‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 2 sur 36 · îlISEIDOS LIB. VII. v 3s · texte numérisé non relu

îlISEIDOS LIB. VII. v 3s

Vipeream inspirans animani : fit tortile collo Aurum ingens coluber ; fit longae taenia vittae, Innectitque comas , et nieniLris lubricus errât. Ac duni prima lues uclo sublapsa veneno Pertentat sensus, atque ossibus inplicat ignem, Necdum animus toto percepit pectore flammam; Mollius, et solito matrum de more, locuta est, Multa super nata lacrymans Plirygiisque hymen^eis :

«Exsulibusne datur ducenda Lavinia Teucris, O genitor, nec te miseret nataeqiie tuique? Nec matris miseret, quam primo aquilone relinquet Perfidus, alta petens abducta virgine, praedo? At non sic Phrygius pénétrât Lacedsemona pastor, Ledaeamque Helenam Trojanas vexit ad urbes? Quid tua sancta fides? Quid cura antiqua tuorum, Et consanguineo toties data dextera Turno? Si gêner externa petitur de gente Latinis, Idque sedet, Faunique premunt te jussa parentis; Omnem equidem sceptris terram quœ libera nostris Dissidet, externam rcor, et sic dicere divos. Et Turno, si prima domus repetatur origo, Inachus Acrisiusque patres, mediaeque Mycenae. >»

His ubi nequidquam dictis experta, Latinum Contra stare videt, pcnitusque in viscera lapsum Serpentis furialc malum, totamque pererrat;

Tantôt de ses nœuds d'or lui compose un collier; Tantôt, dans ses cheveux habile à se plier, En longue bandelette autour d'eux se renoue, Et sur elle, en glissant, se promène et se joue. Tant que le noir poison, dans ses accès naissants, Sans violence encor pénétre tous ses sens, Et que le feu caché qui déjà la dévore, Dans toute sa fureur n'éclate pas encore. Mère tendre et sensible, avec un ton plus doux Sa gémissante voix implore son époux :

« Hélas! est-il donc vrai? vous donnez Lavinie Au misérable chef d'une race bannie?

De grace, ayez pitié de vous, de mes douleurs, D'une fille chérie, et d'une mère en pleurs, Qu'un ravisseur barbare , et prêt à disparoître , Au premier aquilon va délaisser peut-être. Eh! n'est-ce pas ainsi qu'un berger phrygien Par un rapt odieux flétrit le nom troyen? Où donc sont vos serments et vos saintes promesses, A Turnus tant de fois comblé de vos tendresses, Turmis, qu'unit à vous le sang de mes aïeux? Si l'oracle de Faune et les ordres des dieux Demandent un époux d'une race'étrangère, Ne peut-on exphquer cette loi sj sévère? Tout pays qui n'est pas gouverné par vos lois, Dans le sens de l'oracle, est étranger, je crois; Et le sang de Turnus sort des rois de Mycènes. »

Tandis que son amour s'épuise en plaintes vaines, Errant dans tout son corps , déjà l'affreux poison Agite tous ses sens, et trouble sa raison.

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Turn vero infelix, ingentibus excita nionstris, [ninensaiîi sine more fui it lyniphata per urbem. Ceu quondam torto volitans sub verbere turbo, Qucni pueri niajjno in gyro vacua atria circum Intenti ludo exercent ; illc actus habena Gurvatis fertur spatiis : stupet inscia supra Inipubesque manus , niirata volubile buxujn : Dant animos plagœ. Non cursu scgnior illo Per médias urbes aj^itur, populosquc féroces.

Quin etiam in silvas, simulato numine Bacchi, Majus adorta nefas, majoremqne orsa furorem, Evolat, et natam frondosis montibus abdit; Quo thalamum eripiat Teucris, tœdasque moretur : Evoe Baccbe, fremens, solum te virginc dignum Vociferans : etenim molles tibi sumere tbyrsos, Te lustrare choro, sacrum tibi pascere crinem.

