Œuvres de J. Delille
Et toi, de mon héros nourrice bien aimée, De nos bords, en mourant, tu fis la renommée, O Caïéte, et ton nom protège ton cercueil. Que Tantique Hespérie honore aVec orgueil.
Lorsque, par les honneurs qu'il se plaît à lui rendre, Son héroïque élève a satisfait sa cendre. Il part, reprend sa route, et s'éloigne du port. Pour lui, la mer, les vents, et les cieux sont d'accord; Et, pour guider son cours, la lune complaisante Eclaire au loin les eaux de sa clarté tremblante. Il vole, il voit déjà le trop fameux séjour Où la belle Circé, fille du dieu du jour, Modulant avec art sa voix mélodieuse.
Charme de ses doux chants son île insidieuse ; Tantôt dans son palais, où des bois précieux Prodiguent dans la nuit leurs parfums et leurs feux, D'un tissu varié, doux charme de ses veilles, Ourdit d'un doigt léger les brillantes merveilles. Là grondoient enfermés, et de rage écumants. Tous ces monstres créés par ses enchantements, Qui, pâr-elle privés de leurs formes humaines. Ours, tigfes, sangliers, lions chargés de chaînes, La nuit se débattoient, luttoient contre leurs fers, Et d'affreux hurlement'^ époiivantoieut les airs.
■â iENEIDOS Lia VII.
Quae ne moiistra pii paterentur talia Troes Delati in portus, neu litora dira subirent, Neptunus ventis implevit vela seçundis,.
Atque fugani dédit, et praeter vada fervida vexit.
Janique rubescebat radiis mare, et aethere ab alto Aurora in roseis fulgebat lutea bi^ois , Quuni Venti posuere, ouinisque repente resedit Flatus, et in lento luctantur niarmore tonsae. Atque hic iEneas ingenteni ex nequore lucuni Prospicit. Hune inter fluvio Tiberinus ainœno, Vorticibiis rapidis, et multa flavus arena. In mare prorumpit: variae circumque supraque Adsuetae ripis volucres et flumjnis alveo - .Etbera mulcebant cantu, lucoque volabant. Flectere iter sociis terra?que advertere prorfts Imperat, et laetus,fluvio succedit opaco.
Nunc aj^e, qui reg'es, Era to, quae tempora rerum, Quis Latio antiquo fuerit status, advena classeni Quum primum Ausoniis exercitus adpulit oris, Expediam, et primae rev.ocab6*exordia pugnae. Tu vatem, fu , diva, mone.X)icam horrida bella , Dicani acies, actosque aniniis in funera regès, Tyrrhenamque manuni, totanique sub arma roacfam IJesperiam. Major rerum uiibi nascitnr ordo.
ENEIDE, LIV. Vil
Craignant ce sort affreux pour les enfants de Troie, Le dieu des mers lui-niêrtie à riastant leur envoie Un vent qui les enlève à ces bords dauj^ereux; Et Tîle et ses rochers ont déjà fui loin d'eux.
Le jour vient; des rayons de la naissante aurore, La mer au loin rougit, et TOlympe se dore ; Tout-à-coup Tair se tait, le vent ilieurt, le flot dori. Aussitôt les nocherS ont redoublé d'effort; Tous ont pris Taviron, et de Tonde immobile Fatiguent à Tenvi la paresse indocile.
Enée alors dérouvre un bois vaste et riant ; Le Tibre le partage, et son onde en fuyant Dans la profonde mer rapidement entraîne Le cristal de ses eaux et l'or de son arène; Mille oiseaux différents de plumage et de voix. Amoureux de ce fleuve, élèves de ces bois, -De rameaux en rameaux coiuant, volant sans cesse, Charmoient de leurs doux sons la rive enchanteresse. Là le héros aborde, et l'onde et les oiseaux Semblent de leur doux bruit saluer ses vaisseaux.
O Muse ! c'est à toi maintenant de me dire Quels rois du Latium se partageoient l'empire. Quels étoi^nt son pouvoir, ses habitants, ses dieux , Quand le peuple troyen aborda dans ces lieux. Dis-moi de leurs" combats la première origine : Parle, remplis mon cœur de ta flamme divine. Je peindrai le carna^ inondant les sillons^» Les souverains armés et leurs fiers bataillons. Déjà sont déployés les drapeaux d'Étrurie, Déjà l'horrible guerre embrase l'Hespérie.
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Majus opus moveo. Rex arva Latinus et urbes Jam senior longa placidas in pace regebat. Hunc Fauno et nympha genituni Laurente Marica Adcipimus. Fauno Picus pater; isque parentem Te, Saturne, refert; tu sanguinis ultimus auctor. Filius huic , fato divum , prolesque virilis Nulla fuit, priniaque oriens erepta juventa est. Sola domum et tantas servabat filia sedes, .lam niatura viro, jam plenis nubilis annis. Multi illam niagno e Latio totaque petebant Ausonia : petit ante alios pulcherrimus omnes Turnus, avis atavisque potens , quem regia conjux Adjungi generum miro properabat amore; Sed variis portenta deum terroribus obstant.
Laurus erat tecti medio, in penetralibus altis, Sacra comam , multosque metu servata per annos ; Quam pater inventam, primas quum conderet arces Ipse ferebatur Phœbo sacrasse Latinus, Laurentisque ab ea nomcn posuisse colonis. Hujus apes summum densae, mirabile dictu(^)! Stridore ingenti liquidum trans œthera vectae, Obsedere apicem ; et, pedibus per mutua nexis,
ENEIDE, LIV. VJI
Viens; dans ce grand sujet, -plus digne encor de loi, Un tbéâtre plus vaste est ouvert devant moi.
