‹ Œuvres de J. Delille (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je chante les moissons : je dirai sous quel signe Il faut ouvrir la terre et marier la vigne ; Les soins industrieux que Ton doit aux troupeaux; Et Fabeille économe , et ses sages travaux»

Astres qui, poursuivant votre course ordbnnée, Conduisez dans les cieux la marche de l'année; Protecteur des raisins ('), déesse des moissons, Si rhomme encor sauvage, instruit par vos leçons Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes, Et d'un nectar vermeil rougit les froides ondes ; Divinités des prés, des champs et des forêts, Faunes aux pieds légers , vous , Nymphes des guérets , Faunes, Nymphes, venez; c'est pour vous que je chante. Et toi, dieu du trident, qui de ta main puissante De la terre frappas le sein obéissant, *

Et soudain fis bondir un coursier frémissant; Pallas (2) , dont l'olivier enrichit nos rivages ; ' ' Vous, jeune dieu de Cée(^), ami des verts bocages. Pour qui trois cents taureaux éclatants de blancheur, Paissent l'herbe nouvelle et l'aubépine en fleur;

4 GEORGICON LIB. I. v. 17.

Pan , ovium custos , tua si tibi Maenala curae , Adsis, o Tegeaee, favens; oleaeque Minerva Inventrix , uncique puer monstrator aratri , Et tenerani ab radice ferens, Sylvane, cupressum; Dîque deaeque onmes, studiuni quibus arva tueri, Quique novas alitis non ullo semine fruges, Quique satis largum cœlo demittitis imbrem.

Tuque adeo , queni niox quae sint habitura deoruni Concilia, incertum est, urbesne invisere, Caesar, Terrarunique velis curam, et te niaximus orbis Auctorem fruguni tempestatumque potentem Accipiat, cingens materna tempora myrto ; An dcus immensi venias maris, ac tua nautae Numina sola colant; tibi serviat ultima Tbule , Teque sibi gcnerum Tetbys emat omnibus undis ; Anne novum tardis sidus te mensibus addas. Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes Panditur; ipse tibi jam bracbia contrahit ardens Scorpius, et cœli justa plus parte relinquit: Quidquid eris , ham te nee sperent Tartara regem , Nee tibi regnandi veniat tam dira cupido, Quamvis Elysios miretur Graecia campos.

Nee repetita sequi curet Proserpina matrem ; Da facilem cursum, atque audacibus annue cœptis, Ignarosque viae mecum misera tus agrestes, Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.

Vere novo, gelidus canis quum montibus humor

Pan, qui sur le Lycée, ou le riant Ménale, Animes sous tes doigts la flûte pastorale; Vieillard, qui dans ta main tiens un jeune cyprès; Enfant (4), qui le premier sillonnas les guérets; Vous tous, dieux bienfaisants, déesses protectrices, Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices (^), Qui versez Teau des cieux, qui fécondez les champs, Ainsi qu'à nos moissons, présidez à mes chants.

Et toi qu'attend le ciel(^), et que la terre adore, Sous quel titre, ô César, faudra-t-il qu'on t'implore? Veux-tu (7), le front paré du myrte maternel^ Remplacer Jupiter sur son trône éternel? Va, préside aux saisons, gouverne le tonnerre, Protège les cités, fertilise la terre.

Veux-tu sur l'océan (^) un pouvoir souverain? Le trident de Neptune est remis dans ta main ; Téthys t'offre sa fille; et, roi des mers profondes, Tu recevras pour dot tout l'empire des ondes. Peut-être, plus voisin de tes nobles aïeux. Nouveau signe d'été (9), veux-tu briller aux cieux? Le Scorpion brûlant ("*) déjà loin d'Erigone S'écarte avec respect , et fait place à ton trône. Choisis : mais garde-toi d'accepter les enfers ! Qu'on vante l'Elysée et ses bois toujours verts; Fière d'un sceptre affreux, que Proserpine y régne; Toi, je veux qu'on t'adore, et non pas qu'on te craigne. De nos cultivateurs viens donc guider les mains, Et commence par eux le bonheur des humains.

Quand la neige au printemps (' ' ) s'écoule des montagnes,

6 GEORGICON LIB. 1. v. 44.

Liquitur, et zephyro pu tris se gleba resolvit, Depresso incipiat jam turn mihi taurus aratro Ingeniere, et sulco attritus splendescere vomer. Ilia seges demum votis rcspondet avari Agricolae, bis qupe solem, bis frigora sensit: lUius immensae ruperunt horrea messes.

At prius ignotum ferro quam scindimus aequor, Ventos et varium cœli praediscere morem. Gura sit, ac patrios cultusque habitusque locorum , Et quid quaeque ferat regio, et quid quœque recuset. Hie segetes , illic veniunt felicius uvae ; Arborei fetus alibi, atque injussa virescuut Gramina. Nonne vides, croceos ut Tmolus odores, India mittit ebur, molles sua tura Sabaei? At Clialybes iiudi ferrum , virosaque Pontus Castorea , Eliadum palmas Epiros equarum ?

Gontinuo bas leges aeternaque fœdera certis Imposuit natura locis, quo tempore primum Deucalion vacuum lapides jactavit in orbem , Unde homines nati, durum genus. Ergo age, terras Pingue solum primis extemplo a mensibus anni, Fortes invertant tauri, glebasque jacentes

Dès que le doux zéphyr amollit les campagnes, Que j'entende le bœuf gémir sous l'aiguillon; Qu'un soc long-temps rouillé brille dans le sillon. Veux-tu voir les gaérets combler tes yoeux avides? Par les soleils brûlants ('-), par les frimas humides, Qu'ils soient deux fois mûris et deux fois engraissés : Tes greniers crouleront sous tes grains entassés.

Toutefois dans le sein d'une terre inconnue ('^) Ne va point vainement enfoncer la charrue : Observe le climat, connois l'aspect des cieux. L'influence des vents, la nature des lieux, Des anciens laboureurs l'usage héréditaire , Et les biens que prodigue ou refuse vme terre. Dans ces riches vallons la moisson jaunira ; Sur ces coteaux riants la grappe noircira : Ici sont des vergers qu'enrichit la culture ; Là règne un vert gazon qu'entretient la nature ; Le Tmole('4) est parfumé d'un safran précieux; Dans les champs de Saba Tencens croît pour les dieux; L'Euxin('^) voit le castor se jouer dans ses ondes; Le Pont(ï^) s'enorgueillit de ses mines fécondes; L'Inde produit l'ivoire; et dans ses champs guerriers, L'Epire, pour TElide, exerce ses coursiers.

Ainsi jadis le ciel partagea ses largesses, Lorsqu'un mortel, sauvé ('7) des ondes vengeresses. De fertiles cailloux semant d'affreux déserts, D'hommes laborieux repeupla l'univers.

Connois donc la nature, et rêgle-toi sur elle. Si ton terrain est gras , dès la saison nouvelle Qu'on y plonge le soc, et que l'été poudreux

8 GEORGICON LIB. I. v. 66.

Pulverulenta coquat matiiris solibus aestas. At si non fuerit tellus fecunda, sub ipsum Arcturuni tenui sat erit suspendere sulco. Illic, officiant laetis ne frugibus herbae; Hie , stei ilem exiguus ne deserat humor arenam.

Alternis idem tonsas cessare novales, Et segnem patiere situ durescei e campum ; Aut ibi flava seres , mutato sidere , farra , Unde prius laetum siliqua quassante legumen , Aut tenuis fetus viciae, tristisque lupini Sustuleris fragiles calamos silvamque sonantem. Urit enim lini campum seges , urit avenae , Urunt lethaeo perfusa papavera somno.

Sed tamen alternis facilis labor ; arida tantum Ne saturare fimo pingui pudeat sola, neve Effetos cinerem immundum jactare per agros. Sic quoque mutatis requiescunt fetibus arva ; Nee nulla interea est inaratae gratia terrae.

Saepe etiam stériles incendere profuit agros , Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis : Sive inde occultas vires et pabula terrae Pinguia concipiunt j sive illis omne per ignem Excoquitur vitium, atque exsudât inutilis humor; Seu plures calor ille vias et caeca relaxât Spiramenta, novas veniat qua succus in herbas; Seu durât magis, et venas astringit hiantes,

Mûrisse les sillons embrasés par ses feux ; Mais si ton sol ingrat n'est qu une foible arène, Qu'au retour du Bouvier('8) le soc Teffleure à peine. Ainsi Tun perd l'excès de sa fécondité; L'autre de quelque suc est encore humecté.

Qu'un ('!)) vallon moissonné dorme un an sans culture; Son sein reconnoissant te paie avec usure : Ou sème un pur froment dans le même terrain Qui n'a produit d'abord que le frêle lupin (20), Ou la vesce légère, ou ces moissons bruyantes De pois retentissants dans leurs cosses tremblantes. Pour l'avoine et le lin(2i), et les pavots brûlants, De leurs sucs nourriciers ils épuisent les champs : La terre toutefois (22), malgré leurs influences, Pourra par intervalle admettre ces semences, Pourvu qu'un sol usé , qu'un terrain sans vigueur. Par de riches engrais raniment leur langueur. La terre ainsi repose en changeant de richesses ; Mais un entier repos redouble ses largesses.

Gérés approuve encor que des chaumes flétris (^3) La flamme, en pétillant, dévore les débris : Soit que les sels heureux d'une cendre fertile Deviennent pour la terre un aliment utile ; Soit que le feu l'épure, et chasse le venin Des funestes vapeurs qui dorment dans son sein; Soit qu'en la dilatant par sa chaleur active. Il ouvre des chemins à la sève captive ; Soit qu'enfin, resserrant les pores trop ouverts D'un sol que fatiguoit l'inclémence des airs, *

10 GEORGIGON LIB. I. v. 92.

Ne tenues pluviae , rapidive potentia solis Acrior, aut BorcRe penetrabile frigus aclurat.

Multuni adeo, rastus giebas qui frangit inertes, Vimineasque trahit crates, juvat arva; neque ilium Flava Geres alto nequidquani spectat Olympo ; Et qui, proscisso quae suscitât aequore terga, Rursus in obliquuni verso perrumpit aratro, Exercetque frequens tellurem, atque imperat arvis.

Humida solstitia atque hiemes orate serenas , Agricolae : hiberno laetissinia pulvere farra , Laetus ager ; nuUo tantum se Mysia cultu Jactat, et ipsa suas niirantur Gargara messes.

Quid dicam, jacto qui seminc cominus arva Insequitur, cumulosque ruit male pinguis arenae? Deinde satis fluvium inducit rivosque sequentes?

Et, quum exustus ager morientibus aestuat herbis, Ecce supercilio clivosi tramitis undam Elicit. Ilia cadens raucum per levia murmur Saxa ciet , scatebrisque arentia tempérât arva.

Quid, qui, ne gravidis procumbat culmus aristis, Luxuriem segetum tenera depascit in herba, Quum primum sulcos aequant sata? quique paludis

Aux froides eaux du ciel, au souffle de Borée, Au soleil dévorant , il en ferme Tentrée.

Vois-tu ce laboureur (^4), constant dans ses travaux, Traverser ses sillons par des sillons nouveaux; Écraser, sous le poids des longs râteaux qu'il traîne, Les glèbes dont le soc a hérissé la plaine, Gourmander sans relâche un terrain paresseux? Cérès à ses travaux sourit du haut des cieux.

