a des trésors qui ne lui cèdent pas : Ses enfants (42) sont nombreux, son lait ne tarit pas; Et plus ta main avare épuise sa mamelle, Plus sa douce ambrosie entre tes doigts ruisselle. Cependant son époux (43) contre l'âpre saison Nous cède ces longs poils qui paient son menton. Le jour(44), au fond des bois, au penchant des collines, Elle vit de buissons, de ronces et d'épines; Le soir, fidèle à l'heure, elle rentre au hameaii : Elle-même rassemble et conduit son troupeau; Et, le sein tout gonflé des tributs qu'elle apporte, Du bercail avec peine elle franchit la porte.

176 GEORGICON LIB. III. vS^o.

Avertes ; victunique feres, et virgea laetus Pabula, nee tota claucles foenilia bruma.

At vero, Zephyris quum lœta vocantibus aestas In sal tus utrunique gregeni atque in pascua niittet; Luciferi primo cum sidere frigida rura Carpamus, dum mane novum, dum gramina canent, Et ros in tenera pecori gratissimus herba. Inde, ubi quarta sitim cœli collegerit bora, Et cantu querulae rumpent arbusta cicadae, Ad puteos aut alta greges ad stagna jubeto Currentem ilignis potare canalibus undam ; iEstibus at mediis umbrosam exquirere vallem , Sicubi magna Jovis antiquo robore quercus Ingentes tendat ramos, aut sicubi nigrum Ilicibus crebris sacra nemus accubet umbra. Tum tenues dare rursus aquas, et pascere rursus Solis ad occasum, quum frigidus aera vesper Tempérât, et sal tus reficit jam roscida luna, Litoraque alcyonen resonant, et acanthida dumi.

Quid tibi pastores Libyae, quid pascua versu Prosequar, et raris habita ta mapalia tectis? Saepe diem noctemque , et totum ex ordine mensem , Pascitur, itque pecus longa in déserta sine ullis Hospitiis; tantum campi jacet! Omnia secum Armentarius Afer agit, tectumque, Laremque, Armaque , Amyclaeumque canem , Cressamque phare tram. Non secus ac patriis acer Romanus in armis

Soigne-la donc au moins durant les froids hivers, Et tiens sa maison chaude et tes greniers ouverts.

Mais le printemps renaît (4â), et le zéphyr t'appelle : Viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle : Sors sitôt que l'aurore a rougi Fhorizon, Quand de légers frimas blanchissent le gazon, Lorsque , brillant encor sur la tendre verdure , Une fraîche rosée invite à la pâture. • Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants (4^) La cigale enrouée importune les champs.

Que ton peuple, conduit, à la source prochaine, Boiye Teau qui s'enfuit dans des canaux de chêne. A midi, va chercher ces bois noirs et profonds Dont l'ombre au loin descend dans les sombres vallons; Le soir, que ton troupeau s'abreuve et paisse encore. Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l'aurore ; Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux: Rossignols dans les bois, alcyons sur les eaux.

Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes : Vois les bergers d'Afrique et leurs courses errantes ; Là, leurs troupeaux épars, ainsi que leurs foyers, Et paissant au hasard durant des mois entiers, Soit que le jour renaisse ou que la nuit commence. S'égarent lentement dans un désert immense : Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénates roulants. Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants. Telle de nos Romains (4?) une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante ,

178 GEORGICON LIB. III. t 347

Injusto sub fasce viam quuni carpit, et hosti Ante exspectatuni positis stat in agmine castris.

At non, qua Scytliiae gen tes, Maeotiaque unda , Turbidus et torquens flaventes Hister arenas , Quaque redit medium Rhodope porrecta sub axem. lllic clausa tenent stabulis armenta ; neque ullae Aut herbae campo apparent aut arbore frondes; Sed jacet aggeribus niveis informis et alto Terra gelu late, septemque assurgit in ulnas. . Semper biems, semper spirantes frigora Cauri : Tum sol pallentes baud unquam discutit umbras, Nee quum invectus cquis altum petit setbera, nee quum Prœcipitem Oceani rubro lavit aequore currum. Concrescunt subitae currenti in flumine crustae; Undaque jam tergo ferratos sustinet orbes, Puppibus ilia prius patulis, nunc hospita plaustris. /Eraque dissiliunt vulgo , vestesque rigescunt Indutae, caeduntque sccuribus bumida vina, Et totae solidam in glaciem vertere lacunae , Stiriaque impexis induruit liorrida barbis. Interea toto non secius aereninguit; Intereunt pecudes, stant circumfusa pruinis Corpora magna boum; confertoque agmine cervi Torpent mole nova, et summis vix cornibus cxstant. Hos non imniissis canibus, non cassibus uUis, Puniceaeve agitant pavidos formidine pennae ; Sed frustra oppositum trudentes pectore montem