Le vieux roi Latinus dans une paix protonde Dès long-temps gouvcrnoit cette terre féconde. La nymphe Marica, si chère aux Laurentius, Et Faune, dieu champêtre adoré des Latins, Lui donnèrent le jour; Faune eut Picus pour père; Et du sang de Picus Forgueil héréditaire Remontoit à Satûrire, aieûlde'ses'àïeux.
Un fils héritoit s.eul de ce nomiglorieûx, Mais la mort Tenleva dans sa tendre jeunesse. Espoir d'un si beau trône, une jeune princesse A passé la saison de la virginité, Et le te^pç pour rhymen a mûri saljeauté. Avant que sur ces bords parût le grand Enée, Cent princes aspiroient à ce noble hyménée ; Turnus, le plus vaillant et le plus beau de tous. Brigue avec plus d'espoir le nom de son époUx : Il a pour lui son rang, sa vaillance, et la reine; Mais le destin s'oppose à cette illustre chaîne. Et fait parler des dieux l'inflexible refus.
Au milieu du palais, de ses rameaux touffus Un laurier étendoit Fombrage pacifique ; Le peuple avec respect voyoit cet arbre antique : Aux lieux, où de Laurente on fondoit les remparts, De Latinus, dit-on, il frappa les regards; Lui-même au dieu du join* consacra son feuillage : Laurente en prit son nom. Tel qu'un bruyant nuage. Un jour vint se poser sur l'un de ses rameaux Un essaim, dont les pieds, en flexibles anneaux,
8 iENEIDOS LIB. VII. v. 67.
Examen subitum ramo frondente pependit.
Continuo vates: « Externum cernimus, inquit, Adventare virum, et partes petere agmen easdem Partibus ex isdem, et summa dominarier arce. » Praeterea , castis adolet dum altaria taedis , Ut juxta genitorem adstat Lavinia virgo, Visa, nefas! longis comprendere crinibus ignem, Atque omnem ornatum flamma crépitante cremari ; Regalesque adcensa comas, adcensa coronam Insignem gemmis ; turn fumida iumine fulvo Involvi, ac totis vulcanum spargere tectis. Id vero horrendum ac visu mirabile ferri : Namque fore inlustrem fama fatisque canebant Ipsam , sed populo magnum portendere bellum.
At rex sollicitus monstris, oracula Fauni Fatidici genitoris adit, hicosque sub alta Gonsulit Albunea(^), nemorum quae maxima sacro Fonte sonât, saevamque exhalât opaca mepbitim. Ilinc Jtalae gentes , omnisque OEnotria tellus, In dubiis responsa petunt. Hue dona sacerdos
ENÉIDE, LIV. VU. î
L'un par Tautre attachés à la branche phante , Montrèrent tout-à-coup une grappe pendante. Un prêtre saint alors fait entendre sa voix : « Mon dieu parle, dit-il, il lu inspire: je vois Des lieux d'où cet essaini aborda sur nos plages, Et de ce vieux laurier envahit les feuillages , Je vois des étrangers fameux par leurs exploits Fondre sur nos remparts, et nous donner des lois. » C'est peu : dans tout I*éclat de sa pompe royale , Un jour auprès du roi, de sa main virgineJe, Sa fille présentoit l'encens aux immortels ; Tout-à-coup, ô terreur! s' élançant des autels . Le feu sacré saisit sa belle chevelure , De son auguste front embrase la parure. Son bandeau, sa couronne, éclatants de rubis; Parcourt en pétillant ses superbes habits. D'un brûlant tourbillon l'embrase tout entière; Et le temple étonné resplendit de lumière. L'augure est consulté : « Ce présage certain Annonce, répond-il, un illustre destin; Mais ce feu merveilleux, propice à Lavinie, D'un vaste embrasement menace l'Ausonie. » •
Latinus s'épouvante ; au temple paternel Il vole du dieu Faune interroger l'autel, Perce la sombre nuit de l antique Albunée, Qu'entoure un noir marais d'une onde empoisonnée, Et dont les flots sacrés épanchés en torrents, Font retentir des bois aussi vieux que le temps. Là cent peuples divers, cenfnations lointaines Viennent (lurcher du sort les réponses certaines.
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Quum tiilit, et caesarum ovium sub nocte silenti Pellibus incubuit stratis, somnosque pctivit, Multa moclis simulacra videt volitantia niiris, Et varias audit voces, fruiturque deorum Conloquio, atque imis Acberonta adfatur Avérais. Hic et turn pater ipse petens responsa Latinus Centum lanigeras inactabat rite bidentes , Atque harum effultus tergo stratisque jacebat Velleribus. Subita ex alto vox reddita luco est : « Ne pete connubiis natani sociare Latinis , O mea progenies, tlialamis neu crede paratis : Externi veniunt generi, qui sanguine nostrum Nomen in astra ferant, quorunique ab stirpe nepotes Omnia sub pedibus, qua sol utrumque recurrens Adspicit oceanum, vertique regique videbunt. » Haec responsa patris Fauni, monitusque silenti Nocte datos, non ipse suo premit ore Latinus ; Sed circuni late volitans jam Fama per urbes Ausonias tulerat, quum Laomedontia pubes Graniineo ripae religavit ab aggere classem.
/Eneas, primique duces, et pulcber lulus, Corpora sub ramis deponunt arboris altae, Instituuntque dapes, etadorea llba per herbaiii Subjiciunt epulis, sic .fe^ppiter ipse nionebat ,
ENÉIDE, LIV. Vil. 11
Là, quand le prêtre aux dieux a présenté ses dons,
Et des béliers sacrés arraché les toisons,
Quand son corps assoupi presse leurs peaux sanglantes,
Il voit dans son sommeil mille formes errantes,
Il écoute leurs voix, commerce avec les dieux,
Interroge Tenfer et fait parler les cieux.