J'aime des hivers secs(2^) et des étés humides : L'été des sillons frais, l'hiver des champs arides, Sont un garant certain de la fertilité : C'est alors que, surpris de leur fécondité. Et le riche Gargare (^6) ^ et l'heureuse Mysie , Enfantent ces moissons qui nourrissent l'Asie. Au maître des saisons adresse donc tes vœux.

Mais l'art du laboureur peut tout après les dieux. Dans les champs la semence est-elle déposée? Il la couvre à l'instant sous la glèbe écrasée; Puis d'un fleuve, coupé par de nombreux canaux (^7), Court dans chaque sillon distribuer les eaux.

Si le soleil brûlant flétrit l'herbe mourante, Aussitôt je le vois par une douce pente Amener, du sommet d'un rocher sourcilleux, Un docile ruisseau, qui sur un lit pierreux Tombe, écume, et, roulant avec un doux murmure, Des champs désaltérés ranime la verdure.

Tantôt, pour empêcher qu'un frêle chalumeau Ne languisse accablé sous un riche fardeau , Dès qu'il voit du sillon sortir ses blés superbes , Il livre à ses troupeaux le vain luxe des herbes.

12 GEORGIGON LIB. I. v. 1.4.

Collectum huniorem bibula dec! licit arena? Praesertim incertis si mensibiis amnis abundans Exit, et obducto late tenet omnia linio, Unde cavœ tepido sudant huniore lacunae.

Nectamen,haecqiiiinisintlioniinimiqueboumquclaboies Versando terrain experti, nihil improbus anser, Strynioniaeque grues, et amaris intiba fibris Officiunt, aut umbra nocet. Pater ipse colendi Haud facilem esse viam voliiit , primusque per artem Movit agros , curis aciiens mortalia corda , Nee torpere gravi passus sua regna veterno.

Ante Jovem nulli subigebant arva coloni ; Nee signare quidem aut partiri limite campuni Fas erat. In medium quœrebant , ipsaque tellus Omnia liberius, nullo poscente, fcrebat.

lUe malum virus serpentibus addidit atris, Praedarique lupos jussit, pontumque moveri, Mellaque decussit foliis, ignemque removit, Et passim rivis currentia vina repressit; Ut varias usus meditando extunderet artes Paulatim, et siilcis frumenti quaereret berbam; Ut silicis venis abstrusum excuderet ignem. Tunc alnos primum fluvii sensere cavatas ; Navita tum stellis numéros et nomina fecit.

Tantôt son bras actif, desséchant des marais , De leurs dormantes eaux délivre les guérets; Sui'-tout lorsque, gonflant ses ondes orageuses, Un fleuve a submergé les campagnes fangeuses, Et que du noir limon dont les champs sont couverts L'exhalaison impure empoisonne les airs.

Mais malgré tant de soins , malheureux que nous sommes ! Malgré les animaux qui secondent les hommes, Tout n'est pas fait encor; crains pour tes jeunes blés(2^) L'ombre, et l'herbe indomptable^, et les brigands ailés (29). Tel est l'aiTet fatal du maître du tonnerre : Lui-même il força l'homme (3°) à cultiver la terre; Et, n'accordant ses fruits qu'à nos soins vigilants, Voulut que l'indigence éveillât les talents.

Avant lui, point d'enclos, de bornes, de partage ; La terre étoit de tous le commun héritage ; Et, sans qu'on l'arrachât, prodigue de son bien, La terre donnoit plus à qui n'exigeoit rien. C'est lui qui, proscrivant une oisive opulence, Par-tout de son empire exila l'indolence. Il endurcit la terre , il souleva les mers , Nous déroba le feu, troubla la paix des airs, Empoisonna la dent des vipères livides.

Contre l'agneau craintif arma les loups avides, Dépouilla de leur miel (3') les riches arbrisseaux, Et du vin dans les champs fit tarir les ruisseaux. Enfin l'art à pas lents vint adoucir nos peines ; Le caillou rend le feu recelé dans ses veines; La terre obéissante et les flots étonnés Par la rame et le soc déjà sont sillonnés;

U GEORGICON LIB. I. v .38

Pleiadas, Hyadas, claranique Lycaonis Arc ton. Turn laqueis cap tare feras, et fallere visco Inventum, et mag^nos canibiis circumdare saltus. Atque alius latum funda jam verberat amnem Alta petens , pelagoque alius trahit humida lina. Tum ferri rigor, atque argutoe lamina serrae ; Nam primi cuneis scindebant fissile lignum : Tum variœ venere artes. Labor omnia vicit Improbus, et duris^urgens in rebus egestas.

Prima Geres ferro mortales vertere terram Instituit, quum jam glandes atque arbuta sacrae Deficerent sihae , et victum Dodona ne^aret. Mox et frumentis labor additus , ut mala culmos Esset rubigo , segnisque horreret in arvis Garduus. Intereunt segetes; subit aspera silva, Lappaeque tribulique ; interque nitentia culta Infelix lolium et stériles dominantur avenae.

Quod nisi et assiduis terram insectabere rastris. Et sonitu terrebis aves , et ruris opaci Falce premes umbras , votisque vocaveris imbrem ; Hen ! magnum alterius frustra spectabis acervum , Goncussaque famem in silvis solabere quercu.

Dicendum , et quae sint duris agrestibus arma , Quels sine nee potuere seri, nee surgere messes.*. Vomis, et inflexi primum grave robur aratri, Tardaque Eleusinae matris volventia plaustra, Tribulaque, traheaeque, fet iniquo pondère rastri;

■'-Ht-

Déjà le nocher compte et nomme les étoiles ; Des chiens lancent un cerf, le chasseur tend ses toiles : La glu trompe l'oiseau ; le crédule poisson Tombe dans des filets , ou pend à l'hameçon. Bientôt le fer rougit dans la fournaise ardente ; J'entends crier la dent de la lime mordante ; L'acier coupe le bois que déchiroient les coins. Tout cède aux longs travaux, et sur-tout aux besoins.

Quand Dodone(32) aux mortels refusa leur pâture, Cérès vint des guérets leur montrer la culture. De ces nouveaux bienfaits sont nés des soins nouveaux : La rouille (33) vient ronger le fruit de nos travaux; La ronce naît en foule (34), et les épis périssent; D'arbustes épineux les sillons se hérissent ; Et Cérès, à côté de ses plus riches dons. Voit triompher l'ivraie, et régner les chardons.

Tourmente donc la terre, appelle donc la pluie, Chasse l'avide oiseau, détruis l'ombre ennemie; Ou, bientôt affamé près d'un riche voisin. Retourne au gland des bois pour assouvir ta faim

Mais les moments sont chers ; hâte-toi de connoître Ce qui doit composer ton arsenal champêtre. D'abord on forge un soc; on taille des traîneaux (3^); De leurs ongles de fer on arme des râteaux ; On entrelace en claie un arbuste docile ;

16 GEORGIGON LIB. I. v. ,65.

Virgea praeterea Celei vilisque supellex , Arbuteae crates et niystica vajinus lacchi; Omnia quae multo ante nienior provisa r^epones , Si te cligna manet clivini gloria ruris.

Gontinuo in silvis magna vi flexa domatm- In burim, et curvi formam accipit uhiius aratri. Huic a stirpe pedes temo protentus in octo , Binae aures, duplici aptantur dentalia dorso. Caeditur et tilia ante jugo levis, altaque fagus, Stivaque, quae cursus a tergo torqueat imos ; Et suspensa focis exploret robora fumus.

Possum multa tibi veterum praecepta referre, Ni refugis, tenuesque piget cognoscere curas. Area cum primis ingenti aequanda cylindro, Et vertenda manu , et creta solidanda tenaci, Ne subeant herbae, neu pulvere victa fotiscat. Tum yariae illudunt pestes : saepe exiguus mus Sub terris posuitque domos atque horrea fecit; Aut oculis capti fodere cubilia talpae ; Inventusque cavis bufo , et quae plurima terrae

Le van {^^) chasse des grains une paille inutile ;

Le madrier pesant te sert à les fouler;

Et des chars au hesoin seront prêts à rouler.

Sans tous ces instruments, il n'est point de culture.

De la charrue enfin dessinons la structure. D'ahord il faut choisir (^7), pour en former le corps, Un ormeau que Ton courbe avec de longs efforts. Le joug qui t'asservit ton robuste attelage. Le manche qui conduit le champêtre équipage, Pour soulager tes mains et le front de tes bœufs, Du bois le plus léger seront formés tous deux. Le fer, dont le tranchant dans la terre se plonge. S'enchâsse entre deux coins, d'où sa pointe s'alonge. Aux deux côtés du soc de larges orillons. En écartant la terre, exhaussent les sillons. De huit pieds en avant que le timon s'étende; Sur deux orbes roulants (^^) que ta main le suspende : Et qu'enfin tout ce bois, éprouvé par les feux, Se durcisse à loisir sur ton foyer fumeux.

Il est mille autres soins consacrés par nos pères; Ne dédaigne donc pas ces préceptes vulgaires. D'abord , qu'un long cylindre également roulé , Aplanisse la terre oii tu battras le blé. Si d'un ciment visqueux tes mains ne la pétrissent, D'herbes et d'animaux les fentes se remplissent : Là, l'immonde crapaud dans un coin s'assoupit; Dans son trou tortueux la taupe se tapit ; Prévoyant les besoins de la triste vieillesse, La fourmi diligente y butine sans cesse ;

18 GEORGICON LIB. I. v .85

Monstra ferunt ; populatque ingenteni fan is acervum Curculio, atque inopi nietuens formica senectae.

Gontem2:>lator item, qumii se nux pluiima silvis Incluet in floiem, et ramos curvabit olentes. Si superant fetus, pariter frumenta sequentur, Magnaque cum magno veniet tritura calore; At si luxuria foliorum exuberat umbra, Nequidquam pingues palea teret area cuhiios.

Semina vidi equidem multos medicare serentes, Et nitro prius et nigra pcrfundere amurca , Grandior ut fetus siliquis fallacibus esset ; Et, quamvis igni exiguo properata maderent, Vidi lecta diu , et multo spectata labore , Degenerare tamen , ni vis humana quotannis Maxima quaeque manu legeret. Sic omnia fatis In pejus mere, ac retro sublapsa referri. Non aliter quam qui adverso vix flumine lembum Remigiis subigit; si brachia forte remisit, Atque ilium in praeceps prono rapit alveus amni.

Praeterea tam sunt Arcturi sidera nobis, Haedorumque dies servandi, et lucidus An guis, Quam quibus in patriam ventosa per œquora vectis Pontus et ostriferi fauces tentantur Abydi.

Le charançon (^y) dévore un vaste amas de grains; Et le nmlot remplit ses greniers souterrains.

Peut-être voudrois-tu, dès la saison de Flore, Prévoir ce que pour toi Tété va faire éclorc? Regarde Tamandier reverdir tous les ans, Et courber en festons ses rameaux odorants : Abonde-t-il en fleurs? par des chaleurs ardentes Le soleil mûrira des moissons abondantes ; Si des feuilles sans fruit surchargent ses rameaux, Le fléau ne battra que de vains chalumeaux.

Des légumes souvent (4°) Tenveloppe infidèle Déguise la maigreur des fruits qu'elle recèle. Pour qu'ils soient mieux nourris, et pour rendre le grain Plus prompt à s'amollir en bouillant dans Tairain, J'ai vu dans le marc d'huile et dans une eau nitrée Détremper la semence avec soin préparée : Remède infructueux! inutiles secrets!