Et, traversant les eaux, franchissant les sillons. Court devant Tennemi planter ses pavillons.

Mais aux champs (4^) où Tlster roule ses flots rapides, Aux hords du Tanaïs et des eaux Méotides, Aux lieux où le Rhodope , après un long détour. Termine vers le nord son oblique retour, Aucun troupeau ne sort de son étahle obscure : Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure ; Là le temps Tun sur l'autre entasse les hivers : L'œil ébloui n'y voit que de brillants déserts. Que des plaines de neige ou des rochers de glace, Dont jamais le soleil n'effleura la surface : Des frimas éternels et des brouillards épais Éteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits; Et, soit que le jour naisse, ou qu'il meure dans l'onde, La nature y sommeille en une horreur profonde : Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux; Des chars osent rouler où voguoient des vaisseaux : Plus loin un lac entier n'est plus qu'un bloc de glace ; La laine sur les corps se roidit en cuirasse ; La hache (49) fend le vin ; le froid brise le fer. Glace l'eau sur la lèvre et le souffle dans l'air. Cependant sous les flots de la neige qui tombe La foible brebis meurt, le fier taureau succombe, Les daims sont engloutis, et le cerf aux abois Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois. Contre ces animaux, désormais moins agiles. Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles : Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons. Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons,

180 GEORGIGON LIB. III. v 374.

Gominus obtruncant ferro , graviterque rudentes Caedunt, et magno laeti clamore reportant.

Ipsi in defossis specubus secura sub alta Otia agunt terra , congestaque robora , totasquc Advolvere focis ulnios, ignique dedere.

Hie noctem ludo dueunt , et pocula laeti Ferniento atque acidis imitantur vitea sorbis. Talis Hyperboreo septem subjecta Trioni Gens effraena virum Rhipaeo tunditur Euro , Et pecudum fulvis velantur corpora saetis.

Si tibi lanitium curae, primum aspera silva, Lappaeque tribulique absint ; fuge pabula laeta ; Gontinuoque greges villis lege niollibus albos. Ilium autcni, quamvis aries sit candidus ipse, Nigra subest udo tantuni cui lingua palato, Rejice, ne maculis infuscet vellera pullis Nascentum, plenoque aliuni circunispice campo. Munere sic niveo lanae, si credere dignuni est, Pan, deus Arcadiae, captani te, Luna, fefellit, In nemora alta vocans ; nee tu adspernata vocantem.

At, cui lactis amor, cytisum lotosque fréquentes Ipse manu salsasque ferat praesepibus lierbas : Hinc et amant fluvios magis, et magis ubera tendunt. Et salis occultum referunt in lacte saporem.

Multi jam excretos prohibent a matribus haedos, Primaque ferratis praefigunt ora capistris.

Le barbare les perce , et, mugissant de joie, Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.

C'est là que ces mortels dans d'immenses brasiers Entassent dés ormeaux et des chênes entiers; Là, brute comme Tours qui fournit sa parure (^''), Dans un morne loisir toute une horde obscure Abrège par le jeu la longueur des hivers. Et boit un jus piquant (^i), nectar de ces déserts.

Nourris-tu des brebis pour dépouiller leurs laines? Fuis les bois épineux et les fertiles plaines ; Que tes troupeaux (^^), couverts d'un duvet précieux, D'une laine sans tache éblouissent les yeux. Qu'on vante du bélier la blancheur éclatante , Et même eût-il l'éclat de la neige brillante. Si sa langue à tes yeux offre quelque noirceur, A l'époux du troupeau choisis un successeur : Au lieu de rappeler la blancheur de sa mère, L'enfant hériteroit des taches de son père. Diane, si l'on peut soupçonner que ton cœur Ait pu dans le dieu Pan reconnoîtie un vainqueur, Ce fut une toison plus blanche que l'ivoire, Qui dans le fond d'un bois lui valut la victoire.