Le roi pénétre au sein de ces forets antiques,
Presse pendant la nuit les toisons prophétiques,
Attend Tauguste oracle ; et soudain une voix
Arrive jusqu'à lui du silence des bois :
« Mon fds, chez les Latins ne choisis point un gendre;
Un étranger viendra ( ton sort est de l'attendre ),
Qui par ses nobles faits, son bras victorieux,
Portera jusqu'au ciel notre nom glorieux;
Dont les fiers descendants vaincront plus de contrées
Que l'astre étincelant des voûtes azurées
N'en découvre sous lui, quand du trône des airs
Il embrasse les cieux, les pôles^et les mers. »
Le roi ne cache point la fatale réponse ;
Déjà la Renonnnée à cent peuples l'annonce.
Tandis que les Troyens, vainqueurs heureux des eaux ,
Au rivage du Tibre enchaînent leurs vaisseaux.
Dans le lieu le plus frais d'une riche campagne Le héros et ses chefs, et le charmant Ascagne, Sur la verdure assis, et d'ombrages couverts. Réparent par des mets les fatigues des mers. Ces mets ne chargent point une table superbe : Des gâteaux de froment qu'ils étendent sur l'herbe (Ainsi s'accomplissoient les arrêts du destin) Composent sans apprêts im champêtre festin ;
12 ^NEIDOS LIB. VII. v ....
Et Céréale solum pomis agrestibus aiigent. Consumptis liic forte aliis, ut vertere mdrsus Exiguam in Cererem peniiria aclegitedendi, Et violare manu malisque audacibus orbem Fa talis crusti, patulis nec parcere quadris : « Heus! etiam mensas consumimus ! » inqiiit J[ulus('^). Nec pliira adludens. Ea vox audita laborum Prima tulit fiiiem, primamque loquentis ab ore Eripuit pater, ac stupefactus numine pressit.
Gontinuo : " Salve, fatis mihi débita tellus ;
Vosque, ait, o fidi Tipjœ, salvetc, Penates.
Hic domus , haec patria est. Genitor mihi talia , namque
Nunc repeto, Anchises fatorum arcana reliquit:
QuunLte, nate, fames ignota ad litora vectum
Adcisis coget dapibus consumere mensas.
Turn speçare domos defessus, ibique memento
Prima locare manu molirique aggere tecta .
Haîc erat illa fames ; liœc nos suprcma mancbat,
Exitiis positura modum.
Quare agite, et primo lœti cum lumine solis
Quae loca, quive habeant homines, ubi mœnia gen tis ,
Vcstigemus, et ;i portu diversa petamus.
Des tributs des vergers leur coupe se couronne,
bit Ccrès a reçu les présents de Pomone. ^
Tous leurs mets épuisés, de cô fatal froment
Leur dent audacieuse attaque l'aliment;
Et leur faim , s'accordant avec Tordre céleste,
De la pâte sacrée a dévoré le reste.
Ascagne, à cet aspect, dans un transport soudain ;
i( Eh quoi ! la table aussi devient notre festin ! »
S'écria-t-il. ('es mots, qu'on eût jugé frivoles,
liC héros les saisit; et ces doifces paroles
Sont poiM' lui le signal de la'fin de leurs maux.
Rempli du dieu par qui sont inspirés ces mots,
« Salut, S'écria-t-il, terre long-temps proiilise !
Salut, dieu des ïroyèns! pliis d'une fois Anchise
(J'en avois jusqu'ici perdu le souvenir)
M'annonçîi comme un bien ce malheur à venir.
Mon fils, me disoit-il, s4 la faim indomptable
Un jour en aliment te fait changer ta table,
Dans ce même moment et dans ces mêmes lievjx, *
De ton premier abri fais hommage à tes dieux ^
Là de ton sort cruel finira la détresse. • l*«
Ainsi parloit Anchise; il me tient sa promesse.
Oui, je les trouve enfin ces lieux hospitaliers :
Voilà notre patrie, et voilà nos foyers!
Vous donc, dès que le jour vous rendra la lumière,
(Courez de ce pays visiter la frontière;
(^ue sur des points' divers nos compagnons épars
Reconnoissent ses mœurs, ses peuples, ses remparts.
Maintenant invoquons le souverain du monde;
Qu'imploré par nos vœux, xVnchise nous n'ponde,
14 iENEIDOS LIB. VII. v. .33.
Nunc pateras libate Jovi, precibusque vocate Anchisen genitorem, et vina reponite mensis. »
Sic deincle effatus frônrlenti tempora ramo Implicat, et Geniiinique loci , primanique deoruni Tellureni, Nympliasque, et adhuc ignota precatur Flu mina : turn Nocteni, Noctisque orientia signa, Idaeunique Joveni, Phrygianique ex ordine matrem Invocat, et duplices Cœloque Ereboque parentes. Hic pater omnipotens ter cœlo clarus ab alto Intonuit, radiisque ardentem lucis et auro Ipse manu quatiens ostendit ab aethere nubem. Diditur hie subito Trojana per agmina rumor, Advenisse diem, quo débita mœnia coudant. Certatim instaurant epulas, atque omine magno Crateras laeti statuunt, et vina coronant.
