DU LI VUE
(^") L"univers ébranlé s'épouvante... le dieu...
Le texte dit :
Et mortalia corda Per gentes Iiumilis stravit pavor. . .
Pour peu qu'on soit sensible à la belle poésie, on sent Teffet de cette cadence suspendue. J'ai osé passer, pour la rendre, sur la l'ègle de rhémistiche : je crois que c'est dans ces occasions que les licences sont permises. On sera sans doute charmé de trouver ici une peinture admirable d'un orage, tirée du poëme des Saisons, par M. de Saint-Lambert.
On voit à l'horizon , de deux points opposés ,
Des nuages monter dans les airs embrasés ;
On les voit s'épaissir, s'élever, et s'étendre.
D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre;
Les flots eu ont frémi , l'air en est ébranlé ,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé :
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le son lent et sourd attriste la nature.
Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur,
Et la terre en silence attend dans la terreur.
Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre
Disparoît tout-à-coup sous un voile grisâtre;
Le nuage élargi les couvre de ses flancs ;
Il pèse sur les airs tranquilles et brûlants.
Mais des traits enflammés ont sillonné la nue,
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue;
Elle redouble, vole, éclate dans les airs :
Leur nuit est plus profonde , et de vastes éclairs
En font sortir sans cesse un jour pâle et livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide;
Il tourne sur la plaine, et, rasant les sillons,
Il roule un sable noir qu'il pousse en tourbillons.
Ce nuage nouveau, ce torrent de poussière,
Dérobe à la campagne un reste de lumière.
La peur, l'airain sonnant, dans nos temples sacrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés.
Grand Dieu , vois à tes pieds leur foule consternée
Te demander le prix des travaux de l'année. Hélas ! d'un ciel .en feu les globules glacés Ecrasent en tombant les épis renversés ; Le tonnerre et les vents déchirent les nuages ; Les ruisseaux en torrents dévastent leuk-s rivages O récolte ! ô moissons ! tout périt sans retour : L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour.
(^') Observe si Saturne est d'un heureux présage.
Il y a dans le texte :
Frigida Saturni sese quo Stella receptet.
Ce qui peut avoir donné lieu à Y épithète frigida, c'est que Saturne est à une plus grande distance du Soleil , que les autres planètes. D'ailleurs les anciens le regardoient comme le dieu du froid , ainisi qu'on peut le voir par ce vers de Lucain,
Frigida Saturno glacies et zona nivalis Cessit.
(*^) Quand l'ombrage au printemps invite au doux sommeil.
Je ne sais si mon admii-ation pour Virgile ne me fait pas trop d'illusion ; mais je trouve bien de l'adresse à avoir placé cette fête de Cérès immédiatement après la description d'un orage. Ces fêtes s'appeloient Ambarvalia , parceque la victime faisoit le tour des moissons , ambiret ai va.
(^^) Pour offrande du vin , et du lait, et du miel.
Si on veut voir combien ceux qui composent de gros livres font profit de tout , et combien ceux qui écrivent sur l'antiquité hasardent d'opinions peu fondées, on n'a qu'à lire le passage suivant du P. Montfaucon , dont l'ouvrage d'ailleurs est très estimable. Il s'agit de prouver que Cérès et Bacchus étoient adorés conjointement.
Il Virgile marque aussi le culte des deux dans les Géorgi-
Il ques, où il parle des trois tours qu'on faisoit faire à la vieil time autour des moissons avant que de Timmoler... Il met Il Cérès et Bacchus ensemble , etc. » Cette assertion est fondée sur ce vers :
Cui tu lacie favos et iniii ililiic Baccho...
II est clair que Baccho signifie ici du vin , comme dans niille autres endroits ; on délayoit le miel dans du lait et du vin. Il est vrai que Bacchus et Cérès partageoient souvent les honneurs du raqpie sacrifice ; mais ce passage ne le prouve assurément pas.
C'i) Même avant que le fer dépouille les guérets ,
Tous entounent uu hymne; et, coiu-onné de chêne...
Virgile parle ici d'une autre fête qui précédoit les moissons. Un commentateur anglois (M. Holdsworth) dit avoir vu des paysans florentins danser et chanter dans le mois de juillet, la tête couronnée de feuilles de chêne. Horace fait naître la poésie en Italie des fêtes qui précédoient ou suivoientle* moissons. {Lih. II, ep. i, v. iSq.)