Les grains les plus heureux, malgré tous ces apprêts, Dégénèrent enfin, si l'homme avec prudence Tous les ans ne choisit la plus belle semence. Tel est l'arrêt du sort : tout marche à son déclin. Je crois voir un nocher, qui, la rame à la main. Lutte contre les flots, et les fend avec peine ; Suspend-il ses efforts? l'onde roule et rentramc.

Il faut savoir encore interroger les cieux. L'Arcture, les Chevreaux , le Dragon lumineux, Sont pour le laboureur d'aussi fidèles guides. Que pour l'adroit nocher, qui sur des mers perfides. Implorant son pays, la terre, et le repos. Du détroit de Léandre ose affronter les flots.

20 GEORGICON LIB. I. v. 208

Libra die somnique pares ubi fecerit horas, Et medium luci atque iimbris jam di\ idit orbem, Exercete, viri, tauros; serite hordea campis, Usque sub extremum brumae intractabilis imbrem. Nee non et Uni segetem, et Céréale papaver, Tempus humo tegere, et jamdudum incumbere aratris, Dum sicca tellure licet, dum nubila pendent.

Vere fabis satio : tum te quoque, medica, putres Accipiunt sulci, et milio venit annua cura, Gandidus auratis aperit quum cornibus annum Taurus, et adverse cedens Ganis occidit astro.

At si triticeam in messem robustaque farra Exercebis liumum, solisque instabis aristis; Ante tibi Eoa? Atlantides abscondantur, Gnosiaque ardentis decedat Stella Goronae, Débita quam sulcis committas semina, quamque Invitae properes anni spem credere terrae. Multi ante occasum Maiae cœpere ; sed illos Exspectata seges vanis elusit aristis.

Si vero viciamque seres vilemque faselum, Nec Pelusiacae curam aspernabere lentis; Haud obscura cadens mittet tibi signa Bootes. Incipe , et ad médias sementem extende pruinas.

Idcirco certis dimensum partibus orbem Per duodena regit mundi sol aureus astra.

GÉORGIQIIES, LIV. I. 21

Observe donc leur cours. Sit«*)t que la Balance Du travail, du repos, du bruit, et du silence, Rendra l'empire égal, et du trône des airs Entre Tombre et le jour suspendra Tunivers, Avant que des vents froids (4') le souffle la resserre. Tandis qu'elle est traitable, on façonne la terre : ^ De tes taureaux nerveux aiguillonne les flancs ; Sème Forge (42), le lin, les pavots nourrissants; Ne quitte point le soc : hâte-toi; les tempêtes Vont verser les torrents suspendus sur nos têtes.

Sitôt que dans nos champs (43) Zéphire est de retour, On y sème la fève; et quand Fastre du jour, (44) Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière, Engloutit Sirius(45) dans des flots de lumière, Les sillons amollis reçoivent les sainfoins, *

Et le millet doré(46) redemande tes soins.

Préfères-tu des blés , dont les gerbes flottantes Roulent au gré des vents leurs ondes jaunissantes? Attends jusqu'au lever (4?) de la Couronne d'or. Plusieurs jettent leurs grains quand Maïa luit encor : Mais la terre à regret reçoit cette semence, Et de maigres épis trompent leur espérance. La faisole à tes soins a-t-elle quelque part? Jusqu'à l'humble Tentille abaisses-tu ton art? Attends que dans les cieux (48) disparoisse FArcture , Et poursuis jusqu'au temps où règne la froidure.

Pour régler nos travaux, pour marquer 1^ saisons. L'art divisa du ciel les vastes régions. Soleil, ame du monde, océan de lumière, Douze astres différents partagent ta carrière.

22 GEORGICON LIB. I. v. 233.

Quinque tenent cœluni zonae , quaruni una corusco Semper sole rubens, et torricla semper ab igni ; Quam circum extrema? dextra laevaque trahuntiir, Gaerulea glacie concretae atque imbribus atris. Has inter mediamque duae mortalibus aegris Munere concessae di\ um , et via secta per ambas, Obliquus qua se signorum verteret ordo.

Mundus , ut ad Scythiam Rhipaeasque arduus arces Consurgit, premitur Libyae devexus in austros. Hie vertex nobis semper sublimis ; at ilium Sub pedibus Styx atra videt, Mancsque profundi. Maximus hie flexu sinuoso elabitur Anguis Circum , perque duas in morem fluminis Arctos , Arctos Oceani metuentes œquore tingi.

Illic, ut perliibent, aut intempesta silet nox Semper, et obtenta densantur nocte tenebrae ; Aut redit a nobis Aurora diemque reducit ; Nosque ubi primus equis Oi'iens afflavit anhelis, Illic sera rubens accendit lumina Vesper.

Hinc tempestates dubio praecliscere cœlo Possumus, hinc messisque diem tempusque serendi ; Et quando infidum remis impellere marmor Conveniat; quando armatas deducere classes, Aut tempestivam silvis evertere pinum.

Nee frustra signorum obitus speculamur et ortus, Temporibusque parem diversis quatuor annum.

Frigidus a^ricolam si quando continet imber,

Cinq zones (4y) de Tolympc embrassent le contour : L'une des feux brûlants est l'aride séjour; Deux autres, qu'en tous temps attriste la froidure , Des deux poles glacés ont foi'mé la ceinture : Mais entre ces glaçons et ces feux éternels, Deux autres ont reçu les malheureux mortels; Et dans son cours brillant bornent l'oblique voie Où du dieu des saisons la marche se déploie.

Le globe vers le nord(5o) hérissé de frimas S'élève j et redescend vers les brûlants climats. Notre pole des cieux voit la clarté sublime : Du Tartare profond l'autre touche l'abnne. Calisto(5'), dont le char craint les flots de Téthys, Vers les glaces du nord brille auprès de son fils ; Le Dragon les embrasse ainsi qu'un fleuve irmnense. Le pôle du midi(^'), noir séjour du silence, N'offre aux tristes humains qu'une éternelle nuit : Peut-être en nous quittant Phébus chez eux s'enfuit; Et lorsque ses coursiers nous soufflent la lumière. Pour eux l'obscure nuit commence sa carrière.

Le globe ainsi connu t'annonce les saisons ; Quand il faut ou semer, ou couper les moissons, Abattre le sapin destiné pour Neptune, Aux infidèles mers confier sa fortune : Et ce n'est pas en vain que ces astres brillants En quatre temps égaux nous partagent les ans.

Plusieurs font à loisir, retenus par l'orage ,

24 GEORGICON LIB. I. v. a6o.

Milita , forent quae mox cœlo properancla sereno, Maturare datur. Durum procudit arator Vonieris obtusi denteni ; ca\ at arbore lintres ; Aut pecori sigiium, aut numéros impressit acervis. Exacuunt alii vallos furcasque bicornes, Atque Amerina parant lentae retinacula viti. Nunc facilis rubea texatur fiscina virga ; Nunc torrete igni fruges, nunc frangite saxo.

Quippe etiam festis quaedam exercere diebus Fas et jura sinunt : rivos deducere nulla * Relligio vetuit, segeti praetendere sepem, Insidias avibus moliri, incendere vejDres, Balantumque gregem fluvio mersare salubri. Saepe oleo tardi costas agitator aselli , Vilibus aut onerat pomis , lapidemque revertens Incusum , aut atrae massam picis , urbe reportât.

Ipsa dies alios alio dedit ordine luna Felices operum, Quintam fuge; pallidus Orcus, Eumenidcsque satae. Tum partu Terra nefando Cœumque lapetumque creat, saevumque Typhœa, Et conjuratos cœlum rescindere fratres.

Ter sunt conati imponere Pelio Ossam Scilicet, atque Ossae frondosum involvere Olymj^um; Ter pater exstructos disjecit fulmine montes.

Septima post decimam felix , et ponere vitem , Et prensos domitare boves , et licia telae

Ce qu'il faudroit liâter solis un ciel sans nuarje : Ils aiguisent leur soc, ils comptent leurs boisseaux; Creusent une nacelle (^^), ou marquent leurs troupeaux; Préparent des liens à leurs vignes naissantes ; Taillent des pieux aigus, des fourches menaçantes : La meule met en poudre (^4j ou le feu cuit leurs grains; Et le jonc en panier s'arrondit sous leurs mains.

Les fêtes même , il est un travail légitime. Ne peut-on pas alors, sans scrupule et sans crime, Tendre un piège aux oiseaux, embraser des buissons, D'un mur tissu d'épine entourer ses moissons, Ou rafraîchir ses prés que la chaleur altère, Ou baigner ses brebis (^^) dans une eau salutaire? C'est dans ces mêmes jours, que, libre de travaux, Chacun porte aux cités les présents des hameaux; Et, rapportant chez soi les tributs de la ville (^^), Presse les pas tardifs de son âne indocile.

La lune apprend aussi, dans son cours inégal, Quel jour à tes travaux est propice ou fatal. Le cinquième est funeste; en ce jour de colère Naquirent Erinnys, Tisiphoné", Mégère, Et vous, fameux Titans, géants audacieux. Que la Terre enfanta pour attaquer les cieux. Trois fois, roulant des monts (^7) arrachés des campagnes, Leur audace entassa montagnes sur montagnes, Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa; Trois fois, le foudre en main, le dieu les renversa.

Au dixième croissant de la lune nouvelle. On peut du fier taureau dompter le front rebelle, Planter la jeune vigne, ou d'une agile main

26 GEORGICON LIB. I. v. ^er.

Addere : Nona fugae mcliof , contraria furtis. Multa adco gelida melius sc noctc dedcrc, Aut quuni sole novo terras irrorat Eous, Nocte levés melius stipulae , nocte arida prata Tondentur ; noctes lentus non deficit humor.

Et quidam seros hiberni ad luminis ignes Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto. Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percurrit pectine telas, Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem , Et foliis undam trepidi despumat aeni.

At rubicunda Ceres medio succiditur aestu , Et medio tostas œstu terit area fruges. Nudus ara, sere nudus : hicms ignava colono. Frigoribus parto agricoloe plcrumque fruuntur, Mutuaque inter se keti convivia curant.

Invitât genialis hiem§ , curasque resolvit : Geu pressae quum jam portum tetigere carinas, Puppibus et lœti nautae imposuere coronas.

Sed tamen et quernas glandes turn stringere tempus , Et lauri baccas, oleamque, cruentaque myrta; Turn gruibus pedicas et retia ponere cervis , Auritosque sequi lepores; turn figere damas

Promener la navette errante sur le lin. Une clarté plus pure embellit le neuvième : Le brigand le redoute, et le voyageur Taime. Chacun a son emploi; mais, dans ce choix du temps. Ainsi que d'heureux jours, il est d'heureux instants. Faut-il couper le chaume? on le coupe sans peine, Quand la nuit Fa mouillé de son humide haleine : Pour dépouiller les prés, attends que sur les fleurs L'Aurore en souriant ait répandu ses pleurs.

Plusieurs pendant l'hiver, près d'un foyer antique. Veillent à la lueur d'une lampe rustique : Leur compagne près d'eux, partageant leurs travaux, Tantôt d'un doigt léger fait rouler ses fuseaux; Tantôt cuit dans l'airain le doux jus de la treille, Et chai'me par ses chants la longueur de la veille. Mais c'est en plein soleil, dans l'ardente saison, Qu'au tranchant de la faux on livre la moisson , Que sur l'épi doré le fléau se déploie. Donne aux soins les beaux jours, et l'hiver à la joie. L'hiver, tel qu'un nocher qui , plein d'un doux transport , Couronne ses vaisseaux triomphants dans le port. Tranquille sous le chaume, à l'abri des tempêtes, L'heureux cultivateur donne ou reçoit des fêtes : Pour lui ces tristes jours rappellent la gaîté; Il s'applaudit l'hiver des travaux de l'été.