Postera quum prima lustrabat lampade terras Orta dies, urbem , et fines , et litora gentis Diversi explorant: hap.c fontis stagna Numici ,
KNEIDE, LIV. VII. 15
l'A que Bacchus pour nous prodi^jue sa liqueur. »
II (Jit, et Taléyresse a ranimé leur cœur. Lui, le front couronné d'une feuille légère. Adore de ces lieux le pouvoir tutélaire, La Terre, qui naquit avant les autres dieux. Les fleuves, les forêts, inconnus à ses yeux; Et la Nuit ténébreuse, et ses flambeaux nocturnes , Qui déjà commençoient leurs courses taciturnes ; Jupiter honoré sur les monts idéens, Cvbéle ù jamais chère aux peuples phrvgiens , Qui, tous deux protecteurs de la grandeur trovenne, Un jour protégeront la puissance romaine ; Et ceux dont il naquit, couple auguste, immortel, Anchise dans TErebe, et Vénus dans le ciel. Comme il pailoit encor, d'un coup de son tonnerre Le roi des dieux s'annonce , et lui-même à la terre Il montre et fait briller dans Téclat d'un ciel pur Un nuage éclatant d'or, de pourpre et d'azur. Aussitôt dans les rangs des fiers enfants de Troie 11 se répand un bruit qui les remplit de joie : Le jour est donc venu de bâtir leurs remparts ! L'espérance au front gai brille de toutes parts; Par-tout nouveaux festins et nouvelles offrandes. Et la coupe à pleins bords s entoure de guirlandes.
A peine dans les cieux l'aurore de retour Reprenoit ses flambeaux et rallumoit le jour, On part, on se répand sur ces nouvelles plages; On reconnoît les lieux, le fleuve, les rivages; Là, c'est le Numicus et les champs laurentins; • Voilà le Tibre; ici sont les murs dès Latins,
16 iENEIDOS LIB. VII. v ,5..
Hunc Tybrim fluvium, hie fortes habitare Latinos. Turn satus Ancbisa delectos ordiiie ab omni Centum oratores augusta ad niœnia regis Ire jubet, ramis velatos Palladis omnes; Donaque ferre viro, pacemque exposcere Teucris. Hand mora; festinant jussi, rapidisque feruntur Passibus. Ipse liumili désignât mœnia fossa, Moliturque locum ; primasque in litore sedes, Castrorum in morem, pinnis atque aggere cingit.
Jamque iter emensi , turres ac tecta Latinorum Ardua cernebant juvenes, muroque subibant. Ante urbem pueri et primaevo flore juventus Exercentur equis, domitantque in pulvere currus, Aut acres tendunt arcus , aut lenta lacertis Spicula contorquent, cursuque ictuque lacessunt: Quum praevectus equo longaevi regis ad aures Nuntius ingentes ignota in veste reportât Advenisse viros. Ille intra tecta vocari Imperat, et solio médius consedit avito.
Tectum augustum,ingens, centum subiimecolumnis(^) IJrbe fuit summ,a, Laurentis regia Pici, Ilorrenduni silvis et relligionc parentum.
ÉNÉlDt:, F. IV VII ^ ^7
Dc^ Latins distingués par leur liertc {jiicrrière. Alors, pris dans les rangs de son armée entière. Cent députés troycns, dont Enée a fait clioi.x. Ont ordre de marcher vers la ville des roi». Chargés de riches dons, Tollvier pour coui^oune, Ils volent accomplir ce que leur chef ordonne. Eiice alors prélude à ses l'emparts nouveaux; Lui-même à ses ïroyens en prescrit les travaux : Un sillon , où le soc a laissé son empreinte , De la cité future a désigné Tenceinte ; De remparts de gazon les murs sont entourés ; Sous la forme d'un camp ils croissent par degrés.
La troupe arrive enfin, et de la capitale Déjà s'offre à leurs yeux la pompe impériale ; Ils approchent des murs. Là de jeimes guerriers Guident des chars poudreux, domptent de fiers coursiers. La lance ou Tare en main signalent leur adresse : Et disputent d'ardeur, d'audace, et de vitesse. L'un d*eux, aiguillonnant un coursier généreux, Vers son auguste roi vole, arrive avant eux; Dit que des inconnus d'une haute stature, Etrangers de langage, étrangers de parure, Demandent audience. Exempt d'un vain orgueil , Le prince les admet, leur fait un doux accueil, Et monte sur le trône où siégeoient ses aucètres.
Digne de ce grand peuple, et digne de ses maîtres. Dans les airs s'élevoit son palais somptueux. De Picus son aïeul séjour majestueux.
Cent colonnes de marhre en pompe reuvironucui, D'un bois religieux les arbres le couronnent,
T. V. JcNÉiijE. in. > *
18 iENEIDÔS LIB. VII. 'v^.7|.
Hic sceptra adcipere, et primos adtoUere fasces, Regibus omen erat; hoc illis curia templum; Hae sacris sedes epulis; hie, ariete caeso, Perpetuis soliti patres considère niensis.
Quin etiani veteruni effigies ex ordine avoruni Antiqua e cedro, Italusque, paterque Sabinus Vitisator, curvani servans sub imagine falcem , Saturnusque senex, Janique bifrontis imago, Vestibulo adstabant ; aUique ab origine reges , Martia qui ob patriam pugnando volnera passi .