(^*),Déja l'arc éclatant qu'Iris trace dans l'air Boit les feux du soleil et les eaux de la mer.
Les anciens crovoient que l'arc-en-ciel pompoit les eaux de la mer. On trouve parmi les poètes plusieurs allusions à ce préjugé. Dans une comédie de Plaute , quelqu'un voyant boire une femme vieille et courbée , dit plaisamment :
Ecce autem bibit arcus: pluet, credo, hodie.
On croit communément aujourd'hui que l'arc-en-ciel présage tantôt la pluie et tantôt le beau temps. Il est à remarquer que Virgile a presque copié ce morceau de Varron et autres, et en particulier ce vers,
Aul argiita laciis circumvolitavii hirundo.
('''') Ni l'oiseau de Thetis...
L'alcyon. On peut lire dans les Métamorphoses d'Ovide celle d'Alcyon et de Céyx; liv. XI.
(^7) Tantôt l'affreux Nisus, avide de vengeance...
Nisus avoit un cheveu couleur de pourpre dont dépendoit le sort de ses états. Scylla sa fille, amoureuse de Minos, qui assiégeoit Nisus dans Mégare, lui coupa le cheveu fatal. Nisus fut métamorphosé en épervier, et Scylla en alouette. Depuis ce temps-là le père, pour se venger de sa fille, la poursuit dans les airs.
(^*) Non que du ciel eu eux la sagesse immortelle
D'un rayon prophétique ait mis quelque étincelle.
Il y a dans le texte :
Haud equidem credo quia sit divinitus illis Ingenium, aut rerum fato prudentia major.
On a été fort partagé sur le sens de ces deux vers. Virgile veut dire, à ce qu'il me semble, non que les animaux aient une portion de l'ame divine ( comme certains philosophes l'ont dit des abeilles), ni que le destin, qui assigne à chaque être ses facultés, leur ait donné des connoissances supérieures : divinitus est opposé a fato.
(%) Le quatrième jour, ( cet augure est certain ) . . .
Il s'agit ici du quatrième jour de la lune. Virgile a suivi l'opinion des astronomes égyptiens, Quartam maxime observai Mgyptus.
(7°) Et les nochers heureux
Bientôt sur le rivage acquitteront leurs vœux.
II y a dans le texte:
Glauco, et Panopeae, et Inoo Melicertae.
• DU LIVRE r. 69
C'étoient des divinités de la mer. Glâucus, selon la fable, fut un berger qui, ayant péché des poissons, les vit sauter dans la mer et lui échapper, parccqu'ils avoient touché une certaine herbe. Le berger surpris voulut goûter pette herbe; il sauta lui-même dans la mer, et devint dieu marin. Panope ou Panopée étoit fdle de Nérée et de Doiis, et par conséquent nymphe de la mer. Mélicerte fut le fils d'Ino, fille de Cadmus, et femme d'Athamas roi de Thébes. Ino, selon la fable, se précipita dans la nier avec son fils; et l'un et l'autre ils devinrent dieux marins. Ino est le même que les Grecs appellent ieucof/ioe, et les latins Matuta. Les Grecs donnèrent aussi à Mélicerte le nom de Pakemon^ et les Latins celui de Portunus. (Desfontaines.)
('') Quand César expira, plaignant uotre misère...
Tous ces prodiges qui précédèrent ou suivirent la mort de César sont rapportés différemment par les différents historiens qui en' ont parlé. On peut lire dans Ovide un récit de ces mêmes prodiges : son morceau ne peut soutenir la comparaison avec celui de Virgile. L'art de peindre par les sons, qui caractérise les grands poètes, lui manque entièrement: Virgile, dans cet épisode, le porte au plus haut point.
(7-) Combien de fois l'Etna, brisant ses arsenaux.
Parmi des rocs ardents , des flammes ondoyantes , Vomit en bouillonnant ses entrailles brûlantes !
Il y a dans le texte Uquefactaque voluere saxa. Le père Larue l'interprète par exesa^ imminula lyne. C'est un contresens. Liquefacta saxa veut dire des rochers réellement fon- . dus. L'académie de Naples, qui assurément ne peut que trop bien j uger de la description d'un volcan , dans lecompte qu'elle a publié de l'éruption du Vésuve, ariivée en 173-, applaudit justement à la justesse des expressions de Virgile, et relève durement la méprise du père Larue : Ex qui-
bus mani/estutn est poetœ phrasim imperiti tiominis temerario jadicio in prœposteram explicationem esse deductain.