Alors, les yeux hagards, pâle, désordonnée, A toute sa fureur elle erre abandonnée; Plus acharnée cncor, la déesse la suit. Tel, sous le fouet pliant qui siffle et le poursuit, Houle ce buis tournant dont s'amuse Fenfancc ; Il court, il va, revient sous un portique immense; La jeune troupe observe avec étonnement Des cercles qu'il décrit l'agile mouvement, L'exerce sans relâche, et, l'animant sans cesse, Par des coups redoublés redouble sa vitesse. Ainsi vole la reine; ainsi de tous côtés Elle porte au hasard ses pas précipités. ,

C'est peu : dans les fureurs de l'amour maternelle, Prétextant d.e Bacchus la fête solennelle , Furieuse, elle vole à la suite du dieu ; Et sous l'ombrage épais du plus sauvage lieu. Pour sauver des Troyens l'honneur de sa famille , Dans le fond des forêts elle entraîne sa fille. « A moi! s'écrioit-elle ; à moi, divin Bacchus! Viens! triomphe d'Enée et même de Turnus; Lavinie est à toi , mon choix te la destine ; A sa main virginale unis ta main divine; C'est pour toi qu'elle vit , que du thyrse sacré Elle porte en sa main le pampre révéré ; Pour toi qu'elle nourrit sa jeune chevelure , Dont ses premiers serments t'ont voué la parure ; Pour toi qu'elle s'unit à nos saintes fureurs , S'associe à nos chants, et 5e mêle à nos chœurs. Viens, dieu puissant! toi seul mérites sa conquête; Viens : sa mère t'implore, et ton épouse est prête. »

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Fama volat; fiiriisqiie adcensas pectore matres Idem omnes siinul ardor agit nova quaerere tecta. Deseruere donios : ventis dant colla coniasque. Ast aliae tremulis ululatibus astliera coniplent, Panipineasque gerunt incinctae pellibus hastas. Ipsa inter médias flagrantem fervida pinum Sustinet, ac natae Turnique canit hymenaeos, Sanguineam torquens aciem , torvumque repente Glamat: « lo matres, audite, ubi quaeque, Latinae, Si qua piis animis manet infelicis Amatae Gratia , si juris ma terni cura remordet ; Solvite crinales vittas, capite orgia mecum. >»

Talem inter siivas, inter déserta ferarum, Reginam Allecto stimulis agit undique Bacchi. Postquam visa satis primes acuisse furores,, Consiliumque omnemque domum vertisse Latini ; Protenus hinc fuscis tristis dea tollitur alis Audacis Rutili ad muros , quam dicitur urbem Acrisioneis Danae fundasse colonis, Praecipiti dclata Noto. Locus Ardea (juondam

ENEIDE, LIV. Vir. 7>r)

Le bruit de ses fureurs vole rie toutes parts. Soudain, pour les forets désertant leurs remparts, Accourent sur ses pas les femmes d'Ausonie; Toutes , suivant leur reine , entourant Lavinie , Leur chevelure au vent, et le feu dans les yeux. Joignent à ses transports leurs transports furieux. D'autres, que couvre un lynx de sa peau bigarrée, Agitant un long thyrse en leur main égarée, Bondissent à sa suite, et remplissent les bois Du son rauque et tremblant de leurs lugubres voix. Une torche à la main, de rage étincelante, Amate est à leur tête; elle vole, elle chante, F^t Bacchus, et sa fille, et Turnus son époux; Puis, d'une voix terrible exhalant son courroux : « Vous toutes qui portez le nom sacré de mère. Si vous aimez Amate et plaignez sa misère. Si ce saint nom de mère a sur vous quelques droits, Si la nature encor vous parle par ma voix , Venez ; que mes douleurs dans vos cœurs retentissent ; Qu'à mes cris maternels vos cris se réunissent; Allumez ces brandons, dénouez vos cheveux: Melez-vous à nos chœurs, joignez-vous à nos vœux. »

Ainsi dans les forêts la déesse inhumaine Des transports de Bacchus aiguillonne la reine ; Hideuse, elle sourit à ses propres fureurs. De la haine déjà le germe est dans les cœurs. C'est assez; elle étend son aile ténébreuse. Part, et gagne d'un vol cette cité fameuse, Où du Rutule altier le monarque orgueilleux , Turnus, fait son séjour : un nom jadis fameux,

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Dictus avis; et nunc magnum manet Ardea nomen : Seel fortuna fuit. Tectis liic Turnus in altis Jam mediani nigra carpebaj noct^ quietem.