Mukaque praeterea sacris in postibus arma (^) ;
Gaptivi pendent currus, curvaeque secures,
Et cristae capitum, et portarum ingentia claustra,
Spiculaque, clypeique, ereptaquc rostra carinis.*
Ipse Quirinali lituo , parvaque sedebat
Succinctus trabea, laevaque ancile gerebat
Picus, equum domitor; quern capta cupidine conjux
Qui depuis trois cents ans, pleins d Une sainte liorrcur, Ainsi que le respect, inspirent la teneur : ^ ^ •>
Les rois y sont des dieux, ce palais est nn temple. Là, le front prosterné, la nation contemple
Ses princes recevant pour la première fois ^. ^
Les faisceaux souverains et Te sceptre des rois. • * T>à, lorsqu'un saint usage en pompe renouvelle D'un bélier immolé l'offrande solennelle , Les premiers de l'état, sur leur siège exhaussés/ \ ^ Près d'une table immense en ordre sont placés; Et, d'un peuple fidèle éternisant rhojnmage. Le cèdre d% leurs rois y conserve l'image : Italus, Sabinus, qui, la serpette en main, Annonce que la vigne est son bienfait divin ; Saturne, dieu du temps ; Janus aux deux visages ; Cent autres souvci'ains, dont les mâles courages De leur zèle héroïque ont obtenu le prix, D'un vestibule'immense occupent les lambris. A l'entrée on voyoit des nations soiunises TjCS drapeaux déchirés et les portes conquises : Là des chars fracassés, du fer courbé des faux. Des panaches flottants, de l'airain des vaisseaux, Et des arcs détendus, et des lances oisives, Pendoient pompeusement les dépouilles captives. Lui-même, s'appuyant sur son sceptre augurai, Dans sa courte tunique , ornement martial , Un bouclier au bras, de la porte sacrée Picus, son noble aïeul, ornoit l'auguste entrée; Picus, qui des coursiers savoit dompter l'essor. ' Circé Taimoit; Circé de sa baguette d'or
20 iENElDOS LIB. VH. v ,90
Aurea pei'cussuni virga, versuniqueveiieiiis, Fecit avein Circe, sparsitque coloribus alas. Tali intiis teniplo divuni, patriaqiic Latinus Sede scdens, Teucros ad sese in tecta vocavit; Atque hœc ingressis placido prior edidit ore :
(c Dicite, Dardanidae, (neque eniui nescinius et urbem, Et germs, aiiditique advertitis aequore cursuni) Quid petitis? quae causa rates, aut cujus egentes Litus ad Ausoniuni tot per vada cserula vexit? Sive errore \ive, seu tempestatibus acti, (Qualia niulta mari nautae patiuntur ir^alto) Fluminis intrastis ripas, portuque sedetis; Ne fugite hospitiuni ; neve ignorate Latinos, Saturni geutem, baud vinclo nee legibus aequam, Sponte sua, veterisque dei se more tenenteni. Atque equidem memini (fama est obscurior annis) Auruncos ita ferre senes ; bis ortus ut agris Dardanus Idaeas Pbrygiae penetrant ad urbes, Threiciamque Samum, quae nunc Samothracia fertur. Hinc ilium Gorytbi Tyrrbena ab sede profectum Aurea nunc solio stellantis regia cceli Adcipit, et numerum divorum altaribus addit. «
Dixerat, et dicta Ilioneus sic voce secutus : « Re\^ genus egregium Faiini, nee fluctibus actos Atra subegit biems vestris succedere terris ;
ÉjNÉlbK,*trIV. Vtl. -^ yK^ * 2J
-, Mi^-^r
Le loucha, le vêtit dfe ses plumes noWeiftfi^, Et de riches couleurs elle émailla ses ailes. C'est là, c'est dans ces lieux, où hrillent à-la-fois La majesté des dieux et la grandeur des rois, Que, bur son trône assis, le vieux roi de Laurente, Admet les Phrvgiens, et d'une voix touchante :
« Enfants de Dardanus ( car je n'ignore pas Votre nom, votre ville, et vos trop longs combats) , L'éclat de votre gloire, à qui tout éclat cède, Dans mes vastes états dès long-temps vous précède. Quel est votre dessein? et que puis-je pour vous? Soit qu'un astre trompeur, soit que l'onde en courroux Ait poussé vos vaisseaux dans les ports d'Ausonie, Troyens, que de vos cœurs la crainte soit bannie. Les Latins sont fanieiix par l'hospitalité : Enfants du vieux Saturne, eu eux l'humanité iN'est pas le fruit des lois ; leur bouté volontaire Suit de leur premier dieu l'exemple héréditaire. Je m'en souviens encor, quelques vieillards toscans (Mais leur récit se perd dans la nuit des vieux ans ) M'ont dit que Dardanus , enfant de l'Étrurie, Pour la Thrace autrefois déserta sa patrie ,* Y choisit son séjour, et des champs thraciens Transporta ses foyers sur les bords phrygiens. '
Et maintenant ce prince, adoré dans l'Asie, Partage avec les dieux la céleste ambroisie. »
Il dit. Ilionée en ces mots lui répond : « Noble sang de Faunus, si des mers d'Hellespont Les Troyens sont venus sur cet heureux rivage, Non, ce n'est point l'effet d'une erreur, d'iui orage.
22^JJg' ' iKiSlEIDÔS LIB. VII. v ^,5.
Nee sidus regione viae litusve fefellit. Consilio banc omnes animisqiie volentibus iirbem Adfcrimur, pulsi re.onis, quae maxima quondam Extremo veniens sol adspiciebat Olympo.
Ab Jove priiicipium generis; .ToveDardana pubes .Gaudet avo : rex ipse, Jovis de gente suprenia , Troius iEneas tua nos ad limina misit.
Quanta per Idaeos saevis effusa Mycenis Tempestas ierit campos, quibus actus uterque Europae atque Asiae fatis concurrerit orbis, Audiit, et si quern tellus extrema refuso Submovet oceano, et si queni extenta plagarum Quatuor in medio dirimit plaga soils iniqui.