(>•') Aussi la Macédoine a vu nos combattants Une seconde fois s'égorfjer dans ses champs.
Virgile a dit : • .
Ergo inter sese paribus concurrere telis Romanas acies iterum videre Philippi.
Ce passage a fort embarrassé les interprètes. Il faudroit des pages entières, je ne dis pas pour apprécier, mais pour rapporter les différentes opinions. Le père Larue est un de ceux qui ont discuté ce passage avec le plus de soin; mais son explication me paroît peu naturelle. Je crois que Virgile parle ici de deux batailles différentes, livrées dans deux endroits différents qui portoient le même nom ; la première à Philippes, près de Pharsale en Thessali'e ; la seconde près d'une autre Philippes, sur les confins de la*Thrace. Pour donner plus de clarté à cette interpi'étation , je crois qu'il est à propos de faire voir, i° qu'il y avoit deux Philippes auprès desquelles les deux batailles ont été livrées; 2° que ces deux villes étoient dans la Macédoine , autrement nommée Ématliie; 3° que ces deux villes étoient au pied du mont Hénius.
La première de ces deux propositions servira à expliquer les deux premiers vers :
Ergo inter sese paribus concurrere telis Bomanas acies iterum videre Philippi.
. La seconde fera comprendre ces deux autres :
Nec fuit indignum «uperis bis sanguine noslro Emathiara et latos Hœmi pinguescere campos.
D'abord on convient généralement qu'il y avoit une fameuse ville nommée Philippes sur les confins de la Thrace et
tie lu Macédoine : elle fut dans son origine appelé^; Datum ^ ensuite Crenidcs, jusqu'à ce qu'elle fût nommée du nom de P/nlippe^ père d'Alexandre. Outre cette ville célèbre, il y en avoit une autre du même nom en ïhessalie, qui fut d'abord nommée Titèbes, et ensuite Philippopolis, et par contraction PhiUppi, de Pliilippe, fils de Démétrius. Lucain désigne souvent la bataille de Pharsale par le mot de Philippi.
video Panga'a nivosis Cana jiigis, lalosque Ha'ini sul) riipe Philippos.
\" Stace donne indifféremment au poëme de Lucain le nom de Pharsale ou de PlilUppes. Outre la fameuse ville de Philippes sur les confins de la Thrace, il y en avoit donc encoi'e une dans la Thessalie près de Pharsale ; et la bataille où Pompée fut vaincu par César est aussi souvent désignée dans les auteurs grecs et latins par le nom de Pliilippes, que par celui de Pharsale.
■2° Il n'est pas plus difficile de pft-ouver que les deux Philippes étoient dans la Macédoine, autrement appelée Emathie. Ce pays, comme beaucoup d'auti-es , a éprouvé plusieurs changements, tant pour son nom que pour son étendue : il fut d'abord appelé Péonie, ensuite Émathie, et enfin Macédoine. L'Émathie ou la Péonie proprement dite, n'étoit qu'une petite partie de ce qu'on nomma ensuite la Macédoine; mais par la suite des temps le nom d^Emathie fut donné à toute la Macédoine, et ces deux mots signifièrent la même chose. Les prosateurs employoient le mot Macedonia; et les poètes j par une raison facile à deviner, celui d'^'mathia. Il s'agit maintenant de montrer que les deux Philippes étoient dans cette province. Depuis qu'elle fut devenue tributaire des Romains, elle s'étendoit ii l'orient jusqu'au Nessus, et par conséquent renfermoit Philippes de Thrace; au sud, elle comprenoit toute la Thessalie, et par la même raison Philippes, voisine de Pharsale. Il n'y a que ceux qui
s'en sont.rapportés aux anciennes divisions delà Macédoine, pour qui ce passage a étq,inintelli(jible.