AUecto torvam faciem et furialia membra Exuit; in voltus sese transformat aniles, Et frontem obscenam rugis arat : induit albos Gum vitta crines : tum ramum innectit olivae. Fit Calybe', Junonis anus templique sacerdos , Et juveni ante oculos his se cum vocibus offert:

■* « Turne, tot incassum fusos patiere labores, Et tua Dardaniis transcribi sceptra colonis? Rex tibi conjugium et quaesitas sanguine dotes Abnegat; externusque in regnum quaeritur heres. I nunc, in gratis offer te, inrise, periclis : Tyrrhenas, i, sterne acies; tege pace Latinos. Haec adeo tibi me, placida quum nocte jaceres. Ipsa palam fari omnipotens Saturnia jussit. Quare age, et armari j^ubem portisque moved, Laetus in arma para; et Phrygios, qui flumine pulchro Gonsedere, duces, pictasque exure carinas. Gcelestum vis magna jubet. Rex ipse Latinus, Ni dare conjugium et dicto parère fatetur, Sentiat, et tandem Turnum experiatur in armis. »

Hie juvenis, vatem inridens, sic orsa vicissim Ore rcfert : < Glasses invectas Tbybridis undam,

Voilà tout ce qui reste à la célèbre Ardée

Que la fille d'Acrise autrefois a fondée.

C'étoit rbeure où tout dort, lair, la terre, et les flots;

Tumus goûtoit lui-même un paisible repos

Alors imaginant un nouveau stratagème , La fille des enfers cesse d'être elle-même. Elle devient, au lieu de Thorrible Alecton, La vieille Calybé, prétresse de Junon.

Des rides à longs plis sillonnent son visage; Un reste de clieveux, déjà blanchis par Tâge, Est orné de festons, couronné d'olivier. Elle entre, elle se montre aux regards du guerrier.

« Turnus , tant de travaux seront donc inutiles! Dit-elle. A des Troyens errants et sans asiles, Au mépris de tes droits, au mépris de ton rang, Passera donc un sceptre acheté par ton sang! Latinus choisit donc un étranger pour gendre ! Ce sang si bien payé , cours encor le répandre ; Va, dompte les Toscans, protège les Latins. Junon, lorsque tu dors, veille sur tes destins; Elle-même vers toi députe sa prétresse.

Sors donc de ta langueur, va, vole, le temps presse; Rassemble tes soldats, déroule tes drapeaux. Des Troyens dans le Tibre embrase les vaisseaux. Et renverse sur eux leur ville encor naissante : Pars , accomplis des dieux la volonté puissante : Et qu'ini monarque ingrat, sans courage et sans foi, Sache comment se venge un héros tel que toi. »

D'un souris dédaigneux accueillant la prêtresse : '< Je n'ai, répond Turnus, ni liayeur, ni foiblesse.

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Non , ut rere, meas effugit nuntius aures.

Ne taiitos mihi finge metus : nec regia Juno

Inmemor est nostri.

Sed te victa situ verique effeta senectus,

O mater, curis nequidquam exercet, et arma

Regum inter falsa vatem formidine ludit.

Cura tibi, divum effigies et tenipla tueri ;

Bella viri pacemque gérant, queis bella gerenda. »

Talibus Allecto dictis exarsit in iras.

At juveni oranti subitus tremor occupât artus ; Diriguere oculi : tot Erinnys sibilat liydris , Tantaque se faciès aperit ! Tum flammea torquens Lumina, cunctantem et quaerentem dicere plura Repulit, et geminos erexit crinibus angues, Verberaque insonuit, rabidoque liœc addidit ore : « En ego victa situ , quam \ eri effeta senectus Arma inter regum falsa formidine ludit; Respice ad haec : adsum dirarum ab sede sororum : Bella manu letumque gero. »

Sic effata facem juveni conjecit, et atro Lumine fumantes fixit sub pectore taedas.

Olli somnum ingens rum pit pavor, o.ssaque ci artus

ÉISÉIDE, LIV. VII. /,3

Déjà je suis instruit que de ces^vils Troyens

Les vaisseaux ont touché les bords ausoniens ;

Mais Junon veille cncor pour un peuple qu'elle aime :

Mon cœur est rassuré, rassurez-vous vous-même.

Votre âge, je le vois, et la caducité

A vos foibles esprits cachent la vérité ;

Et, berçant votre cœur de visions crédules,

Lui forgent sans objet des terreurs ridicules.

Prêtresse, laissez là les querelles des rois,

Exercez aux autels vos paisibles emplois :

C'est à nous de parler et de guerre et d'alarmes;

Reprenez l'encensoir, et laissez-nous les armes. »

Alecton, à ces mots redoublant de fureur, * D'un seul de ses regards le glace de terreur. Arme d'un fouet vengeur sa main impitoyable ; Ses serpents, redressés sur sa tête effroyable, Poussent tous à-la-fois d'horribles sifflements; Ses lèvres sont sans voix, ses yeux sans mouvements. Il veut la conjurer; la déesse l'arrête. Le rcDOUsse en fureur, arrache de sa tête Deux des plus noirs serpents qu'ait engendrés l'enfer. Les fait siffler sur lui ; puis d'un sourire amer : « Eh bien, reconnois-tu la prêtresse crédule Que son âge remplit d'un effroi ridicule? Regarde, et vois en moi la terrible ^Vlecton, La plus horrible sœur des filles de Pluton. Je porte dans mes mains la mort et l'épouvante. » Elle dit, et lui lance une torche fumante; La torche vole, siffle, et s'attache à son sein.