Diluvio ex illo tot vasta per aequora vecti , Dis sedem exiguam patriis, litusque rogamus Innocuum, et cunctis undamque auramque patentem. Non erimus regno indecores ; nee vestra feretur Fama levis, tantive abolescet gratia faeti ; Nee Trojam Ausonios gremio exeepisse pigebit. Fata per iEneae juro, dextramque potentem, Sive fide, seu quis bello est exportus et armis;
ENÉIDE, LI v. VU. 23
Ni d'un astre ennemi l'aspect insidieux; C'est notre propre choix qui nous porte en ces lieux, Malheureux, exilés d'une terre féconde, Ef^es plus grands états qu'ait vus l'astre du monde. Dardanus, les Troyens sont nés de Jupiter; Sorti du même san{^, de nos rois le plus cher, Énée, en suppliants devant vous nous envoie. Hélas! vous connoissez les désastres de Troie. Qui ne les connoît pas? Et ce peuple lointain Qu'embrase de ses feux le climat africain, Et ceux que le soleil sous les glaces de l'Ourse D'un rayon plus oblique éclaire dans sa course. Tous ont su quel orage et quels flots débordés Mycènes a vomis dans nos champs inondés; Et comment, dans leur fière et longue jalousie. On vit s'entre-choquer et l'Europe et TAsie. Depuis ce choc affreux dont trembla l'univers. Poussés de rive en rive, erraiij.s de mers en' mers, Aujourd'luii nous venons, sur ce nouveau rivage. Des biens communs à tous réclamer le partage : L'eau, l'air, un simple abri, voilà tous nos souhaits. Vous ne rougirez point un jour de vos bienfaits : Peut-être nos secours vous vaudront quelque gloire; Et notre cœur jamais n'en perdra la mémoire. J'en jure par Enée; oui, j'atteste ce bras Fidèle dans la paix, vaillant dans les combats. Vos dons seront payés, et Laurente avec joie Un jour s'applaudira d'avoir accueilli Troie. Si nous venons ici devant son souverain , La prière à la bouche, e|; l'olive à la main ,
24 iENEIDOS Llli. VII.
Miilti nos populi, niultae (ne temne, quod ultro Praeferiniiis nianibus vittas ac verba precantia) Et petiere sibi et voluere adjiingere gentes : Sed nos fata deuni vcstras exquirei e terras Imperiis egere suis. Hinc Dardanus ortus Hue repetit; jussisque ingentibus urget Apollo Tyrrbenum ad Tbybrini et fontis vada sacra Numici. Dat tibi praeterea fortunae parva prioris Munera, reliquias Troja ex ardente receptas. Hoc pater Ancbises auro libabat ad aras : Hoc Priami gestanien erat, quum jura vocatis More daret populis ; sceptrunique , sacerque tiaras, Ilifidumque labor vestes. ?> % ' ***
Talibus Ilionei dictis, defixa Latinus Obtutu tenet ora, soloque inmobilis haeret, Intentos volvens oculos : nee purpura regeni Picta niovet, nee sceptra movent Prihmeia tantum, Quantum in connubio natœ tbalamoque moratur- Et veteris Fauni vol vit sub pectore sortem. Hunc ilium fatis externa ab sede profectum Portendi generum , paribusque in regna vocari Auspiciis; buic progeniem virtute futuram Egregiam, totum quae viribus occu])et orbem.
ENEIDK, f.lV. VII. 25
Ce n'est pas que le sort nous laisse sans asile : Plus d'un ficftpotentat à son peuple, à sa ville, A voulu réunir de malheureux proscrits, Nobles dans leur disgrace, et grands dans leurs débris. Mais les dieux sur vos bords ont guidé notre course : Le sang de Dardanus vient retrouver sa source ; Et, si j'en crois Délos, le sacré Numicus , D'accord avec le Tibre, attend nos dieux vaincus. Vous, daignez recevoir ces restes de Pergame, Avec pevpe arrachés à notre ville en flamme; ' Acceptez CCS débits d'une antique splendeur, Monuments d'infprtuue ainsi que de grandeur : Dans cette coppe d'or, aux dieux alors propices, Anchise présentoit le vin des sacrifices, Lorsqu'aux jours solennels, comme nos premiers rois, Aux peuples convoqués Priam donnoit des lois. Ce manteau , cet habit du plus grand des monarques , De son pouvoir royal étoient les noble^ marques ; Ce sceptre dans ses mains fut long-temps révéré; Ce riche diadème ornoit son front sacré; Des femmes de son sang ces tissus sont l'ouvrage. »
De l'orateur troyen tel étoit le langage. Le roi l'entend d'un air profondément rêveur. Cçs trésors, ces présents touchent bien moins sou cœur Que les grands intérêts de sa noble famille, Et l'oracle de Faune, et l'hymen de sa fille. Le voilà, se dit-il, ce héros tant promis, A qui doit cet empire un jour être soumis; Celui de qui la race, en conquêtes fécond?, A son vaste. pouvoir 4oit asservir le monde.
26 iENEIDOS LIB. VII. v. .59.
Tandem laetus ait : « Di nostra incepta secutident, Anguriumque snuni ! Dabitur, Trojane, quod optas; Munera nee sperno. Non vobis, rege Latino, Divitis uber agri, Trojaeve opulentia deerit. Ipse modo /Eneas , nostri si tanta cupido est, Si jungi hospitio properat, sociusque vocari , Adveniat; vol tus neve exhorrescat amicos. Pars mihi pacis erit dextram tetigisse tyranni. Vos contra regi mea nunc mandata referte. Est mihi nata, viro gentis quam jungere nostrae. Non patrio ex ady to sortes , non plurima cœlo Monstra sinunt : generos externis adfore ab oris , Hoc Latio restare canunt, qui sanguine nostrum Nomen in astra ferant. Hunc ilium poscere fata Et reor, et, si quid veri mens augurât, opto. "
Haec efFatus, equos numéro pater eligit omni. Stabant ter centum nitidi in praesepibus altis : Omnibus extemplo Teucris jubet ordine duci « Instratos ostro alipedes pictisquc tapetis. Aurea pectoribus demissa monilia pendent : Tecti auro, fulvum mandunt sub dentibus aurum. Absenti iEmex currum geminosque jugales, Semine ab aetherio, spirantes paribus ignem,
Enfin éclaircissant son front majestueux :
« Non, vous ne formez pas des vœux présomptueux :
Puisse le juste ciel accomplir son présa^je !