Le laitage à tes yeux est-il d'un plus grand prix? Engraisse tes troupeaux de cytises fleuris; Sème d'un sel piquant (^3) l'herbage qu'on leur donne : Il répand dans leur lait un suc qui l'assaisonne; Et, leur soif plus ardente épuisant les ruisseaux, En des sources de lait ils transforment ces eaux.

Plusieurs, pour conserver ce nectar salutaire. Défendent aux enfants rapproche de leur mère.

182 GEORGICON LIB. III. v.4oo.

Quod surgente die niulsere , hoi isque diurnis , Nocte premunt; quod jam teucbris et sole cadente, Sub lucem exportans calatbis adit oppida pastor; Aut parco sale contingunt, hieniique leponunt.

Nee tibi cura canuni fuerit postrenia ; sed una Veloces Spartae catulos acremque Molossum Pasce sero pingui: nunquani custodibus illis Nocturnuni stabulis furem, incursusque luporum, Aut inipacatos a tergo horrebis liiberos. Saepe etiani cursu tiniidos agitabis onagros, Et canibus leporem, canibus venabere damas ; Saepe volutabris pulsos silvestribus apros Latratu turbabis agens, montesque per altos Ingentem clamore premes ad retia cervuni.

Disce et odoratam stabulis accendere cedrum, Galbaneoque agitare graves nidore chelydros. Saepe sub immotis praesepibus aut mala tactu Vipera delituit, cœlumque exterrita fugit; Aut tecto assuetus coluber succedere et umbrae, Pestis acerba bourn, pecorique adspergere virus, Fovit humum.. Cape saxa manu, cape robora, pastor; ToUentemque minas et sibila colla tumentem Dejice : jamque fuga timidum caput abdidit alte, Quum medii nexus extremaeque agmina caudae Solvuntur, tardosque trahit sinus ultimus orbes.

Est etiam ille malus Calabris in saltibus anguis, Squamea convolvens sublato pectore terga.

Les laitages nouveaux du matin ou du jour, On les fait épaissir quand Tombre est de retour; Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage, La ville au point du jour les reçoit du village; Ou , le sel les sauvant des atteintes de Tair, Dans un repas frugal on s'en nourrit Thiver.

Il faut savoir aussi dresser des chiens fidèles (-^^): D'un pain pétri de lait nourris ces sentinelles ; Tu braves avec eux et les loups affamés (^5], Et le voleur nocturne, et les brigands aimés : Tantôt tu les verras, pleins d'adresse ou d'audace, Du lièvre (^^) fugitif interroger la trace , Lancer le faon timide, ou dans les bois fangeux Livrer au sanglier un assaut courageux ; Ou, par leur course agile et leur voix menaçante, Presser des daims légers la troupe bondissante.

Sur-tout que le bercail soit purgé de serpents : Poursuis, la flamme en main(57), tous ces hôtes rampants. Quelquefois sous la crèche une affreuse vipère Loin du jour importun a choisi son repaire ; Et souvent la couleuvre y roulant ses anneaux, Domestique ennemie, infecte les troupeaux. Dès que tu la verras s'agiter sur la terre. Va, cours, soulève un tronc, saisis-toi d'une pierre; Malgré ses sifflements, malgré son fier courroux. Frappe : déjà sa tête est cachée a. tes coups. Tandis que de son corps, déchiré sur l'arène, Les cercles déroulés la suivent avec peine.

Plus terrible cent fois ce serpent écaillé Qui rampe fièrement sur son ventre émaillé ,

184> GEORGICON LIB. III. v 4^7

Atque notis longam maculosus grandibus alvum ; Qui, dum anines ulli runipuntur fontibus, et duni Vere niadent udo terras ac pluvialibus austris, Stagna colit, ripisque babitans, bic piscibus atram Improbus ingluvieni ranisque loquacibûs explet. Postquam exhausta palus, terraeque ardore debiscunt, Exsiht in siccum, et flanimantia lumina torquens Saevit agris, asperque siti atque cxterritus aestu. Ne niibi turn molles sub divo carpere sonmos, Neu dorso nemoris libeat jacuisse per berbas ! Quum positis novus exuviis, nitidusque juventa Volvitur, aut catulos tectis aut ova relinquens , Arduus ad solem, et Unguis micat ore trisulcis.