Le prince épouvanté se réveille, et soudaui

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Pcrfuhdit toto proruptus corjDore sudor.

Arma aniens frcniit, arma toro tectisque requirit. Saevit amor fcrri , ct scelcrata insania belli; Ira super. Magno veluti quum flamma sonore Virgea subgeritur costis undantis alieni, Exsultantque œstu latices : furit intus aquai Fumidus atque alte spumis exuberat amnis , Nee jam se capit unda : volat vapor ater ad auras. Ergo iter ad regem, polluta pace, Latinum Indicit primis juvenum, et jubet anna parari, Tutari Italiam , detrudere finibus hostem ; Se satis ambobus Teucrisquc venire Latinisque. Hsec ubi dicta dedit, divosque in vota vocavit, Gertatim sese Rutuli exbortantur in arma. Hunc decus cgregium forma? movet atque juventae. Hunc atavi regcs, hunc claris dextera factis.

Dum Turnus Rutulos animis audacibus implet, Allecto in Teucros Stygiis sc concitat alis, Arte nova, speculata locum, quo litore pulcher Insidiis cursuquc feras agitabat lulus.

Hie subitam canibus rabiem Gocytia virgo

Se roule dans des flots d'une sueur glacée ; Il s'agite, il respire une rage insensée : « Mes armes, mes amis! mes dards, mes javelots! » Telle, quand sous l'airain où frissonnent les flots , Un aride sarment en petillant's'embrase, L'onde frémit, s'agite et bondit dans son vase, Et, dans Tair exhalant des tourbillons fumeux. S'enfle, monte, et répand ses bouillons écumcux: Telle • quand Latinus détruit son espérance. Du superbe Turnus s'irrite la vaillance. Il veut d'un prince ingrat attaquer les remparts; Ordonne que dans l'air flottent ses étendards, Qu^à sauver l'Italie à l'envi tout conspire, Qu'un perfide étranger soit chassé de l'empire. Les Troyens, les Latins ne l'épouvantent pas; Contre deux nations il suffit de son bras. Il dit, court aux autels, présente son hommage. Toufcson peuple irrité seconde son courage : L'un vante en lui ce sang issu de tant de rois , Celui-ci sa beauté, celui-là ses exploits.

Tandis qu'au fier Rutule , armé pour sa vengeance , L'audacieux Turnus inspire sa vaiUance, L'horrible Alecton vole embraser les Troyens ; Et son art a recours à <î ^nouveaux moyens. Ce jour, dans les forêts et le long des rivages, Ascagne poursuivoit leurs habitants sauvages. Tantôt les surprenant en des pièges adroits, Tantôt d'un pied léger les suivant dans les bois; Et, tandis que ses chiens, pleins d'adresse ou d'audace. De leur timide proie interrojjent la trace.

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Objicit, et noto nares contingit odore, Ut cervuin ardentes agerent; quae prima laborum Causa fuit, bcUoque aninios adcendit agrestes. Cervus erat forma praestanti et cornibus ingens(9) ; Tyrrhidae pueri quem matris ab ubere raptum Nutribant, Tyrrheusque pater, oui regia parent Armenta , et late custodia crédita campi. Adsuetum impcriis soror omni Silvia cura Mollibus intexens ornabat cornua sertis ('"), Pectebatque ferum, puroque in fonte lavabat. Ule, manum patiens, mensaeque adsuetus herili, Errabat silvis, rursusque ad limina nota Ipse domum sera quamvis se nocte ferebat.

Hunc procul errantem rabidae venantis luli Conmovere canes, fluvio quum forte secundo Deflueret, ripaque aestus viridante levaret.

Ipse etiam, eximiae laudis subcensus amore, Ascanius curvo direxit spicula cornu :

Nec dextrae erranti deus abfuit , actaque multo Perque uterum sonitu perque ilia venit arundo.