Je sais de vos^jresents apprécier Thommage.
Troyens, je vous promets dans ce séjour nouveau
Des champs non moins féconds , un destin non moins beau.
A votre illustre chef si ces lieux peuvent plaire.
Qu'il vienne; il touchera ma main hospitalière,
Je toucherai la sienne, et ce traité suffit.
Vous, courez lui porter ce fidèle récit.
Qu'il sache mes projets : une jeune princesse.
Le fruit de mon hymen, l'objet de ma tendresse,
Si j'en crois le destin, l'oracle paternel,
Et les signes nombreux des volontés du ciel ,
Doit ( et rien n'en sauroit changer la loi sévère )
Recevoir un époux d'une terre étrangère.
Sans doute ils m'annonçoient le héros d'Ilion ;
C'est lui qui jusqu'aux cieux doit porter notre nom :
Oui , c'est lui ; je le crois , j'en chéris l'espérance ,
Et mon pressentiment m'en donne l'assurance. >»
Il dit, et fait choisir ses coursiers les plus beaux : L'orgueil de ses haras, trois cents jeunes chevaux Ornoient d'un double rang leur superbe demeure. A chacun des Trovens on amène sur Theure Un coursier dont les vents n'égaloient pas l'essor: Sur leur large poitrail descend un collier d'or; L'or couvre leurs harnois, et leur fierté farouche Obéit au frein d'or qui gourmande leur bouche. Pour leur monarque absent part un couple pareil De coursiers, nobles fils des coursiers du Soleil.
28 iENEIDOS LIB. VII. v 282
Illorum de gente, patri quos Daedala Circe Supposita de niatre iiothos fiirata creavit. Talibus /Eneadœ donis dictisque Latiiii Sublimes in equis redeont, pacemque reportant.
Ecce autem Inachiis sese referebat ab Argis Saeva Jovis conjux, aurasque invecta tenebat ; Et laetuni iEnean classenique ex aethere longo Dardaniam Siculo prospexit ab usque Pachyno. Moliri jam tecta videt, jam fidere terrae; Deseruisse rates : stetit acri fixa dolore. Turn quassans caput, haec effundit pectore dicta"
« Heu stirpem invisam ! et fatis contraria nostris Fata Pbrygum ! num Sigeis occumbere campis, Num capti potuere capi? num incensa cremavit Troja viros(7)? médias acies mediosque per ignes Invenere viam. At, credo, mea numina tandem Fessa jacent, odiis aut exsaturata quievi !... Quin etiam patria excussos infesta per undas Ansa sequi, et prof'ugis toto me opponere ponto : Absumptae in Teucros vires cœlique marisque. Quid Syrtes, aut Scylla mihi, quid vasta Chary bdis Profuit? optato conduntur Tbybridis alveo,
ENÉIDE, LTV. VII. 29
Ils traîneront son char dans les champs de la guerre ; La fille du Soleil les créa pour la terre : Elle-même soumit, par un heureux larcin, Une mère mortelle à l'étalon divin ; Et l^s fougueux enfants de ce noble adultère Soufflent encor le feu des chevaux de son père. Sur leurs fiers palefrois les Troyens satisfaits Partent, et vont porter des paroles de paix.
Dans ce moment, des dieux Timpitoyable reine Quittoit sa chère Argos, L'œil perçant de sa haine, Des monts de la Sicile aux bords Laviniens, Voit triomphante au port la flotte des Ti'oyens^ Elle les voit, heureux, vainqueurs, et pleins de joie. Ébaucher les remparts de la nouvelle Troie , Confier leurs destins à ces climats nouveaux. S'emparer de la terre et triompher des eaux. Troublée à cet aspect, la déesse s'arrête. Les yeux étincelants, et secouant la tête :
« O race que je hais, infâmes Phrygiens! Leurs destins osent donc lutter contre les miens! Je les ai faits captifs, et ce vil peuple est libre! J'armai contre eux les mers , les voilà dans le Tibre ! Quoi! ni leurs murs croulants n'ont pu les écraser, Ni leurs remparts en feu n'ont pu les embraser J;^ Ma colère, sans doute, a manqué de constance :^j Lasse, enfin, j'ai laissé reposer ma ^engeance!... Que dis-je ! j'ai traîné leurs débris sur les mers. Contre eux j'ai fatigué l'eau, la terre, et les airs : Que m'ont servi la terre, et les eaux, et les ondes. Et l'horrible Charybde, et ses roches profondes?
50 iE^EIDOS LIB. VII. v.^,,,
Secui i pelap^ , atque inei. Mars peiclere {ifeiitem
Innianent Lapithiini valuit; concessit in iras
Ipse deuni antic[uani gcnitor Galydona Dianae:
QuodscelusautLapithastantunijautCalydonamerenteii)
Ast ego, magna Jovisfcbnjux, nil linquere inausum
Quae potui infelix , quae memet in omnia verti ,
Vincor ab /Enea ! Quod si mea numina non sunt I
Magna satis , dubitem baud equid em implorarequod u sqiiam"
Flectere si nequeo Superos, Acberonta movebo.