Alors même sa main n'est pas toujours oisive ; De l'arbre de Pallas il recueille l'olive ; Le myrte de Vénus lui cède un fruit sanglant , Et le laurier sa graine, et les chênes leur gland. Les flots sont-ils glacés, les chajups couverts de neige?

28 GEORGIGON LIB. I. v. 309.

Stuppea torquenteni Balearis verbera fundae^ Quum nix alta jacet, glaciem quuin fluniina trudiint.

Quid tempestates auctimini et sidera dicam? Atque, ubi jam breviorqiic dies, et moUior aestas, Quae vigilanda viris? vel, quum ruit imbriferum vcr ; Spicea jam campis quum messis inhorruit, et quum Frumenta in viridi stipula lactentia turgent?

Saepe ego, quum flavis messorem induceret arvis Agricola, et fiagili jam stringeret hordea cuhno, Omnia ventorum concurrere praelia vidi , Quae gravidam late segetem ab radicibus imis Sublime expulsam eruercnt ; ita turbine nigro Ferret hiems culmumque levem stipulasque volantes.

Saepe etiam immensum cœlo venit agmen aquarum, Et fœdam glomerant tempestatem imbribus atris Collectae ex alto nubes : ruit arduus aetlier, Et pluvia ingenti sata laeta boumque labores Diluit; implentur fossae, et cava flumina crescunt Gum sonitu, fervetque fretis spirantibus aequor. Ipse pater, media nimborum in nocte, corusca Fulmina molitur dextra ; quo maxima motu Terra tremit, fugere ferae, et mortalia corda Per gentes liumilis stravit pavor. Ille flagranti

11 tend des, rets au cerf, prend Toiseau dans un piège, Ou presse un lièvre agile, ou, la fronde à la main, Fait siffler un caillou qui terrasse le daim.

D'autres temps, d'autres soins. Dirai-je à quels désastres De l'automne orageux nous exposent les astres , Quand les jours sont moins longs , les soleils moins ardents ; Ou quels torrents affreux épanche le printemps. Quand le blé d'épis verts a hérissé les plaines , Et des flots d'un lait pur déjà gonfle ses veines ?

L'été même, à l'instant qu'on lioit en faisceaux Les épis jaunissants qui tombent sous la faux. J'ai vu les vents, grondant sur ces moissons superbes. Déraciner les blés, se disputer les gerbes, Et, roulant leurs débris dans de noirs tourbillons. Enlever, disperser les trésors des sillons.

Tantôt un vaste amas d'effroyables nuages , Dans ses flancs ténébreux couvant de noirs orages, S'élève, s'épaissit, se déchire; et soudain La pluie, à flots pressés, s'échappe de son sein; Le ciel descend en eaux, et couche sur les plaines Ces riantes moissons, vains fruits de tant de peines; Les fossés sont remplis ; les fleuves débordés Roulent en mugissant dans les champs inondés; Les torrents bondissants précipitent ieur onde. Et des mers en courroux (^8) le noir al^îme gronde. Dans cette nuit affreuse , environné d'éclairs , Le roi des dieux s'assied sur le trône des airs : La terre tremble au loin sous son maître qui tonne; Les animaux ont fui(59); l'homme éperdu frissonne; L'univers ébranlé (^°) s'épouvante... le dieu,

50 GEORGICON LIB. I. v 332.

Aut Atho, aut Rhodopcn, aut alta Ceraunia telo Dejicit. Ingeminant austri , et densissimus inibcr ; Nunc ncmora ingenti vento, nunc litora plangunt.

Hoc nietuens , cceli menses et sidera scrva , Frigida Saturni sese quo Stella receptet; Quos ignis ccelo Gyllenius erret in orbes. In priniis venerare deos, atque annua niagnae Sacra refer Gereri , laetis operatus in herbis, Extremre sub casuni hieniis, jam vere sercno : Tunc agni pingues, et tunc mollissima vina, Tunc somni dulces, densaeque in montibus umbrae. Cuncta tibi Gererem pubes agrestis adoret ; Gui tu lacté favos et miti dilue Baccbo ; Terque novas circum feSx eat hostia fruges , Omnis quam cliorus et socii comitentur ovantes, Et Gererem clamore voccnt in tecta ; ncquc ante Falcem maturis quisquam supponat aristis, Quam Gereri , torta redimitus tempora quercu , Det motus incompositos , et carmina dicat.

Atque haec ut certis possimus discere signis , /Estusque, pluviasque, et agentes frigora ventos. Ipse pater statuit , quid menstrua luna moneret, Quo signo caderent Austri, quid saepe videntes Agricolae propius stabulis armenta tenerent. Gontinuo ventis surgentibus, aut fréta ponti

D'un bras étincelant dardant un trait de feu , De CCS monts si souvent mutilés par la fondre, De Rhodope ou d'Atlios met les rochers en poudre, Et leur sommet brisé vole en éclats fumants : Le vent croît , Tair frémit d'horribles sifflements ; En torrents redoublés les vastes cieux se fondent; La rive au loin gémit, et les bois lui répondent.

Pour prévenir ces maux, lis aux voûtes des cieux* Suis dans son cours errant le messager des dieux; Observe si Saturne (^') est d'un heureux présage : Sur-tout aux dieux des champs présente un pur hommage. Quand Tombrage C^-jauprintempsinviteaudouxsommeil , Lorsque l'air est plus doux, l'horizon plus vermeil, Les vins plus délicats, les victimes plus belles, Offre des vœux nouveaux pour des moissons nouvelles ; Choisis pour temple un bois, un gazon pour autel. Pour offrande .du vin (^^), et du lait, et du miel : Trois fois autour des blés on conduit la victime ; Et trois fois, enivré d'une joie unanime. Un chœur nombreux la suit en invoquant Céi'ès : Même, avant que le fer (^4) dépouille les guérets. Tous entonnent un hymne; et, couronné de chêne, Chacun d'un pied pesant frappe gaîment la plaine.

Si ce culte pieux n'obtient pas de beaux jours, La lune de l'orage annonce au moins le cours ; Et le berger connoît par d'assurés présages Quand il doit éviter les lointains pâturages. Au premier sifflement des vents tumultueux, Tantôt au haut des monts d'un bruit impétueux On entend les éclats ; tantôt les mers profondes

32 GEORGIGON LIB. I. v 357.

Incipiunt agitata tumescere , et ai idus altis Montibus audiri fragor ; aut resonantia longe Litoia niisceri, et neniorum increbrescere murmur Jam sibi tum curvis male tempérât unda carinis, Quum medio celeres revolant ex aequore mergi , Glamoremque ferunt ad litora ; quumque marina? In sicco ludunt fulicae ; notasque paludes Deserit , atque altam supra volat ardea nubem.

Saepe etiam Stellas, vento impendente, videbis Praecipites cœlo labi , noctisque per umbram Flammarum longos a tergo albcscere tractus ; Saepe levem paleam et frondes volitare caducas , Aut summa nantes in aqua colludere plumas. At Boreae de parte trucis quum fulminât, et quum Enrique Zepbyrique tonat domus , omnia plenis Rura natant fossis, atque omnis navita ponto Humida vela legit. Nunquam imprudentibus imber Obfuit : aut ilium surgentem vallibus imis Aeriee fugere grues; aut bucula, cœlum Suspiciens, patulis captavit naribus auras ; Aut arguta lacus circumvolitavit birundo, Et veterem in limo ranae cecinere querelam. Saepius et tectis penetralibus extulit ova Angustum formica terens iter ; et bibit ingens

Soulèvent en grondant, et balancent leurs ondes;

Tantôt court sur la plage un long mugissement,

Et les noires forets murmurent sourdement.

Que je plains les nochers, lorsqu'aux prochains rivages

Les plongeons effrayés, avec des cris sauvages.

Volent du sein de Tonde, ou quand Toiseau des mers

Parcourt en se jouant les rivages déserts;

Ou lorsque le héron, les ailes étendues.

De ses marais s'élance, et se perd dans les nues!

Quelquefois, de Torage avant-coureur brûlant, Des cieux se précipite un astre étincelant. Et dans le sein des nuits, qu'il rend encor plus sombres. Traîne de longs éclairs qui sillonnent les ombres : Tantôt on voit dans l'air des feuilles voltiger. Et la plume, en tournant, sur les ondes nager. Si l'éclair brille au nord; de l'Eure et de Zéphire Si la foudre en éclat ébranle au loin l'empire : Alors , ô laboureur, crains les torrents des cieux ; Nochers, ployez la voile, et redoublez vos vœux. Que dis-je? tout prédit l'approche des orages : Nul, sans être averti, n'éprouva leurs ravages : Déjà l'arc éclatant qu'Iris ^^ trace dans l'air Boit les feux du soleil et les eaux de la mer; La grue , avec effroi s'élançant des vallées , Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées ; Le taureau hume l'air par ses larges naseaux; La grenouille se plaint au fond de ses roseaux ; L'hirondelle en volant effleure le rivage ; Tremblante pour ses œufs, la fourmi déménage;

T. II. GÉORO. 3

M GEORGICON LÏB. I. v.38,

Arcus ; et e pastu decedens agmine magno Corvorum increpuit densis exercitus alis.

Jam varias pelagi volucres, et quae Asia circuni Dulcibus in stagnis rimantur prata Caystri, Certatini largos hunieris infundere rores, Nunc caput objectare fretis, nunc currere in undas, Et studio incassuni videas gestire lavandi.

Turn cornix plena pluviam vocat improba voce, Et sola in sicca secuni spatiatur arena. Nec nocturna quideni carpentes pensa puellae Nescivere hieniem , testa quuni ardente vidèrent Scintillare oleum , et putres concrescere fungos.

Ne minus ex imbri soles et aperta serena Prospicere, et certis poteris cognoscere signis. Nam neque turn stellis acies obtusa videtur, Nec fratris radiis obnoxia surgere luna ; Tenuia nec lanae per cœlum vellera ferri. Non tepidum ad solem pennas in litore pandunt Dilectae Thetidi alcyones ; non ore solutos Immundi meminere sues jactare maniplos.

At nebulae magis ima petunt, campoque recumbunt; Solis et occasum servans de culmine summo Nequidquam seros exercet noctua cantus.

Et des affreux corbeaux les noires légions Fendent Tair, qui frémit sous leurs longs bataillons.

Vois les oiseaux des mers, et ceux que les prairies Nourrissent près des eaux sur des rives fleuries ; De leur séjour humide on les voit s'approcher: Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher, Promener sur les eaux leur troupe vagabonde, Se plonger dans leur sein, reparoître sur Tonde, S'y replonger encore, et par cent jeux divers Annoncer les torrents suspendus dans les airs.

Seule, errant à pas lents sur Faride rivage, La corneille enrouée appelle aussi Torage. Le soir la jeune fdle, en tournant son fuseau. Tire encor de sa lampe un présage nouveau, Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s'émousse, Se couvre, en pétillant, de noirs flocons de mousse.