Alecton, tout-à-coup irritant leur ardeur, D'un cerf au front altier leur apporte Todeur; Son art fatal ainsi cherche à troubler la terre, Et donne dans les champs le signal de la guerre. Les enfants de Tj^rhée, honneur de ces hameaux, ♦A qui le roi commit le soin de ses troupeaux, A voient, tout jeune encor, dérobé sous sa mère Cet hôte des forets élevé chez leur père. Leurs yeux avec plaisir avoient vu sous leurs toits Croître sa jeune tête et l'orgueil de son bois; Sur-tout leur jeune sœur, la charmante Silvie, En faisoit le plaisir, le bonheur de sa vie : Elle enlaçoit des fleurs à son front jeune et fier, Choisissoit pour son bain le ruisseau le plus clair. Le lavoit dans ses flots, le séchoit au rivage. Tous les jours de sa main peignoit son poil sauvage; Il vivoit à sa table, accouroit à sa voix; Libre dans la journée, il erroit dans les bois ; Et vers la fin du jour, bondissant d'alégresse, Lui-même revenoit retrouver sa maîtresse.

Ce jour, comme il suivoit le frais courant des eaux, Ou reposoit sur Therbe au bord des claii'S ruisseaux. Les chiens, qui pleins d'ardeur erroient dans la campagne, De cette belle proie avertissent Ascagne, Et vers elle leurs cris dirigèrent ses pas. Soudain, impatient de signaler son bras. Vers le noble animal couché sur la verdure Son arc a fait voler une flèche trop sûre : Alecton la guidoit. Le trait part en sifflant. Et du cerf qui sommeille il va percer le flanc.

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Saucius at quadrupes nota intra tecta refiigit, Successitque gemens stabulis; questuquc, cruentus. Atque implorant! similis, tectum omne rcplebat. Silvia prima soror, palmis percussa laccrtos, Auxilium vocat, ct duros conclamat agrestes. OUi, pestis enim tacitis latet aspera silvis, Inprovisi adsunt ; hie torre armatus obusto , Stipitis hie gravidi nodis : quod cuique repertum Rimanti, telum ira facit. Vocat agmina Tyrrheus, Quadrifidam quercum cuneis ut forte coactis Scindebat, rapta spirans inmane securi.

At saeva e speculis ternpus dea naeta noccndi Ardua tecta petit stabuli, et de culmine summo Pastorale canit signum, cornuque recurvo Tartarean! intendit vocem ; qua protenus omne Gontremuit nemus, et silvae intonuere profunda?. Audiit ct Trivia? longe lacus ; audiit amnis Sulfurea Nar albus aqua , fontesque Velini ; Et trepidae matres pressere ad pectora natos. Turn vero ad voceni celeres, qua buccina signuui Dira dedit, raptis concurrunt undique telis

Lui, tout ensanglanté de la fatale atteinte, Accourt à son asile, et par sa triste plainte, Gémissant, l'œil en pleins, la flèche dans le sein. De ses maîtres chéris senihle implorer la main. Silvie entend ses cris ; elle accourt la première ; Elle accourt, elle voit la flèche meurtrière; Elle frappe son sein, invoque à haute voix Ses frères, ses amis, dispersés dans les bois; Alecton la seconde. A Tinstant tout s'assemble; Diversement armés , ils accourent ensemble : Ici c'est un tison, tout noirci par les feux, Là des pieux aiguisés, là des rajiieaux noueux; De tout ce qu'il saisit chacun se fait des armes, ïvrrhée, en ce moment, loin d'eux et sans alarmes, A l'aide de longs coins enfoncés par son bras. D'un chêne déchiré séparoit les éclats : Il écoute, il approche, il apprend son outrage. Et, la hache à la main, vole brûlant de rage.

Cependant la déesse, avide de malheurs, Ne perd pas ce moment d'embraser tous les cœurs. S'élance vers 1 étable, et sa bouche infernale Enfle d'horribles sons sa trompette fatale. La forêt s'épouvante à ces sons mugissants : Ils ébranlent au loin les bois retentissants; Le Vélino frémit dans ses sources profondes ; Le Nar, au lit de soufre, a suspendu ses ondes; Tout est dans l'épouvante; et de leurs bras tremblants , Les mères sur leur sein ont pressé leurs enfants. Soudain du fond des bois, du sommet des collines, Volent à ce signal les peuplades. latines;

T. V. ÉNÉinr:. m. 4

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Indoniiti agricolae; iiec non et Troia pubes Ascanio auxiliuni castris cffundit apertis. Direxere acies : non jam certamine agresti, Stipitibus duris agitnr, siidibusve praeiistis; Sed feiTO ancipiti decernunt, atraque late Horrescit strictis seges ensibus, aeraque fulgent Sole lacessita , et luceni sub nubila jactant. Fluctus uti primo cœpit quum aibescere vento, Paulatim sese tollit mare , et altius undas Erigit, inde imo consurgit ad œthera fundo.