Morborum quoque te causas et signa docebo. Turpis oves tentât scabies, ubi frigidus imber Altius ad vivum persedit, et borrida cano Bruma gelu ; vel quum tonsis illotus adbsesit Sudor, et hirsuti secuerunt corjDora vêpres. Dulcibus idcirco fluviis pecus onine niagistri Perfundunt , udisque aries in gurgite villis Mersatur, niissusque secundo defluit anmi; Aut tonsum tristi contingunt corpus amurca, Et spumas miscent argenti, vivaque sulfura, Idaeasque pices, et pingues unguine ceras,

Qui, dressant dans les airs une crête superbe,

Glisse assis sur sa croupe , et se roule sur Tlierbe :

Quand le printemps humide et Tautan orageux

Gonflent les noirs torrents, mouillent les champs fangeux,

Il habite des lacs les retraites profondes,

Engloutit les poissons et dépeuple les ondes :

L'été fend-il les champs, a-t-il tari les eaux?

Furieux il bondit du fond de ses roseaux.

Et, les yeux enflammés et la gueule béante.

De sa queue à grand bruit bat la terre brûlante.

Me préservent les dieux d'aller dans les forêts

Goûter le doux sommeil ou respirer le frais,

Lorsque, oubliant ses œufs ou sa jeune famille,

Ce monstre, enorgueilli de Féclat dont il brille.

Sous sa nouvelle peau, jeune, agile et vermeil,

Darde une triple langue et s'étale au soleil !

Je veux l'apprendre aussi les marques , l'origine Des maux qui d'un bercail entraînent la ruine. Si des buissons aigus, ou les âpres hivers, Ou les eaux de la pluie ont pénétré leurs chairs; Si, lorsque le ciseau leur ravit leur dépouille, Le bain ne lave pas la sueur qui les mouille, Souvent un mal honteux infecte les agneaux : Pour les en garantir plonge-les dans les eaux; Que le hardi bélier s'abandonne à leur pente. Et sorte en secouant sa laine dégouttante ; Ou bien enduis leur corps, privé de sa toison, De la graisse du soufre et des sucs de l'oignon; Joins-y des verts sapins la résine visqueuse , L'écume de l'argent, une cire onctueuse ^

186 GEORGICON LIB. III. v.45..

Scillamque, elleborosque graves , nigrumque bitumen. Non tanien ulla niagis praesens fortuna laboruni est, Quam si quis ferro potuit rescindere summum Ulceiis OS. Alitur vitium, vivitque tegendo, Dum medicas adhibere manus ad vubiera pastor Abnegat, et meliora deos sedet omina poscens. Quin etiam, ima dolor balantum lapsus ad ossa Quum furit, atque artus depascitur arida febiis, Profuit incensos aestus avertere, et inter Ima lerire pedis salientem sanguine venam ; Bisaltae quo more soient, acerque Gelonus, Quum fugit in Rhodopen, aut in déserta Getarum, Et lac concretum cum sanguine potat equino.

Quam procul aut molli succedere saepius umbrae Videris, aut summas carpentem ignavius berbas, Extremamque sequi, aut medio procumbere campo Pascentem, et serae solam decedere nocti j Continue culpam ferro compesce, priusquam Dira per incauturii serpant contagia \ ulgus.

Non tam creber agens hiemem ruit aequore turbo , Quam multae pecudum pestes : nee singula morbi Corpora corripiunt; sed to ta aestiva repente, Spemque gregemque simul , cunctamque ab origine gentem Tum sciat, aerias Alpes et Norica si quis Castella in tumulis , et lapydis arva Timavi , • Nunc quoque post tanto videat, desertaque regna Pastorum, et longe saltus lateque vacantes.

Et la fleur d'Anticyre, et le bitume noir,

Et le marc de Tolive enlevé du pressoir;

Ou plutôt, pour calmer la sourde violence

D'un mal qui se nourrit et s'accroît en silence,

Hâte-toi , que l'acier sagemenjt rigoureux

S'ouvre au sein de l'ulcère un chemin douloureux.