Mais la sérénité reparoît à son tour : Des signes non moins sûrs t'annoncent son retour; Des astres plus brillants ont peuplé l'hémisphère; La lune sur son char le dispute à son frère ; On ne voit plus dans Tair des nuages errants Flotter, comme la laine éparse au gré des vents ; Ni Foiseau de Thétis(^^) sur Fhumide rivage Aux rayons du soleil étaler son plumage ; Ni ces vils animaux dans la fange engraissés Délier des épis les faisceaux dispersés. Enfin Fair s'éclaircit; du sommet des montagnes Le brouillard affaissé descend dans les campagnes; Et le triste hibou , le soir au haut des toits , En longs gémissements ne ti-aîne plus sa voix.

36 GEOEGICON LIB. I. v. 4o4

Apparet liquido sublimis in aëre Nisus, Et pro purpureo pœnas dat Scylla capillo. Quacunique ilia leveni fiigiens secat aethera pennis, Ecce ininiicus , atrox , inagno striclore per auras , Insequitur Nisus ; qua se fert Nisus ad auras, Ilia levem fugiens raptini secat œthera pennis.

Turn liquidas corvi presso ter gutture voces Aut quater ingeniinant; et saepe cubilibus altis, Nescio qua praeter solituni dulcedine laeti, Inter se in foliis strepitant; juvat inibribus actis Progenieni par\ am dulcesque revisere nidos.

Hand equideni credo quia sit divinitus illis Ingeniuni, aut reruni fato prudentia major; Verum, ubi tempestas et cœli mobilis humor Mutavere vias, et Jupiter uvidus austris Densat, erant quae rara modo, et quae densa, relaxât, Vertuntur species animorum , et pectora mo tus Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat, Concipiunt. Hinc ille avium concentus in agris, Et laetae pecudes, et ovantes gutture corvi.

Si vero solem ad rapidum lunasque sequentes Ordine respicies , nunquam te crastina fallet Hora, neque insidiis noctis capiere serenae. Luna revertentes quum primum colligit ignes, Si nigrum obscuro comprenderit aëra cornu , Maximus agricolis pelagoque parabitur imber. At, si virgineum suffuderit ore ruborem,

GÉORGIQUKS, LÏV. I. 57

Tantôt Taffreiix Nisus(^7), avides de vengeance, Sur sa lîlle, à grand bruit, du haut des cieux s'élance; Scylla vole et fend Fair; Nisus vole et la suit; Scylla, plus prompte encor, se détourne et s'enfuit.

Même les noirs corbeaux, bannissant la tristesse, Annoncent les beaux jours par trois cris d'alégresse; Et d'un gosier moins rauque expriment leur gaîté : Souvent, au haut de l'arbre où Hotte leur cité, Vous voyez leurs ébats agiter le feuillage; Une douceur secrète attendrit leur ramage : Ils aiment à revoii, depuis long-temps bannis. Leur arbre hospitalier, leur famille et leurs nids.

Non que du ciel(^8) en eux la sagesse immortelle D'un rayon prophétique ait mis quelque étincelle : L'instinct seul les éclaire ; et lorsque ces vapeurs D'où naissent tour-à-tour le froid et les chaleurs , Ou des vents inconstants lorsque l'humide haleine Change pour nous des cieux l'influence incertaine , Les êtres animés changent avec le temps : Ainsi, muet l'hiver, l'oiseau chante au printemps. Ainsi l'agneau bondit sur le naissant herbage, Et même le corbeau pousse un cri moins sauvage.

Mais, malgré ces leçons, crains-tu d'être séduit Par le perfide éclat d'une brillante nuit? Du soleil, de sa sœur, observe la carrière. Quand la jeune Phébé rassemble sa lumière, Si son croissant terni s'émousse dans les airs, La pluie alors menace et la terre et les mers.

38 GEORGICON LIB. I. y.^ih.

Ventus erit; vento semper rubet aurca Phœbe. Sin ortu in quarto , nanique is certissinius auctor, Pura, neque obtusis per cœluni cornibus ibit; Totus et ille dies, et qui nascentur ab illo Exactuni ad mensem , pluvia ventisque carebunt, Votaque servati solvent in litore nantie Glauco, et Panopeae, et Inoo Melicertae.

Sol quoque et exoriens, et quum se condet in undas, Signa dabit: solem certissima signa sequentur, Et quœ mane refert, et quae surgcntibus astris. Ille ubi nascentem maculis variaverit ortum Conditus in nubem, medioque refugeiit orbe, Suspecti tibi sint imbres : namque urget ab alto Arboribusque satisque Notus pecorique sinister. Aut ubi sub lucem densa inter nubila sese Diversi rumpent radii, aut ubi pallida surget Tithoni croceum linquens Aurora cubile ; Heu ! male tum mites defendet pampinus uvas! Tam multa in tectis crepitans salit horrida grando.

Hoc etiam, emenso quum jam decedet Olympo, Profuerit meminisse magis; nam saepe videmus Ipsius in vuitu varios errare colores.

Caeruleus pluviam denuntiat, igneus Euros. Sin maculae incipient rutilo immiscerier igni, Omnia tunc pariter vento uimbisque videbis

Du fard de la pudeur peint-elle son visage? Des vents prêts à gronder c'est le plus sûr présage. Le quatrième jour(%), ( cet augure est certain ) Si son arc est brillant, si son front est serein, Durant le mois entier que ce beau jour amène. Le ciel sera sans eau, Taquilon sans haleine, L'océan sans tempête ; et les nochers heureux (7«) Bientôt sur le rivage acquitteront leurs vœux.

Le soleil à son tour t'instruit, soit dès Faurore, Soit lorsque de ses feux Toccident se colore. Si, de taches semé, sous un voile ennemi Son disque renaissant se dérobe à demi, Crains les vents pluvieux ; leurs humides haleines Menacent tes troupeaux, tes vergers, et tes plaines. Si de son lit de pourpre on voit l'Aurore en pleurs Sortir languissamment sans force et sans couleurs; Si Phébus, à travers une vapeur grossière Dispersant foiblement quelques traits de lumière, Semble luire à regret, de leurs feuillages verts Les raisins colorés vainement sont couverts; Sous les grains bondissants dont les toits retentissent, La grêle écrase, hélas! les grappes qui mûrissent.

Sur-tout sois attentif lorsque achevant leur tour Ses coursiers dans la mer vont éteindre le jour; Du pourpre, de l'azur, les couleurs différentes Souvent marquent son front de leurs taches errantes : Saisis de ces vapeurs le spectacle mouvant; L'azur marque la pluie, et le pourpre le vent : Si le poiu pre et l'azur colorent son visage , De la pluie et des vents redoute le ravage :

m GEORGICON LIB. I. v. 456.

Fervere. Non ilia quisquam nie nocte per altuni Ire, neque a terra nioneat convellere funeni.

At si, quuin referetque diem, condetque relatum , Lucidus orbis erit, frustra terrebere nimbis, Et claro silvas cernes Aquilone moveri. ^

Denique, quid vesper serus vehat, unde serenas Ventus agat nubes, quid cogitet huniidus Auster, Sol tibi signa dabit. Solem quis dicere falsum Audeat? Ille etiam caecos instare tumultus Saepe monet, fraudenique et operta tuniescere bella.

Ille etiani exstincto misera tus Gaesare Romam , Quum caput obscura nitidum ferrugine texit, Impiaque aeternam timuerunt saecula noctem. Tempore quamquam illo tellus quoque, et aequora ponti , Obscenique canes, importunseque volucres, Signa dabant. Quoties Cyclopum cfFervere in agros Vidimus undantem ruptis fornacibus iEtnam, Flammarumque globos liquefactaque volvere saxa ! Armorum sonitum toto Germania cœlo Audiit ; insolitis tremuerunt motibus Alpes. Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes Ingens ; et simulacra modis pallentia miris Visa sub obscurum noctis ; pecudesque locutae,

GÉORGIQUES, LIV. I. fi\

Je nuirai point alors, sur de frêles vaisseaux, Dans rhorreur de la nuit m'égarer sur les eaux.

Mais lorsqu'il recommence et finit sa carrière , S'il brille tout entier d'une pure lumière, Sois sans crainte: vainqueur des humides Autans, L'Aquilon va chasser les nuages flottants.

xVinsi ce dieu puissant, dans sa marche féconde, Tandis que de ses feux il ranime le monde , Sur l'humble laboureur veille du haut des cieux; Lui prédit les beaux jours, et les jours pluvieux. Qui pourroit, 6 soleil, t'accuser d'imposture? Tes immenses regards embrassent la nature : C'est toi qui nous prédis ces tragiques fureurs Qui couvent sourdement dans l'abîme des cœurs.

Quand César expira(7'), plaignant notre misère, D'un nuage sanglant tu voilas ta lumière ; Tu refusas le jour à ce siècle pervers; Une éternelle nuit menaça l'univers.

Que dis-je? tout sentoit notre douleur profonde. Tout annonçoit nos maux : le ciel, la terre, et Fonde, Les hurlements des chiens, et le cri des oiseaux. Combien de fois l'Etna (72), brisant ses arsenaux, Parmi des rocs ardents, des flammes ondoyantes. Vomit en bouillonnant ses entrailles brûlantes ! Des bataillons armés dans les airs se heurtoient; Sous leurs glaçons tremblants les Alpes s'agitoient; On vit errer, la nuit, des spectres lamentables; Des bois muets sortoient des voix épouvantables; L'airain même parut sensible à nos malheurs ; Sur le marbre amolli l'on vit couler des pleurs :

42 GEORGICON LIB. I. v. 479.

Infand Lim ! sistunt anines , terrœque dehiscunt ;

Et mœstiini illaci imat teniplis ebur, œraque sudant.

Pi oluit insano contorquens voi tice silvas

Fluvioi um rex Eridanus, cainposque per omnes

Gum stabulis arnienta tulit; nee tempore eodem

Tristibus aut extis fibrae apparere minaces,

Aut puteis manare cruor cessavit, et alte

Per noctem resonare, lupis ululantibus, urbes.

Non alias cœlo cecideriint plura sereno

Fulgura; nee diri toties arsere eometae.

Ergo inter sese paribus concurrere telis Piomanas acies iternm videre Philippi ; Nee fuit indignum superis bis sanguine nostro Emathiam et latos Haemi pinguescere campos.

Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis Agricola , incurvo tcrram molitus aratro, '

Exesa in veniet scabra rubigine pila, Aut gravibus rastris galeas pulsabit inanes , Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.

Di patrii indigetes, etRomule, Vestaque mater, Quae Tuscum Tiberim et Romana palatia servas, Hunc saltem everso juvenem succurrere saeclo Ne probibete! Satis jampridem sanguine nostro Laomedonteae luimus perjuria Trojae.

Jampridem nobis eœli te regia, Caesar, Invidet, atque hominum queritur curare triumplios. Quippe ubi fas versum atque nefas , tot bella per orbem ;

La terre s'entr ouvrit, les fleuves reculèrent;

Et, pour comble creffroi... les animaux parlèrent.

Le superbe Eridan, le souverain des eaux,

Traîne et roule à grand bruit forets, bergers, troupeaux;

Le prêtre, environné de victimes mourantes.

Observe avec horreur leurs fibres menaçantes;

L'onde changée en sang roule des flots impurs ;

Des loups hurlant dans Tombre épouvantent nos murs;

Même en un jour serein Téclair luit, le ciel gronde.

Et la comète en feu vient effrayer le monde.

Aussi la Macédoine (t^) a vu nos combattants Une seconde fois s'égorger dans ses champs; Deux fois le ciel souffrit que ces fatales plaines S'engraissassent du sang des légions romaines.