Hic juvenis primam ante acieni, stridente sagitta, Natorum Tyrrhei fuerat qui maximus, Almo Sternitur : liaesit enim sub gutture volnus, et udae Vocis iter tenuemque inclusit sanguine vitam. Corpora multa virum circa ; seniorque Galaesus, Dum paci medium se offert, justissimus unus Qui fuit, Ausoniisque olim ditissimus arvis; Quinque greges illi balantum, quiiia redibant Armenta, et terram centum vertebat aratris.

Atque ea per campos aequo dum Marte geruntur, Promissi dea facta potens, ubi sanguine bellum

Tous ont armé leurs bras endurcis aux travaux. Le Troyen, à son tour, de ses remparts nouveaux En flots impétueux vole au secours d'Asca(jne ; Leurs bataillons serrés ont couvert la campagne. Ce n'est plus une troupe, une attaque sans art. Où l'on marche sans ordre , où Ton s'arme au hasard De bois durcis au feu et de tiges noueuses : Par-tout le fer éclate en leurs mains valeureuses; Par-tout les javelots , les lances et les traits , D'une horrible moisson hérissent les guérets; Et l'airain, du soleil défiant la lumière, Renvoie au loin Téclat de sa pompe guerrière : Tel, lorsqu'un premier vent ride et blanchit les flots, L'Océan par degrés enfle en grondant ses eaux; Il s'agite, il bondit dans ses prisons profondes. Et jusqu'au ciel enfin lance ses vastes ondes.

On se mêle : aussitôt tombe le brave Almon, Premier fils de Tyrrhée, espoir de sa maison ; Et, sortant à grands flots sous la flèche ennemie, Son sang arrête l'air, la parole et la vie. Sur ce corps expirant s'entassent raille corps. Un mortel s'opposoit à ces premiers transports ; C'est le vieux Galésus, fameux par sa sagesse, Et de qui la justice égaloit la richesse : Cent contres exerçoient ses robustes taureaux; Dans ses prés mugissoient ou bêloient vingt troupeaux. Vaine richesse, hélas! Répandu par la guerre, De cet homme de paix le sang rougit la terre.

Tandis que dans les champs règne un massacre égal. Celle qui du carnage a donné le signal ,

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Imbuit, et primae conniisit funera piignae, •*

Deserit Hesperiam, et cœli conversa. per auras, Junoneni victrix adfatiir voce superlDa : " En perfecta tibi bello discordia tristi. Die in amicitiani coeant, et fœdera jiingant, Quandoquidem Ausonio respersi sanguine Teucros. Hoc etiam bis addam , tua si mibi certa voluntas , Finitimas in bella ferani rumoribus urbes, Adcendanique animos insani Martis a more, Undique ut auxilio veniant; spargam arma per agros.»

Turn contra Juno : "Terrorum ct fraudis abunde est. Stant belli causae; pugnatur comminus armis: Quae fors prima dedit, sanguis novus imbuit arma. Talia conjugia et tales célèbrent bymenaeos Egregium Veneris genus et rex ipse Latinus. Te super aetherias errare licentius auras Haud pater ille velit summi regnator olympi ; Cede locis: ego, si qua super fortuna laborum est, Ipsa regam. >> Tales dederat Saturnia voces. Ilia autem adtollit stridentes anguibus alas, Gocytique petit sedem, supera ardiia linquens.

Est locus, Italiae medio sub montibus altis, Nobilis, et lama multis memoratus in oris, Amsancti valles: densis bunc frondibus atriini

Du sau{» qu'elle a versé savourant les prémices. Se promet en secret de plus {{rands sacrifices; Kt, s'enorgueillissant de sesjieureux essais. Elle court à Juiiou ra(,'onter ses succès; « Reine des dieux „Jk^elle avec une voix fièrc, Mes mains à la discorde ont ouvert la carrière ; Le sang de TAusonie a souillé les Trovens : De la paix maintenant renouez les liens! Le fer les a tranchés. Si Junon le desire. Je ferai plus encor : bien loin de cet empire J'irai par de faux bruits, de sinistres rumeurs, De la soif des combats embraser tous les cœurs : Cent cités marcheront, de carnage affamées; Et la terre, à ma voix, vomira des armées. »