3° Enfin les deux Philippes étoient au pied du mont He'raus. Cette assertion paroit d'abord contredire manifestémeht ce que je viens d'avancer; car, si les deux Phili.ppes étoient aux deux extrémités de la Mac'édoine, comment pouvoient-eiles être situées toutes deux 'au pied du mont Hémus, montagne de Thrace-? D'abord l'une des deux étoit sur les confins de la Thrace, et par conséquent on peut la placer au pied de l'Hémus ; mais prolonger l'Hémus jusqu'en Thessalie, il semble que c'est vouloir imiter en quelque sorte les géants, qui dans ce même pays transportoient rOssa et le Pélion l'un sur l'autre. Cependant, à examiner la chose de près, elle paroît moins difficile à concevoir. Ne peut-on pas regarder le mont Hémus non comme une seule montagne, mais comme une chaîne de montagnes? Il est bien vrai que la plus haute partie, ou, si l'on veut, la tête du mont Hémus, étoit dans la Thrace, ce qui a fait donner à une province de ce pays le nom d'Hcemimontana ; mais plusieurs autres montagnes , telles que le Rhodope, le Pangée, etc., peuvent être regardées comme des membres du même corps : c'est ainsi qu'on a donné à différentes parties des Alpes et de l'Apennin les noms de Saint-Gothard, Cents, etc., quoique ces montagnes ne soient pour ainsi dire que des chaînons d'une même chaîne. Les Italiens appellent encore le mont Hémus Catena del mondo. Si je ne craignois d'alonger celte note, déjà trop diffuse , je pourro is citer plusieurs passages qui favorisent cette* interprétation ; je me contenterai d'un seul endroit de Lucain : à la fin du premier livre, il prédit que la bataille de Pharsale, qu'il désigne sous le nom de Philippes, sera livrée au pied du mont Hémus:
Latosque Haemi sub rupe Philippos.
Enfin on sait que les anciens donnoient aux mots géogra-
phiques une grande extension : Duticliias rates signifient les vaisseaux de la Grèce, quoique Dulicliium ne fût qu'une petite île.
(74) L'njourlc laboureur...
J'aidéja fait remarquer dans le discours préliminaire comment Virgile, dans cet épisode, ramenoit adroitement l'agriculture, qu'il sembloit avoir perdue de vue.
(75) Et des soldats romains les ossements rouler.
Il y a dans le texte : • •
Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.
Je n'ai pu rendre ce mot graiidia, qui, si Ton en croit les commentateurs, [fait allusion à une opinion particulière des anciens : ils croyoient que les hommes dégénéroient de siècle en siècle. Voilà de ces expressions qui sont intraduisibles, parcequ'elles tiennent aux préjugés et aux opinions des anciens.
(76) Dieux paternels ! ô dieux de mon pays !
Larue joint ensemble DU patri^ indigetes. Je crois qu'il se trompe. Une foule d'exemples me fait penser que Virgile parle ici de deux sortes de dieux: dii patrii^ les dieux du pays, les dieux tutélaires, les dieux pénates; dii indigetes, les hommes déifiés.
(77) Ici le Rliin se trouble, et là mugit l'Eupbrate.
Cet endroit des Géorgiques semble avoir été écrit dans le temps qu'Auguste et Antoine rassembloient leurs forces pour cette guerre dont le succès fut décidé par la défaite d'Antoine et de Cléopâtre au promontoire d'Actium. Antoine tiroit ses foi-ces de la partie orientale de l'empire; c'est ce que Virgile désigne par l'Euphrate : Auguste tiroit les
siennes de la partie septentrionale ; c'est ce qu'exprime Gerrnania.
(7^) Ainsi, lorsqu'une fois lancés de la barrière...
Cette comparaison est une apologie adroite d'Auguste, qu'il suppose faire la guerre malgré lui , et comme entraîne par le torrent des événements.
LES GÉORGIQUES
p. YIRGILII
MARONIS
GEORGIGA.
LIBER SÈCUNDUS.
Hactexus arvorum cultiis et sidera cœli : NuiKÎ te, Bacclie, caiiain, nee non silvestria tecum A^irgiilta, et proleni tarde crescentis olivae. Hue, pater o Lenaee ! tuis hie emnia plena Muneribus ; tibi pampineo gravidus auctumno Floret ager ; spumat plenis vindeniia labris : Hue, pater o Lenaee ,. veni ! nudataque niusto Tinge novo niecuni dereptis crura cothurnis.
Tuque ades, incep tunique una decurre laboreni, O decus , o faniae nierito pars maxima nostrae , Maecenas! pelagoque volans da vela patenti. Non ego cuncta meis amplecti versibus opto ; Non, mihi si linguae centum sint, oraque centum, Ferrea vox. Ades, et primi lege litoris oram. In manibus terrae. Non liic te carmine ficto, Atque per ambages et longa exorsa, tenebp.
Principio, arboribus varia est natura creandis : Namque aliae, nullis hominum cogentibus, ipsae
LES GÉORGIQUES
DE
VIRGILE