Un jour le laboureur ("4), dans ces mêmes sillons Où dorment les débris de tant de bataillons, Heurtant avec le soc leur antique dépouille, Trouvera, plein d'effroi, des dards rongés de rouille : Verra de vieux tombeaux sous ses pas s'écrouler, Et des soldats romains (7^) les ossements rouler.

O père des Romains, fils du dieu des batailles! Protectrice du Tibre , appui de nos murailles , Vesta! dieux paternels (?''), o dieux de mon pays! Ah! du moins que César rassemble nos débris! Par ces revers sanglants dont elle fut la proie, Rome a bien effacé les parjures de Troie. Hélas! le ciel, jaloux du bonheur des Romains, César, te redemande aux profanes humains. Que d'horreurs en effet ont souillé la nature! Les villes sont sans lois, la terre sans culture;

^aA GEORGICON lib. I. v.5o6.

Tani multae sceleruin faciès : non ullus aratro Dignus honos; squalen! abcluctis arva colonis, Et curvse rigiduni falces conflantur in ensem. Hinc niovet Euphrates, illinc Gerniania, belluni : Vicinae, ruptis inter se legibus, urbes Arma ferunt : saevit toto Mars inipius orbe. Ut, quum carceribus sese effudere quadrigae, Addunt in spatia, et frustra retinacula tendens Fertur equis auriga, neque audit currus habenas.

GÉORGIQUES, LIV. I. i5

En des champs de carnage on change nos guérets, Et Mars forge ses dards des armes de Cérès. Ici le Rhin se trouble (77), et là mugit TEuphrate; Par-tout la guerre tonne et la discorde éclate ; Des augustes traités le fer tranche les nœuds, Et Bellone en grondant se déchaîne en cent lieux. Ainsi, lorsqu'une fois(78) lancés de la barrière, D'impétueux coursiers volent dans la carrière , Leur guide les rappelle et se roidit en vain : Le char n'écoute plus ni la voix ni le frein.

DU LIVRE PREMIEU.

J'ai déjà dit, dans le discours préliminaire, que Mécène avoit engagé Virgile à composer les Géoryiques : il sut faire servir à la gloire de son ami et de son maiire les talents de tous les genres ; il fut aussi utile à Auguste par la finesse de sa politique , qu'Agrippa par son courage. Il rassembloit les qualités les plus opposées: la plus infatigable activité, et la plus excessive mollesse; les vues d'un grand homme, et les foiblesses d'une femmelette.

(') Protecteur des raisins, déesse des moissons.

Quelques interprètes ont cru que par Cérès et Bacchus Virgile entendoit le Soleil et la Lune. Voilà un de ces paradoxes que les commentateurs n'avancent que pour avoir un prétexte d'étaler de l'érudition. Varron, comme Virgile, invoque au commencement de son ouvrage tous les dieux qui président à l'agriculture: i" Jupiter et la Terre, 2° le Soleil et la Lune, 3° Cérès et Bacchus , 4° Robigus et Flore, 5° Minerve et Vénus, 6° l'Eau qu'il appelle Lympha, 7° et le Succès, qu'il nomme Bonus Eventus. On voit que ces divinités sont absolument distinguées : cela doit suffire pour faire entendre le véritable sens de Virgile.

{-) Pallas, dont l'olivier enrichit nos rivages.

J'ai rapproché dans ma traduction Pallas de Neptune, parceque ayant fait naître dans le même jour, l'une l'olivier, et l'autre le cheval, ce rapprochement m'a paru naturel.

NOTES DU LIVRE I. il

(') Vous, jeune dieu de Céc, ami des verts bocages.

xVristée, fils d'Apollon et de Cyrène, révère' particulièrement des bergers, auxquels il enseigna l'art de recueillir le miel.

(^) Vieillard, qui dans ta main tiens un jeune cj'près; Enfant, qui le premier sillonnas les guérets.

Il s'agit, dans le premier vers, de Sylvain, par qui le jeune Cyparisse fut changé en cyprès; dans le second, de Triptolème selon les uns ; d'Osiris suivant les autres.

(5) Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices.

Quelques éditions portent non nuUo : cette leçon me paroît fausse. Il est question ici des plantes qui viennent d'ellesmêmes, et Virgile les distingue des plantes semées, satis, dont il parle dans le vers suivant.

(^) Et toi qu'attend le ciel, et que la terre adore.

Rien de plus pompeux et de plus bas quecetteinvocation à César. Deux poètes, après Virgile, se sont avilis par des invocations moins poétiques et plus basses encore ; Lucain a prodigué les plus viles flatteries à Néron , et Stace à Domitien. Ce dernier est le plus coupable des trois : Auguste eut pour lui la fin de son régne, Néron le commencement du sien; Domitien ne fut jamais qu'un monstre. Au reste, ce n'est pas d'avoir divinisé des hommes qu'il faut accuser ces poètes, les mœurs de leur pays les y autorisoient; mais d'avoir mis au rang des dieux des scélérats qui méritoient à peine le nom d'hommes.

(7) Veux-tu, le front paré du myrte maternel...

Le myrte étoit consacré à Vénus, dont les Jules se croyoient issus. On sait que les Romains avoient la prétention d'être descendixs des Troyens. L'ambition des généalo-

gies a donné de tout temps des ridicules aux peuples comme aux paiticuliers.

(*) Veus-tu sur l'océan un pouvoir souverain ?

Les géographes ne s'accordent pas sur la situation de Thulé: tous les auteurs et tous les poètes qui en ont fait mention, en parlent comme de la partie la plus reculée vers le nord du monde connu. Il n'est pas vraisemblable q ue ce soit aucune des petites îles qui environnent la G rande- Bretagne. Cette contrée étoit regardée , du temps de Virgile, comme faisant partie de l'empire romain : Virgile , qui vouloit flatter Auguste, avoit donc en vue un pays plus reculé. Quelques auteurs ont conjecturé que ce pouvoit être l'Islande.

(9) Nouveau signe d'éié, veux-tu briller aux cieux?

Par ces mots tarais mensibus on entend généralement les mois d'été, parcequ'alors les jours sont plus longs. Peutêtre ce passage, qui a tant exercé les commentateurs, peut s'expliquer encore plus naturellement, si on veut se rappeler que le Lion , la Vierge , et le Scorpion , sont en effet plus lents dans leur ascension , que les ndfcf autres signes du zodiaque.

('") Le Scorpion brûlant , déjà loin d'Erigone...

Erigone est le même signe que la Vierge. Les Égyptiens et les Chaldéens, créateurs de l'astronomie, différoient sur le nombre des signes du zodiaque. Les premiers en comptoient douze, et les autres onze. Virgile s'autorise de cette diversité d'opinions entre les anciens astronomes, et substitue Auguste à la Balance, entre la Vierge et le Scorpion qui se resserre pour lui. Il peut y avoir aussi deux allusions dans ces vers : Auguste étoit né sous le signe de la Balance, et ce signe est l'emblème de la justice.

DU LIVRE I. m

(") Quand la neige au printemps s'écoule des montagnes.

Le printemps commençoit au mois de mars. Mais ce n'est pas là ce que Virgile entendoit par vere novo ; et ceux qui écrivent sur Ta^jriculture n'affectent point, en parlant des saisons, la précision des astronomes ; la fin des gelées est pour eux le commencement du printemps. C'est ainsi que Columelle explique ce passage.

('=) Par les soleils brûlants , par les frimas humides.

Ce passage est un de ceux qui ont le plus exercé les commentateurs. Servius, le plus ancien, et peut-être le moins judicieux, entendoit par /n^ora la fraîcheur de la nuit, et par solem la chaleur du jour. Ce vers s'explique naturellement par le passage de Pline , Quarto seri sulco Firgilius existimatur voluisse, cum dixit optimaux esse segetem, bis quœ solem , bis frigora sensisset. Columelle emploie souvent ces expressions, secundo, tertio, quarto sulco, pour exprimer un second , un troisième , un quatrième labour. Virgile ne se contente pas d'ordonner aux cultivateurs quatre labours, il en donne la raison ; c'est afin que la chaleur et le froid mûrissent la terre.j

('^) Toutefois dans le sein d'une terre inconnus Ne va point vainement enfoncer la charrue.

Columelle, en citant ce passage de Virgile, dit, Verissimo vati, velutoraculo, crediderimus. Cet éloge, que Virgile mérite presque partout , me paroit assez mal appliqué à cet endroit , qui n'est qu'un précepte très ordinaire, quoique très important. Je l'ai cité cependant, pour prouver combien Virgile étoit estimé, pour la partie agronomique, par les auteurs qui ont écrit sur le même sujet.

('^) Le Tmole est parfumé d'un safran précieux.

Montagnede la grande Phrygie, fertile en vin et en safran.

T. H. GÉORO. 4

C^) L'Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes.

Le castoreum est d'un grand usage en médecine ; c'est un soporifique très efficace. Lucrèce a dit :

Castoreoque gravi muller sopita recumbit.

On s'en sert sur-tout pour les maladies de nerfs. Les Romains le tiroient du Pont. Le meilleur vient maintenant de la Moscovie et des pays les plus septentrionaux.

{'•') Le Pont s'enorgueillit de ses mines fécondes.

Les Chalybes étoient des peuples du Pont qui exploitoient de riches mines de fer sur les bords du Thermodon.

('7) Lorsqu'un mortel, sauvé des ondes vengeresses...

On peut lire dans Ovide l'histoire de Deucalion et de Pyrrha. Ce jDoëte la termine par ces vers, où l'on trouve presque les mêmes expressions que dans Virgile :

Inde genus durum sunius experiensque laborum, Et documenta damus qua simus origine nati.

Mais Ovide, selon son usage, exprime longuement ce que Virgile indique finement; l'un est pour ainsi dire le texte, et l'autre le commentaire.

('*) Qu'au retour du Bouvier le soc l'effleure à peine.

L'Arcture ou le Bouvier, du temps de Columelle et de Pline, se levoit , pour les Athéniens, avec le soleil, quand il étoit dans le douzième degré un tiers de la Vierge, et pour les Piomains trois jours plus tôt, quand le soleil étoit dans le neuvième degré un quart de la Vierge ; l'équinoxe d'automne commençant alors le 24 ou le 25 septembre.

(■9) Qu'un vallon moissonné dorme un an sans culture.

Pline entend par le mot novates, une terre qu'on ensemence de deux ans Fun.

(=") Qui n'a produit d'abord que le frêle lupin.

Tristis signifie amer, comme Pline le fait entendre par ce passage, Lupinum ab omnibus animalibus amaritudine sua tutum. Le lupin des Romains n'est pas le même que le nôtre; c'est une graine qu'ils laissent long-temps dans l'eau pour lui faire perdre son amertume, et on Tacheté ainsi dans les rues d'Italie. Notre lupin n'est autre chose que la faisole des Romains.

(-') Pour l'avoine, et le lin, et les pavots brûlants. De leurs sucs nourriciers ils épuisent les champs.

Virgile ne défend point ici de semer du lin, de l'avoine, et des pavots, comme on peut le voir par le vers 212, où il prescrit le temps de les semer; mais il ordonne aux cultivateurs d'observer que ces sortes de gi'aines, au lieu d'amender la terre comme les légumes , l'épuisent et l'amaigrissent ; qu'ainsi, lorsqu'ils sèment du blé immédiatement après, il faut fumer la terre que ce produit a épuisée, arida et effeta : ces deux mots sont essentiels pour Tintelligence de ces vers. Columelle dit, liv. II, chap. 10: Lini semen, nisi magnus est ejus , in ea reyione quam colis , proventus, et pretium proritat, serendum non est ; agris enim prœcipue noxium est. Et au chap. i4 : Una prœsens medicina est, ut stercore adjuves, et absumptas vires hoc velut pabulo refoveas.