« C'est assez, dit Junon; ces préludes heureux Me sont un sûr garant du succès de mes vœux. Un premier sang versé vient de rougir la terre ; Rien dans son cours fougueux n'arrêtera la guerre ; Qu'ainsi traitent ensemble, aux dépens de Turnus, Et le roi des Latins et le lils de Vénus! Pour ne pas irriter le souverain du inonde. Toi, regagne à Finstant ta demeure profonde; Sur le trône des cieux gardons de le braver. Va, pars; tu conmienças, c'est à moi d'achever. » Ainsi parle Junon. La terrible innnortelle. Secouant les serpents qui sifflent sous son aile , Pour regagner le Styx, descend du haut des airs.

Au sein du Latium, sous des rochers déserts. S'étend un noir vallon, où des feuillages sombres Entretiennent l'horreur de leurs épaisses ombres;

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Urget utrimque latus nemoris, medioque fragosus Dat sonitum saxis et torto vortice torrens. Hie specus horrenduni, saevi spiracula Ditis, Monstrantur, ruptoque ingens Aclieronte vorago Pestiferas aperit fauces, quels condita Erinnys, Invisuin numen , terras cœlunique levavit.

Nee minus interea extreniam Saturnia bello Inponit regina manum. Ruit oninis in urbem Pastorum ex aeie nunierus, eaesosque reportant, Abnoneni puerum , fœdatique ora Galaesi , Implorantque deos, obtestanturque Latinum. Turnus adest, medioque in crimine caedis et ignis Terrorem ingeminat : Teucros in regna vocari , Stirpem admisceri Pbrygiam; se Umine pelb.

Tum, quorum adtonitae Baccho nemora a via ma très Insultant thiasis, neque enim levé nomen Amatne, Undique collecti coeunt, Martemque fatigant. Ilicet infandum cuncti contra omina bellum, Contra fata deum, perverso numine poscunt; Gertatim regis circumstant tecta Latini.

Ille, velut pelagi rupes inmota, resistit; Ut pelagi rupes, magno veniente fragore,

ÉISÉIDE, LIV. VII. 55

Par-tout l'œil y rencontre un deuil majestueux. Sous leur voûte funèbre un torrent tortueux Roule, et battant les rocs de ses eaux vagabondes, Fatigue les échos du fracas de ses ondes. Là, des vapeurs du Styx empoisonnant les airs, S'ouvre un antre profond, soupirail des enfers, Du séjoin- ténébreux épouvantable entrée. Là, dirigeant son vol, la déesse abhorrée Plonge, et dérobe au jour son visage odieux, Et soulage en partant et la terre et les cieux.

Junon n'en suit pas moins ses projets de vengeance. D'agrestes combattants bientôt un peuple immense Court à Laurente, étale aux yeux épouvantés D'Almon, de Galésus les corps ensanglantés: Galésus, moissonné dans sa noble vieillesse, Almon, pleuré des siens dans sa tendre jeunesse. Tous implorent les dieux, tous conjurent le roi. Turnus soudain se montre, et redouble l'effroi : « Connoissez les Troyens, dit-il, et leurs victimes! Ces cadavres sanglants déposent de leurs crimes : Et ce double attentat reste encore impuni! Le trône attend Enée, et Turnus est banni! »

Ces mots ont rallié tous ceux de qui les mères Accompagnent la reine à ses saci'és mystères ; Tous importunent Mars de leurs cris furieux. Tous veulent des combats réprouvé^ar les dieux. Les dieux parlent en vain, et la rage l'emporte. De Latinus en foule on assiège la porte; Calme, il voit sans pâlir leurs efforts menaçants : Tel un roc est battu par les flots impuissants ;

56 iENElDOS LIB. VII. v. 58«.

Quae sese, multis circum latrantibus undis, Mole tenet scopuli ; nequidquam et spumea circum Saxa fremunt, laterique inlisa refunditur alga. Veruni, ubi nulla datur caecum exsuperare polestas Consilium, et saevae nutu Junonis eunt res, Multa deos aurasque pater testa tus inanes : "Frangimur, heu ! fatis, inquit, ferimurque procella Ipsi has sacrilego pendetis sanguine pœnas, O miseri! te, Turne, nefas, te triste manebit Supplicium , votisque deos venerabere seris. Nam mihi parta quies, omnisque in limine portus; Funere felici spolior. » Nee plura locutus, Saepsit se textis, rerumque reliquii habenas.