C'en est fait des troupeaux, si les bergers tranquilles

Ne combattent le mal que par des vœux stériles.

Même quand la douleur, pénétrant jusqu'aux os ,

D'un sang séditieux fait bouillonner les flots,

Sous le pied des brebis que la fièvre ravage

Qu'à ces flots jaillissants le fer ouvre un passage ; *

Art connu, dans le nord(58), de ces peuples guerriers

Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers. •

Vois-tu quelque brebis chercher souvent l'ombrage. Effleurer à regret la pointe de l'herbage, Sur le tendre gazon tomber languissamment, La nuit seule au bercail revenir lentement? Qu'elle meure aussitôt; le mal, prompt à s'étendre, Deviendroit sans remède , à force d'en attendre.

Autant qu'on voit de flots se briser sur les mers, Autant dans un bercail régnent de maux divers : Encor s'ils s'arrêtoient dans leur funeste course ! Pères, mères, enfants, tout périt sans ressource. Timave(^9), Noricie, ô lieux jadis si beaux. Empire des bergers, délices des troupeaux, C'est vous que j'en atteste : hélas ! depuis vos pertes. Vous n'offrez plus au loin que des plaines désertes.

188 GEORGICON LIB. III. v 478

Hie quondam niorbo cœli miseranda coorta est Tenipestas, totoque auetunmi ineanduit aestu, Et genus omne neei pecuduni dedit, omne ferarum; Corrupitque lacus, infeeit pabula tabo.

Nee via mortis erat simplex ; sed ubi ignea venis Omnibus acta sitis miseros adduxerat artus, Rursus abundabat fluidus liquor, omniaque in sc Ossa minutatim morbo collapsa trabebat.

Saepe in honore deum medio stans hostia ad aram, Lanea dum nivea circumdatur infula vitta, Inter cunctantes cecidit moribunda ministros. .4ut si quam ferro mactaverat ante sacerdos, Inde neque impositis ardent altaria fibris, Nee responsa potest consultus reddere vates ; Ac vix suppositi tinguntur sanguine cultri, Summaque jejuna sanie infuscatur arena.

Hinc laetis vituli vulgo moriuntur in herbis, Et dulces animas plena ad praesepia reddunt : Hinc canibus blandis rabies venit, et quatit aegros Tussis anhela sues, ac faueibus angit obesis.

Labitur infelix, studiorum atque immemor herbae: Victor equus, fontesque avertitur, et pede terram Grebra ferit : demissae aures ; incertus ibidem Sudor, et ille quidem morituris frigidus ; aret Pellis, et ad tactum tractanti dura resistit-.

Haec ante exitium primis dant signa diebus . Sin in processu cœpit crudcscere morbus,

Là, Fautomne exhalant tous les feux de Tété, De Tair qu'on respiroit souilla la pureté, Empoisonna les lacs, infecta les herbages, Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages. Mais quelle affreuse mort ! D'abord des feux brûlants Couroient de veine en veine, et desséchoient leurs flancs; Tout-à-coup aux accès de cette fièvre ardente Se joignoit le poison d'une liqueur mordante , Qui, dans leur sein livide épanchée à grands flots, Calcinoit lentement et dévoroit leui'S os. Quelquefois aux autels la victime tremblante Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ; Ou, si d'un coup plus prompt le ministre l'atteint. D'un sang noir et brillé -le fer à peine est teint : On n'ose interi'oger ses fibres corrompues. Et les fêtes des dieux restent interrompues. Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt ; L'agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ; La génisse languit dans un vert pâturage : Le chien si caressant expire dans la rage ; Et d'une horrible toux(^°) les accès violents Etouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Le coursier, l'œil éteint et l'oreille baissée, Distillant lentement une sueur glacée.

Languit, chancelle, tombe, et se débat en vain : Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ; Il néglige les eaux, renonce au pâturage. Et sent s'évanouir son superbe courage.

Tels sont de ses tourments les préludes affreux : Mais si le mal accroît ses accès douloureux.