[("■) La terre toutefois, malgré leurs influences...

Virgile, en parlant plus haut du repos des terres, se sert du mot alternis, et c'est sans doute pour cela que les commentateurs l'expliquent ici dans le même sens; mais il faut observer que plus haut il est joint aux mots novates et cessaie,

ce qui en détermine le sens dans cet endroit. Je pense qu'ici il ne peut être entendu de même, et que Virgile veut parler seulement du changement de semence. En effet le poète parle maintenant de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas laisser reposer leur terre , aut ibiflava seres, etc. Il les avertit de semer du blé immédiatement après des fèves, du lupin, ou de la vesce, parceque 'ces graines amendent la terre; mais il ajoute qu'il faut craindre les pavots , le lin et l'avoine , parceque ce produit épuise la terre : cependant il permet de les semer alternativement, pourvu qu'on prenne soin d'engraisser le sol qu'ils ont desséché.

Arida tantuin Ne saturare fimo pingui piideat sola, neve Effelos cinerem inimundum jactare per agros.

Ce qui rend encore cette interprétation plus naturelle, c'est ce vers ,

Sic quoque mutatis requiescunt fetibiis arva,

qui prouve que le poète regarde le changement de semence comme l'équivalent d'un repos absolu. Cependant pour l'encouragement de ceux qui laissent leurs terres en jachère,

il ajoute:

Nec nulla interea est inaratae gratia terrae.

Je crois que ce morceau ainsi interprété, devient plus clair et plus suivi.

{'^) Cérès approuve encor que des chaumes flétris...

Cet usage s'est conservé en Italie. Fontanini , dans son Histoire des antiquités d'Horta, rapporte a ce sujet une anecdote assez singulière. Marie Lancisius, qui avoit beaucoup de crédit auprès du pape Clément XI, incommodé par la chaleur que causoit l'incendie des chaumes dans les campagnes voisines de Rome, persuada au souverain pontife de

Ov)

proscrire cet usage par vin édit. Le pape fit part de ce projet au cardinal Nuptius, qui l'en détourna, en lui représentant l'antiquité et l'utilité de cet usage, et en lui citant ces beaux vers de Virgile. Le pape supprima son édit. Cette méthode s'observe aussi dans les provinces méridionales de la France, qui, plus voisines de l'Italie, se rapprochent aussi davantage de ses coutumes et de ses usages en tous genres.

(-■i) Vois-tu ce laboureur, constant dans ses travaux...

Les Romains brisoient d'abord la terre avec des râteaux, et l'aplanissoient ensuite en y traînant des claies; c'est ce que Columelle exprime par ces mots , qui répondent exactement aux vers de Virgile: glebas sarcuUs resoluere, et inducta crate coœquare.

(-^) J'aime des hivers secs et des étés humides.

Ceci ne peut s'entendre que du solstice d'été. Ovide a employé solstitium dans le même sens :

Nec mihi solstitium quidquam de noctibus aufert.

Pline trouve qu'en cet endroit Virgile a été plus poëte qu'agriculteur. Virgile a pour lui l'expérience; ce précepte même étoit proverbial. Macrobe nous apprend que dans un vieux livre en vers , qu'on dit être le plus ancien des livres romains , on lisoit les mots suivants, Hiherno pulvere , verno luto, grandiafarra, CamUle, metes. D'ailleurs ce précepte ne doit pas se prendre à la lettre : Virgile ne veut pas que tout l'été soit pluvieux, que l'hiver entier soit sec ; il veut seulement que la chaleur de l'un soit tempérée par des pluies , et l'humidité de l'autre par des gelées.

{^^) Et le riche Gargare , et l'heureuse Mysie. ..

La Mysie est une partie de l'Asie mineure; il y a dans cette province une montagne et une ville appelées Gargare. Comme les peuples de ce pays dévoient moins leurs belles

oi NOTES

moissons à leur industrie, qu'à la bonté du sol, Virgile a dit très bien , ipsa suas mliantur Gargara messes.

(-":) Puis d'un fleuve, coupé par de nombreux canaux...

Ceci ne se pratique point en France, et n'est plus guère en usage en Italie que pour les jardins.

(-*) Crains pour tes jeunes blés

L'onibre, et l'herbe indomptable...

Quelques interprètes ont cru qu'il s'agissoit ici du chiendent; il est plus probable qu'il est question de la chicorée. Pline dit : Est et erraticuin intiibum , quod in jEgypio cichoriuni vacant. Cette plante s'appelle encore à Rome cicliorio : elle sert de nourriture au peuple ; mais comme elle est très amère , il en ôte la peau , et sur-tout les fibres , qui sont d'une amertume plus piquante : c'est sans doute ce que Vii-gile a voulu dire par amaris fibris.

(^9) F.t If s brigands ailés...

Virgile parle des oies comme d'un oiseau funeste aux moissons : on en rencontre encore aujourd'hui des troupeaux dans la Campanie , que Virgile avoit principalement en vue en composant ses Géorgiques. A l'égard des grues, on sait qu'elles habitoient eu foule sur les bords du Strymon, fleuve de la Thrace.

(^°) Lui-même il força l'homme à cultiver la terre.

Ceci ne veut pas dire qu'il inventa le labourage, puisque Virgile, quelques vers plus bas, attribue cette invention a Cérès; mais seulement qu'il obligea l'homme à cultiver la lerre, en la hérissant de plantes inutiles ou nuisibles.

(^') Dépouilla de leur miel les riches arbrisseaux.

Il est assez ordinaire de trouver une liqueur douce et glutineu.se sur les feuilles de quelques arbres : ce qui peut avoir

nr LIVRK I. 55

donné lieu aux pot-tes d'imaginer que dans l'âge dor les arbres distilloient du miel.

('^) Quand Dodone aux mortels refusa leur pâture.

Arbuta signifie ici l'arboisier: son fruit ressemble beaucoup à la fraise, mais il est plus gros, et n'a point comme elle ses graines en dehors. Cet arbre est très commun en Italie, et donne un fruit amer dont le bas peuple se nourrit.

('^) La rouille vient ronger le fruit de nos travaux.

La rouille est une maladie à laquelle le blé est très sujet. Selon Pline, la rouille et le charbon sont la méuie chose, et nuisent non seulement aux blés, mais aux vignes, qu'ils brûlent comme le feu. Varron invoque le dieu Robigus , qu'il prie de préserver la vigne de ce que les Latins appeloient robigo.

(^i) La ronce naît en foule, et les épis périssent; D'arbustes épineux les sillons se hérissent.

Il V a dans le texte : •

Lappaeque, tribuliqiié, interqae nitentia culta Infelix lolium et stériles dominanlur avenae.

Par /appo? Virgile entend la bardane, plante qui porte une feuille large, §t dont les fruits s'attachent aux habits; par tribuli,\a chausse-trappe on chardon étoUé, dont le fruit est armé d'épines, et qui est commun en Italie et dans les pays chauds. Lolium estYivraie. C'est une opinion générale dans l'Italie, que ïivraie. ou le gioglio, selon la manière de parler du peuple, si elle est mêlée dans le pain avec la farine , dérange la tête de celui qui en mange. On dit aussi d'un homme mélancolique, a mangiato di pane con Loglio. L'avoine sauvage , avenœ, ainsi que l'ivraie , ressemble au blé ; mais l'une et l'autre s'élèvent plus haut, ce qui rend l'expression dominantur axxiû juste que brillante.

(^5) On taille des tr^ueaux.

Ces instruments servoient à fouler le blé. Varron décrit ainsi le tribulum : Id fit e tabula lapidibus, aut ferro asperata, quo imposito auriga, aut pondère grandi, traliitur jumentis junctis, ut discutiat e spica grana. Cap. lu. Traheœ étoit aussi uu Instrimient à-peu-près semblable, et destiné au même usage. Au reste les anciens avoient pour battre leur blé trois manières, exprimées par ces mots de Pline: Messis alibi tribulis in area, alibi equarum gressibus exteritur, alibi perticis flagellatur.

(^^) Le van chasse des grains une paille inutile.

Les personnes qui étoient initiées aux mystères dévoient être scrupuleusement vertueuses ; elles se regardoient comme séparées du vulgaire : c'est peut-être ce qui a fait employer le van dans la célébration djps mystères. Ce qui sépare la paille du grain , étoit un emblème propre à représenter la séparation des bommes vertueux , d'avec le vulgaire des hommes vicieux. Il existe des copies de deux tableaux anciens qui semblent avoir rapport aux initiations: dans l'un, la personne initiée paroît couverte d'un voile , tandis que deux autres tiennent un van sur sa tête; dans l'autre, on voit un personnage qui tient un van , dans lequel est un enfant.

(^") D'abord il faut choisir, pour en former le corps...

Cette description de la charrue renferme quelques obscurités qui n'ont été éclaircies par personne. L'endroit le plus difficile, c'est duplici aptantur dentalia dorso. Lacerda et Servius veulent que duplici signifie lato. Cette explication est insoutenable; il faudroit, pour entendre cette description^ avoir devant les yeux la charrue qu'a voulu peindre Virgile. A ce passage près , j'ai tâché de faire en sorte que ma traduction fût à-la-fois une interprétation fidèle et un commen-

taire de Virgile: aussi suis-je plus long que lui en cet endroit.

(38) Sur deux orbes roulants que ta main le suspende.

J'ai cru que cumis signifioit une charrue à roues, et j'ai traduit en ce sens.

(^9) Le charançon dévore un vaste amas de grains.

Il y a dans le texte curculio. A Lyon , le bas peuple appelle gourguilloii un petit insecte dont la forme ressemble à celle d'un es'carbot, et qui se trouve souvent dans les fèves: on l'appelle communément calandre.

(^°) Des légumes souvent l'enveloppe infidèle Déguise la maigreur des fruits qu'elle recèle.

Quoique le mot semina s'entende ge'néralement de toute sorte de semences, Virgile parle ici des légumes seulement : cette interprétation est appuyée sur ce passage de Columelle, Prisais rusticis, nec minus Virgilio, prius amurca vel ■'^

Jiitro 7nacerari fabam , et ita seri placuit. Il me semble que dans la plupart des éditions, cet endroit est mal ponctué ; il faut un point-après maderent, et une virgule seulement après esset:

Grandior ut fetus siliquis fallacibus esset. Et quamvis igoi exiguo properata maderent.

Et voici, à ce qu'il me semble, ce que veut dire Virgile. On trouve deux avantages à tremper la semence dans du marc d'huile et du nitre: d'abord les légumes sont plus gros, et en second lieu cuisent plus promptement. Palladius rapporte le même effet: Grœci asserunt fabœ sennna... nitrata aqua respersa cocturam non habere difficilem. Madère, dans plusieurs auteurs latins, signifie bouillir; on en trouve des exemples sans nombre": mais, sans multiplier les citations, il suffira de ce passage de Colunielle: Hœc res efficit, ut in

coctura celerius madescat. Les commentateurs auroient dû, au lieu de s'épuiser en conjectures absurdes, chercher dans les anciens auteurs agronomiques l'interprétation des endroits obscurs des Géorgiques. Les véritables commentateurs de Virgile en ce genre sont Palladius, Varron, Pline, et surtout Columelle.