Non dabitur regnis , esto , probibere Latinis,
Atque inmota manet fatis Lavinia conjux :
At trahere, atque moras tantis beet addere rebus ;
At Ucet amborum populos exscindere regum.
Hac gener atque socer coeant mercede suorum.
Sanguine Trojano et Rutulo dotabere, virgo ;
Et Bellona manet te pronuba. Nee face ta^tum
Cisseis praegnans ignes enixa jugales ;
Quin idem Veneri partus suus, et Paris alter,
Fimestaeque iterum récidiva in Pergama taedae. »
Haec ubi dicta dedit, terras horrenda petivit. liijctificam Allecto dirarum ab sede dearum
ENKIDK, LIV. VII :,1
Les voilà dans le port, sans péril, sans effroi,
Fondant leurs murs nouveaux, bravant la terre et moi.
Ovi donc est mon pouvoir? Quoi! le dieu de la Thrace
Aura pu du F^apithe exterminer la race!
Dtfine à ses fureurs immoler Calvdon !
Eh! quel crime à ces dieux dt'fendoit le pardon?
Jupiter permit tout; et moi, moi son t'p(^ise.
Moi Ja reine des dieux, dont la fureur-JEilouse
A pris, imaginé, lassé tous les moyens,
Malheureuse, il m'immole à ce roi des Troyens!
Eh bien! si j ai perdu ma suprême puissance,
Il n'est rien qu'aujourd hui n invoque ma vengeance;
Cherehons-nous fies appuis dans uu^autre univers :
J'ai contre moi les cieux, j'armerai les enfers.
Je ne puis leur ra^^r le sceptre d'Ausonie,
Mais je puis arrêter Ihymen de Lavinie,
Mais je puis différer cette grande union,
Mais je puis séparer Laurente dTlion. ^
Que tous doux de leurs rois paieront cher l'alliance !
Qu'un double châtiment venge une double offense :
Oui, des torrents de sang, fille duu foible roi,
Voilà l'affreuse dot que j'apprête pour toi.
A ton sanglant hymen que Bellone préside!
Hécube n'a pas seule, en sa couche homicide.
Enfanté le flambeau de la division ,
Vénus a son Paris pour une autre Ilion ;
Enée embrasera la nouvelle Pergame,
Et ma haine deux fois aura vu Troie en flamme. »
Sur la terre, à ces mots, la déesse descend ; Elle ordonne. Alecton sort à son cri puissant.
32 iENEIDOS LIB. VII. i^^ v^.;^
Infernisque ciet tenebris; cuitristia bella, 1 . „ Iraeque, insicliœque, et ciimina noxia cordi. Odit et ipse pater Plu ton, odere soi ores ^ Tartarean monstrum : tot sese vertit in oraf"^ «.i Tarn saevae faciès, tot pullulât atra colubris. Quani Juno ^lis acuit verbis, ac talia fatur : " Hunc mihi fla propriuni, virgo sata Nocte, laborem , Hanc operani ; ne noster bonos infractave cedat Fania loco ; neu connubiis anibire Latinuni iEneadae possint, Italosve obsidere fines. Tu potes unaninios armare in praelia fratres, Atque odiis versare domes ; tu verbera tectis Funereasque inferre faces; tibi noniina mille, Mille nocendi artes : fecundum concute pectus f^), Disjice conipositam pacem, sere crimina belli : Arma velit, poscatque siniul, rapiatque juventus. "
Exin Gorgoneis AUecto infecta venenis Principio Latium et Laureiitis te'cta tyranni Gelsa petit, tacitumque obsedit linien Amatae : Quam super adventu Teucrum, Tumique hymenaeis, Femineae ardentcm curaequc iraeque coquebant. Huic dea Cceruleis unum de crinibus anguem Conjicit, inque sinum praecordia ad intima subdit, Quo furibunda domum. monstro permisceat omnem. II Ic, inter vestes et Icvia pectora lapsus, Volvitur adtactu nuUo, fallitque furentem ,
Alecton qui se plaît au meurtre, aux incendies, Aux ndires trahisons, aux basses perfidies : Pluton même, sou père, et ses barbares sœurs Ont en horreur ce monstre et ses lâches noirceurs , Tant ses traits sont hideux, tant son ame est cruelle, Tant ses affreux serpents fourmillent autour d'elle ! « Viens, fille de la Nuit, dit Junon; viens, sers-moi; Sers ma juste vengeance, elle a besoin de toi. La liaine à ton aspect s'empare des familles; Devant toi plus d'époux, ni de sœurs, ni de filles ; Tu tiens les fouets A^engeurs, les funèbres flambeaux; Tu détruis les palais , tu creuses les tombeaux : Va, cours, romps cet hymen où leur espoir se fonde; Fouille dans les trésors de ta rage féconde ; Epuise tout ton art, déchaîne tout l'enfer; Toi-même forge, aiguise, ensanglante le fer; Arme tout, confonds tout : c'est Junon qui l'ordonne. >»
Empreinte des poisons de l'horrible Gorgone, Alecton prend l'essor, vole au palais des rois, Pénétre jusqu'aux lieux où, pleurant à-la-fois Et l'affront de Turnus', et le triste hyménée Qui remettra bientôt sa fille aux bras d'Enée , Nourrissant en secret dans son cœur déchiré Les cuisantes douleurs de l'orgueil ulcéré, Dans ses dépits amers Amate solitaire Et s'indignoit en reine, et gémissoit en mère. Alecton d'un serpent arme aussitôt sa main, Le lance sur Amate, et le plonge en son sein. Entre elle et ses habits d'une course légère Ce monstre va, revient, la parcourt tout entière,
T. V. É^ÉIDt. m. 3