Mos erat He^jerio in Latio, quem protenus urbes Albanae coluere sacrum, nunc maxima rerum Roma colit, quum prima movent in praelia Martem, Sive Getis inferre manu lacrymabile bellum, Hyrcanisvc, Arabisve parant, seu tendere ad Indos,

ENÉIDE, LIV. Vir. 57

En vain autour de lui les vents ligués rugissent, En vain contre ses flancs mille vagues mugissent ; Lui, tandis qu'à ses pieds fléchissent les roseaux, Tranquille, et défiant la colère des eaux, Aux coups de la tempête il oppose sa masse. Mais enfin, quand il voit leur sacrilege audace L'emporter sur les dieux qu'il attestoit en vain, Et la fière Junon triompher du destin : « Dieux, éloignez de nous l'orage qui s'apprête! Dit-il : en vain j'ai cru surmonter la tempête, Je suis vaincu. Mais vous qui renversez l'état, Combien vous paierez cher votre horrible attentat! Et toi, Turnus, et toi, quels orages t'attendent! Tu n'arriveras pas où tes fureurs prétendent ; Malheureux! tu mourras proscrit, désespéré. Levant trop tard au ciel ton bras déshonoré. Pour moi, je touche au port, j'ai fini ma carrière, Puisse une prompte mort abrégeant ma misère Épargner à mon cœur ces tableaux douloureux. Et que je meure enfin d'un trépas moins affreux! » Il dit; dans son palais tristement se retire, Et remet au destin les rênes de l'empire. Il fut dans l'Hespérie un usage sacré ; Long-temps par les Albains on le vit révéré; Rome le reçut d'eux, et le conserve encore; Lorsqu'en ses murs puissants la guerre est près d'éclore, Soit qu'on porte l'alarme aux Arabes errants, Soit que de nos soldats les rapides torrents Menacent l'IIyrcanic ou les Gétes sauvages; Soit que de l'Orient inondant les rivages

58 ^NEIDOS LIB. VII. v. 606

Auroramque sequi, Parthosque reposcere signa. Sunt geminae belli portae, sic nomine dicunt, Relligione sacrae, et saevi forniidine Martis; Centum aerei claudunt vectes , aeternaque ferri Robora , nee custos absistit limine Janus. Has, ubi certa sedet patribus sententia pugnae, Ipse, Quiiinali trabea cinctuque Gabino Insignis, reserat stridentia limina consul; Ipse vocat pugnas; sequitur tum cetera pubes, iEieaque adsensu conspirant cornua rauco. Hoc et tum iEneadis indicere bella Latinus More jubebatur, tristesque recludere portas. Abstinuit tactu pater, aversusque refugit Fœda ministeria, et caecis se condidit umbris. Tum regina deum ccelo delapsa morantes Inpulit ipsa manu portas, et cardine verso Belli ferratos rupit Saturnia postes.

Ardet inexcita Ausonia, atque inmobilis ante. Pars pedes ire parat campis , pars arduus altis

Ils volent ressaisir sur leurs fiers ennemis

Nos étendards captifs et nos aigles soumis,

Deux portes, qu'on nomma les portes de la guerre.

Se rouvrant, se fermant, font le sort de la terre;

Janus en est le garde, et Mars le souverain :

De cent barres de fer, de cent verrous d'airain

L'invincible barrière, et plus encor la crainte,

Du temple redouté garde à jamais l'enceinte.

Quand vient le jour fatal, où de leur long repos

Le décret du sénat fait sortir nos drapeaux,

Sous les pans bigarrés de la toge romaine

Le consul renouant la robe gabienne,

Des portes, qui de Rome annoncent le courroux,

Fait tomber les barreaux et crier les verrous.

Sur leurs vieux gonds rouilles aussitôt elles s'ouvrent.

Et du temple de Mars les voûtes se découvrent;

Lui-même sur le seuil appelle les combats ;

La jeunesse à sa voix joint ses bruyants éclats;

Par ses accents guerriers le clairon les seconde ,

Et sonne le réveil de la reine du monde.

Les Latins, à grands cris environnant leur roi ,

Le pressoient d'obéir à cette antique loi :

Mais il craint de toucher cette porte terrible ;

Il rejette bien loin ce ministère horrible,

Et court dans son palais enfermer ses chagrins.

Alors Junon, fidèle à ses affreux desseins.

Descend, frappe elle-même; et de ses mains puissantes

Fait gronder sur leurs gonds les portes menaçantes.

Soudain ce peuple heureux sort de sa longue paix; Ici des bataillons serrent leurs rangs épais,

6Ô iENEIDOS LIB. Vil.

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