On prépare ainsi la semence dans plusieurs provinces : il y a même des laboureurs qui sont si sûrs du bon effet de leur préparation , qu'au lieu de cent vingt livres de blé, ils n'en emploient que les deux tiers , ou même la moitié, et mélangent pour chaque arpent soixante ou soixante-dix livres de blé avec de la paille hachée , pour remplir la main du semeur à l'ordinaire.

On a vu plusieurs fois , en conséquence de la préparation des semences, un seul grain pousser sept ou huit tiges , dont chacune portoit un épi de plus de cinquante grains : le nombre des tiges sur un même pied s'est quelquefois trouvé prodigieux ; on en a compté jusqu'à trente, soixante, et près de cent. Un grain de seigle, qui avoit crû sovis les débris d'une couche de mon jardin , m'a donné quatorze épis et huit cent trente-trois grains. Pline raconte qu'on avoit envoyé d'Afrique à Auguste un grain qui avoit poussé quatre cents tiges, et que Néron en avoit reçu un sur leqviel on en comptoit cinq cent soixante (Pluche).

(^') Avant que des vents froids le souffle la resserre, Tandis qu'elle est traitable, on façonne la terre.

Pline a expliqué le fond de ce passage : p^irgilius serijubel liordeum inter <œquinoxium autumni et brumam; mais le mot extremum est obscur dans Virgile. Comment, si l'hiver est Intraitable pour le laboureur, peut-on semer l'orge jusqu'aux derniers orages de cette saison? Ne pourroit-on pas dire que extreinus signifie les extrémités d'une chose, soit d'un côté, soit de l'autre; et c^ainû extremum imbrem peut signifier aussi bien les premières pluies que les dernières ? Ceci n'est

qu'une conjecture, mais elle s'accorde avec tout ce qu'on l écrit Varron, Caton, Columelle, qui assurent que les laboureurs habiles s'abstiennent scrupuleusement de travailler à la terre pendant le temps qu'on appeloit hriima; et Virgile lefait entendre lui-même par le mot intiaclabilis. D'ailleurs il est ici question d'orge; et Columelle assure qu'il ne faut jamais la semer que dans une terre sèche.

(^^) sème l'orge, le lin, les pavots nourrissants.

Il y a dans le texte Céréale papaver. Pourquoi cerealc attribué au pavot? Les commentateurs se sont tourmentés pour interpréter ce mot. Le pavot se méloit avec le blé chez les anciens pour faire le pain ; d'ailleurs on en ornoit les statues de Cérès: voilà, je crois, l'explication la plus naturelle du mot céréale.

(^^) Sitôt que dans nos champs Zéphire est de retour. On y sénie la fève.

Aucun 3es anciens écrivains agronomiques ne s'accorde avec Virgile sur le temps auquel il faut semer les fèves : Varron veut que ce soit à la fin d'octobre ; Palladius au com mencement de novembre. Columelle assure que le temps le moins favorable est le printemps. Pline veut qu'on les sème en octobre : mais il ajoute que Virgile s'est conformé à l'usage suivi par les peuples qui habitoient près du Pô; ce qui explique la contradiction qui se trouve entre Virgile et les autres auteurs latins.

{^^) Et quand l'astre du jour,

Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière. . .

Virgile a dit :

Candidus auratis aperit quum cornibus annun\ Taurus. •

C'est par le Bélier que commence l'année astrouomi(|uc;

mais, comme c'est au mois d'avril que la terre ouvre son sein, et que c'est l'e'tymologie à'aprilis, Virgile a jugé à propos de faire ouvrir l'année rurale par le signe du Taureau, où le soleil entre le 22 d'avril. Virgile donne au Taureau deux coi-nes dorées, à cause d'une étoile brillante qu'il porte au bout de chacune de ses deux cornes.

(^^) Engloutit Sirius dans des flots de lumière.

Il y a dans le texte adverso cedens Canis occidit astro. Ce vers a exercé les plus savants commentateurs : je le crois le plus inintelligible de toutes les Géoryiques. J'ai suivi dans ma traduction l'interprétation de Macrobe, qui m'a paru la plus naturelle.

(46) Et le millet doré redemande tes soins.

Il y a dans le texte milio venit annua cura. Le sainfoin, dont nous venonsdeparler, dure plusieurs années; le millet, au contraire, veut être semé tous les ans.

(■*?) Attends jusqu'au lever de la Couronne d'or.

Plusietu-s jettent leurs grains quand Maïa luit encor.

Il y a dans le texte :

Ante tibi Eoae Atlcintides abscondantur.

Par le mot Eoœ Virgile entend le coucher des Pléiades au matin, c'est-à-dire quand les Pléiades descendent sous l'horizon au couchant , en même temps que le soleil paroit sur l'horizon à l'orient. Columelle, en expliquant ce passage de VirgUe, nous apprend que cela arrivoit au neuvième jour des calendes d'octobre.

Par cet autre vers ,

Gnosiaque ardentis decedat Stella Coronœ ,

Virgile entend , selon tous les commentateurs , le lever héliaque de la Couronne d'Ariane, qui se fait lorsque cette

constellation , éclipsée auparavant par les rayons du soleil , commence à s'en dégager et à paroître à l'orient avant le lever du soleil : c'étoit, selon Columelle, le i3 ou le i4 d'octobre. Cette interprétation me paroit suspecte à cause du mot decedere, qui par-tout marque le coucher d'un astre: il y en a une foule d'exemples. En général tout ce morceau sur l'astronomie est encore plus obscur que poétique.

^(^*) Attends que dans les cieux disparoisse rArcturc.

L'Arcture ou le Bouvier (Bootes) se couche, selon Columelle, le 21 d'octobre.

(^9) Cinq zones de l'Olympe embrassent le contom-.

Sous la zone torride est cette partie de la terre qui est contenue entre les deux tropiques. Les anciens la croyoient inhabitable à cause de son excessive chaleur ; mais on a découvert depuis qu'elle étoit habitée par un grand nombre de nations. Elle contient une partie considérable de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Amérique méridionale. Sous les deux zones glaciales sont les parties de la terre que renferment les deux cercles polaires ; au nord sont la Nouvelle-Zemble , la Laponie, le Groenland; au midi, des pays qui sont encore sans nom, et où l'on n'a fait encore aucune découverte : sous les zones tempérées sont les parties du globe renfermées entre les tropiques et les cercles polaires. La zone tempérée, qui est entre le cercle arctique et le tropique du Cancer, contient la plus grande partie de l'Europe et de l'Asie, une partie de l'Afrique, et presque tout le nord de l'Amérique. Celle qui est entre le cercle antarctique et le tropique du Capricorne , contient une partie de l'Amérique méridionale. Au reste, il est inutile d'expliquer les différents traits qui composent cette description ; un coup d'œil jeté sur la sphère en apprendra davantage que le plus long commentaire.

(^°) Le globe, vers le nord hérissé de frimas,

Seléve, et redescend vers les brûlants climats.

Virgile parle ici des pôles , et de leur élévation relative à rhorizon de chaque peuple.

(5') Calisto, dont le char craint les flots de Téthys...

C'est une manière poétique d'exprimer que l'Ourse est toujours sur l'horizon.

(^^) Le pôle du midi, noir séjour du silence...

Les anciens imaginoient que le soleil n'éclairoit point l'autre hémisphère; on voit cependant, par la suite de ce morceau, que Virgile a du moins soupçonné le contraire. Lucrèce s'en étoit douté avant lui(Liv. V, 649), comme on peut le voir dans ces vers que Virgile a sûrement imités :

At nox obruit ingenti caligine terras , Aut ubi de longo cursu sol extima cœli Impulit, atque suos efflavit languidus ignés Concusses itère , et labefactos aère multo: Aut quia sub terras cursum convertere cogit Vis eadem , supera terras qua; pertulit orbem.

(^^) Creusent une nacelle, ou marquent leurs troupeaux.

On marquoit les troupeaux avec un fer chaud , comme nous le voyons dans ce vers du troisième livre des Géorgiques.

Continuoque notas et nomiua gentis inurunt. (5^) La meule met en poudre ou le feu cuit leurs grains.

Les Romains séchoient leurs grains avant de les moudre ; et il est probable qu'ils y étoient obligés par une ancienne loi. Nous lisons dans Pline: Instituit far torrere , quoniam tostum cibo salubrius esset. Id uno modo consecutum , statuendo non esse puriun ad rem divinanfi, nisi tostum.

('^) Ou baigner ses brebis dans iine eau salutaire.

Rarement on trouve dans Virgile des mots oisifs : il y a dans le texte :

Balantumque gregeni fluvio mersare salubri.

Salubri est essentiel au sens ; car Golumelle nous apprend qu'il n'étoit pas permis de baigner les brebis aux jours de fêtes pour épurer leur laine, mais seulement pour cause de maladie.

(^^) Et, rapportant chez soi les tributs de la -ville...

11 y a dans le texte :

Lapidemque revertens Incusum, aut atrae massam picis, urbe reportât.

Lapidem signifie, selon Servius, une pierre à moudre; selon d'autres, un mortier de pierre où l'on broyoit le grain, comme on l'apprend par ce passage de Rosinus sur les Antiquités romaines: ^nte usum molarum , frumenta in pila commitiuebantur. A l'égard de la poix, les Romains en faisoient grand usage pour goudronner les vases où ils gardoient le jxàe\ et le vin.

(^7) Trois fois, roulant des monts arrachés des campagnes...

On a remarqué avant moi le bel effet que produisent ces

élisions,

Ter sunt conati imponere Pelio Ossam ;

mais les efforts pénibles des géants , exprimés par deux vers d'un rhythme laborieux, tandis que leur défaite est rendue en un seul vers d'une tournure facile, forment un contraste qui valoit la peine d'être remarqué. J'ai tâché de le faire sentir dans ma traduction. Au reste, dans cette enumeration des jours heureux ou malheureux, il est difficile de croire

6û NOTES

que Virgile ait été de bonne foi : les poètes anciens, en général, se faisoient une loi de suivre les préjugés populaires, sur-tout lorsqu'ils tenoient à la religion. L'expérience prouve qu'il est très indifférent de planter, de semer, etc., dans le croissant ou le déclin de la lune; la nature du terrain, la qualité des vents, l'action du soleil, voilà ce qui influe sur les fruits de la terre. M. de La Quintinie a réfuté le préjugé sur les lunaisons dans le second tome des Instructions sur le Jardinage.

(^*) Et des mers en courroux le noir abime gronde.

Il y a dans le texte :

Fervelque fretis spirantibus nequor.

Quelques traducteurs ont cru que Virgile parloit ici des fleuves trop serrés dans leur lit : c'est défigurer entièrement ce morceau. Virgile a mis dans ces vers une gradation admirable; d'abord on voit les fossés se remplir, ensuite les fleuves mugissants se déborder, et enfin la mer bouillonner dans ses gouffres :

Implentur fossae , cava flumina crescunt Cum sonitu, fervetque fretis spirantibus aequor.

D'ailleurs on sait que Virgile écrivoit dans un pays très voisin de la mer; aussi en parle-t-il souvent dans les quatre livres des Géorgiques.

(^9) Les animaux ont fui.* *

Il y a dans le texte fugere ferœ. J'ai cru qu'on me pardonneroit d'avoir essayé de rendre la vivacité admirable de ce trait, produit, à ce qu'il me semble, par sa précision, et par le cbangement du présent en parfait. Je suis étonné que Dryden, écrivant dans une langue plus hardie que la nôtre, ait défiguré cet endroit par ce vers traînant et froid :

And flying beasts in forests seek abode.

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