190 GEORGICON LIB. III. v. SoS.

Turn vero ardentes oculi, atque attractus ab alto Spiritus, interduni gemitii gravis, imaque loiigo Ilia singultu tendunt; it naribus ater Sanguis, et obsessas fauces premit aspera lingua.

Profuit inserto latices infundere cornu Lenaeos; ea visa salus niorientibus una. Mox erat hoc ipsuni exitio,.furiisque refecti Ardebant; ipsique suos, jam morte sub aegra, Di meliora piis, erroremque hostibus ilium ! Discissos nudis laniabant dentibus artus.

Ecce autem duro fumans^si^ vomere taurus Goncidit, et mixtum spumis vomit ore cruorem, Extremosque ciet gemitus. It tristis arator, Mœrentem abjungens fraterna morte juvencum, Atque opere in medio defixa relinquit aratra.

Non umbrae altorum nemorum , non mollia possunt Prata movere animum , non , qui per saxa volutus Purior electro campum petit amnis ; at ima Solvuntur latera, atque oculos stupor urget inertes, Ad terramque fluit devexo pondère cervix.

Quid labor, aut benefacta juvant? quid vomere terras Invertisse graves ? Atqui non Massica Bacclii Munera , non illis epulae nocuere repostae : Frondibus et victu pascuntur simplicis herbae ;

Alors son œil s'enflamme ; il gémit ; son haleine De ses flancs palpitants ne sY'cliappe qu'à peine; Sa narine à longs flots vomit un sang grossier, Et sa langue épaissie assiège son gosier.

Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante , Parut calmer d'abord sa douleur violente ; Mais ses forces bientôt(^') se changeant en fureur, O ciel ! loin des Romains ces transports pleins d'horreur ! L'animal frénétique, à son heure dernière, Tournoit contre lui-même une dent meurtrière.

Voyez-vous le taureau (^^j^ fumant sous l'aiguillon. D'un sang mêlé d écume inonder son sillon? Il meurt : l'autre, affligé de la mort de son frère. Regagne tristement l'étable solitaire ; Son maître 1 accompagne, accablé de regrets, Et laisse en soupirant ses travaux imparfaits.

Le doux tapis des prés, l'asile d'un bois sombre, La fraîcheur du matin jointe à celle de l'ombre, Le crystal d'un ruisseau qui rajeunit les prés, Et roule une eau d'argent sur des sables dorés, Rien ne peut des troupeaux ranimer la foiblesse ; Leurs flancs sont décharnés ; une mome tristesse De leurs stupides yeux éteint le mouvement. Et leur front affaissé tombe languissamment.

Hélas ! que leur servit de sillonner nos plaines (^^), De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines? Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons, K ont jamais dans leur sang fait couler leurs poisons : Leurs mets, c'est l'herbe tendre et la fraîche verdure; Leur boisson, l'eau d'un fleuve ou d'une source pure;

192 GEORGICON LIB. III. v. 529.

Pocula sunt fontes liquid! , atque exercita cursu Flumina ; nee somnos abrumpit cura salubres.

Tempore non alio dicunt regionibus illis Quaesitas ad sacra boves Junonis, et uris Imparibus ductos alta ad donaria currus. Ergo aegre rastris terrain rimantur, et ipsis Unguibus infodiunt fruges, montesque per altos Contenta cerv'ice trahunt stridentia plaustra.

Non lupus insidias explorât ovilia circum , Nee gregibus nocturnus obambulat; acrior ilium Gura domat : timidi damae cervique fugaces Nunc interque canes et circum tecta vagantur.

Jam maris immensi prolem , et genus omne natantum Litore in extremo, ceu naufraga corpora, fluctus Proluit ; insolitae fugiunt in flumina pliocae. Interit et cunis frustra defensa latebris Vipera, et attoniti squamis adstantibus hydri. Ipsis est aer avibus non aequus, et illae Praecipites alta vitam sub nube relinquunt.

Praeterea nee jam mutari pabula refert, Quaesitaeque nocent artes; cessere magistri, Phillyrides Chiron, Amytbaoniusque Melampus : Sae\ it , et , in lucem Stygiis emissa tenebris Pallida Tisiphone Morbos agit ante Metumque, Inque dies avidum surgens caput altius effert. Balatu pecorum et crebris mugitibus amnes Arentesque sonant ripae, collesque supini.

Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil, Et jamais les soucis n'ont hâté leur réveil.

Pour apaiser les dieux, on dit que ces contrées Préparoient à Junon des offrandes sacrées : Pour les conduire au temple on chercha des taureaux; A peine on put trouver deux buffles inégaux. On vit des malheuieux, pour enfouir les graines, Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines , Et, roidissant leurs bras, humiliant leurs fronts. Traîner un char pesant jusqu'au sommet des monts.

Le loup même oublioit ses ruses sanguinaires ; Le cerf parmi les chiens erroit près des chaumières ; Le timide chevreuil ne songeoit plus à fuir. Et le daim si léger s'étonnoit de languir.

La mer ne sauve pas ses monstres du ravage ; Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ; Les phoques, désertant ces gouffres infectés. Dans les fleuves surpris courent épouvantés ; Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ; L'hydre étonnée expire en dressant ses écailles ; L'oiseau même est atteint, et des traits du trépas Le vol le plus léger ne le garantit pas.

Vainement les bergers changent de pâturage; L'art vaincu cède au mal(^^) ou redouble sa rage : Tisiphone, sortant du gouffre des enfers, Epouvante la terre, empoisonne les airs; Et sur les corps pressés d'une foule mourante Lève de jour en jour sa tête dévorante. Des troupeaux expirants les lamentables voix Font gémir les coteaux, les rivages, les bois;

T. II. GÉORG. l3

194 GEORGICON LIB. III. r A56

Janique catervatim dat stragem , atque aggerat iDsis In stabulis turpi dilapsa cadavera tabo , Donee humo tegere ac foveis abseondere discunt. Nam neque erat coriis usus ; nee viscera quisquam Aut undis abolere potest, aut vincere flamma; Nee tondere quidem morbo illuvieque peresa Vellera, nee telas possunt attingere putres. Verum etiam invisos si quis tentarat amictus , Ardentes papulae, atque immundus olentia sudor Membra sequebatur; nee longo deinde moranti Tempore contactos artus sacer ignis edebat.

GÉOHGIQUES, LIV. III. 195

Ils comblent le bercail, s'entassent dans les plaines; Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines. En vain Tonde et le feu pénctroient leur toison : Rien n'en pouvoit dompter linvincible poison ; Et malheur au mortel qui, bravant leurs souillures, Eût osé revêtir ces dépouilles impures ! Soudain son corps, baigné par d'immondes humeurs, Se couvroit tout entier de brûlantes tumeurs ; Son corps se desséchoit, et ses chairs enflammées Par d'invisibles feux périssoient consumées.

(') Jeune Paies , et toi , divin berger d'Adméte.

Paies est la déesse des bergers: les Romains avoient institué en son honneur des fêtes appelées de ce nom Palilia. On lui offroit du lait, sorte d'offrande analogue au genre de richesse de ses adorateurs.

Le berger d'Adméte est Apollon, qui garda les troupeaux de ce l'oi sur les bords de l'Amphryse.

Au reste , je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici avec quelle irrévérence les anciens traitoient leurs dieux. Apollon fut berger chez Admète ; Apollon et Neptune furent manœuvres chez Laomédon. Minerve, dans Homère, porte une lanterne devant Ulysse. A l'égard de Vénus, on peut voir dans Vlliade le beau rôle qu'elle joue entre Paris et Hélène. Cependant il faut avouer que plusieurs de ces fables, absurdes en elles-mêmes, étoient utiles par leur but. Il est à croire, par exemple, que la fable d'Apollon berger dut son origine à la politique des premiers législateurs, qui, voulant tirer les Grecs de l'état de barbarie où ont été plongés tous les premiers peuples, s'efforcèrent de leur inspirer le goût de l'agriculture, qui est la base de tout état policé, et sans laquelle il ne peut subsister que des sociétés errantes et des hordes sauvages. Pour les amener h de nouveaux travaux et à une profession qui leur étoit inconnue, il fallut y attacher des honneurs, des distinctions, faire jouer tous les ressorts de la politique; et celui qu'on mit le plus en œuvre fut la religion, qui, étant le motif le plus saint lorsqu'elle est vraie, est encore le plus puissant lorsqu'elle est fausse. Chez nous la religion et la politique ne se mêlent

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