LIVRE NEUVIÈME
Tandis que, loin des siens, Tinfatigable Éiiée Joint au sort des Toscans sa haute destinée; Junon envoie Iris au superbe Tumus.
Tranquille , il sommeilloit au bois de Pilumnus. Iris vient et réveille; et sa bouche de rose Adresse ce discours au héros qui repose:
« Turnus, ce que pour toi n'eut fait aucun des dieux. Un bonheur imprévu vient l'offrir à tes vœux : Entraîné loin d'ici par un espoir stérile, Ton imprudent rival a déserté sa ville, Et, livrant au hasard la gloire de ses camps. Court du palais d'Evandre aux remparts des Toscans; Tandis que dans leurs champs d'une troupe novice Il rassemble au hasard l'impuissante milice , Va, pars, cours l'attaquer; arme-toi, hàte-toi, Et porte dans ses murs le désordre et l'effroi. »
Elle dit, et soudain de son aile brillante Trace en arc radieux sa route étincelaute. Turnus la reconnoît; et le jeune héros Vers elle ét^nd ses bras, et lui parle eu ces mots : « Noble ornement du ciel ! messagère sacrée ! Quel dieu t'envoie ici de la voûte azurée? Quel torrent de clartés vient inonder les cieux! Je vois, je vois s'ouvrir la demeure des dieux.
200 ^.rsEIDOS LIB. IX.
Palantisque polo Stellas : sequor omina tanta, Quisquis in anna vocas. » Et sic effatus ad undam Processit, sumnioqiie hausit de gurglte lymphas, Multa deos oralis ; oneravitque aethera votis.
Jamque omnis campis exercitus ibat apeitis, Dives equLim, dives pictai vestis et auri. Messapus primas acies, postrenia coercent Tynhidae juvenes, medio dux agminc Turuus Vertitur arma tenens, et toto vertice supra est. Geu, septem surgens sedatis amnibus, altus Per taciturn Ganges, aut jiingui flumine Nilus, Quuni refluit campis, et jam se condidit aWeo.
Hie subitam nigro gloraerari pulvere nubem Prospiciunt Teucri, ac tenebras insui^ere campis. Primus ab adversa conclamat mole Caicus : « Quis globus, o cives, caligine volvitur atra ! Ferte citi ferrum, date tela, scanditc muros; Hostis adest, eia ! » Ingenti clamore per omnis
Quel que soit au couibat le pouvoir qui m appelle, A se» ordres sacrés Turnus sera fidèle : Marchons vers le rivajje. » Il s'avance à ces mots; Pour les libations sa main puise les flots, Et prodigue de vœux, doflrandes, de prières, Mêle un pieux hommage à ses fureurs guerrières.
Déjà l'armée avance; ei l'orgueil des coursiers, L'éclat des vêtements, et l'or des boucliers, Au loin ont déployé leur pomj)e éblouissante. Superbe conducteur d'une troupe brillante, Messape la précède; et, chefs des derniers rangs. On vovoit de Tvrrhée avancer les enfants. Au centre, c'est Turnus, qui, dans sa marche altière, En grandeur, en beauté , passe l'armée entière : Le calme est sur son front; vingt peuples à-la-fois Dans un ordre imposant s'avancent sous ses lois. Tel, retiré des bords que sa course féconde, Le Nil rentre en son lit, et rassemble son onde; Tel le Gange, calmant ses flots tumultueux, En silence poursuit son cours majestueux.
Toul-à-coup dans les champs un immense nuage, Pareil aux tourbillons que roule un sombre orage, A frappé des Trovens les escadrons nombreux. Caïcus le premier a vu ces flots poudreux : Il s'élance aussitôt; et, semant les alarmes, « Aux armes, mes amis! s'écria-t-il , aux armes! Venez, volez, montez, défendez vos remparts ! L'ennemi vient. » Sa voix, le feu de ses regards Les rallie à l'instant; leurs phalanges guerrières Des portes à la hâte ont fermé les barrières ,
202 iENEIDOS LIB. IX.
Goiidunt se Teucri portas, et mœnia complent. Namque ita discedens prœcepeiat optimus armis iEneas : si qua interea fortiina fuisset , Ne struere auderent aciem, neu credere campo ; Castra modo et tutos servarent aggere iniuos. Ergo, etsi conferre inanum pudor iraqae monstrat, Objiciunt portas tamen, et prœcepta facessuiit, Arinatique cavis exspectant turribus hostem.
Tiirnus, ut ante volans tardum prœcesserat agmen, Viginti lectis equitiini coniitatus, et urbi Inprovisus adest ; maculis queni Thracius albis Portât equus, cristaque tegit galea aurea rubra. «Ecquis erit mecum, juvcnes? qui primus in hostem,.?" En, ait; et jaculum adtorquens emittitin auras, Principium pugnae, et campo sese arduus infert. Clamore excipiunt socii, fremituque scquuntur Horrisono : Teucrum mirantur inertia corda ; Non aequo dare se campo , non obvia ferre Arma viros, sed castra fovere. Hue turbidus atque hue Lustrât equo muros, aditumque per avia quœrit. Ac veluti pleno lupus insidiatus oyiii(') , Quum frémit ad caulas, ventos perpessus et iiiibris ,
En foule autour des forts assemblent les soldats ,
Et, bravant les assauts, évitent les combats.
Ainsi du chef troyen l'ordonna la prudence ;
Ainsi, dans leur enceinte enfermant Icm- vaillance,
Ils dévoient sans danger, protégeant leurs remparts,
D'un combat inégal éviter les hasards.
Ils obéissent donc ; et quoique leur colère
Dans leurs murs à regret languisse prisonnière.
De leur courroux docile ils étouffent la voix,
Et de leur chef absent exécutent les lois.
A Tabri de leurs tours ils fuyoient les batailles.
Quand Turnus se présente au pied de leurs murailles.
L'impétueux Turnus, avide de combats, De sa troupe tardive a devancé les pas : Vingt cavaliers choisis ont volé sur sa trace ; Un poil taché de blanc teint son courtier de Thrace, Et d'un panache altier le brillant incarnat. En ombrageant son casque, ajoute à son éclat. « Braves amis ! dit-il avec une voix fière, Qui le'premier de nous...? » Soudain sa main guerrière Pour signal de l'attaque a fait partir un dard. Et son coursier fougueux vole au pied du rempart : A son noble défi ses guerriers applaudissent. Dans le camp des Troyens les clameurs retentissent: Leur aspect immobile étonne le héros ; Sa bouillante valeur accuse leiir repos. Les veux étincclants, dans sa rajje stérile. Il tourne , va, revient autohr de leur asile. Tel qu'au sein de la nuit un loup insidieux, Endurant et la neige et les vents pluvieux ,
204 iENElDOS LIB. IX. v f;..
Nocte super media ; tuti sub matribus agni Balatuni exercent : ille asper et inprobus ira Saevit in absentes; collecta fatigat edendi Ex longo rabies, et siccae sanguine fauces. Hand aliter Rutulo niuros et castra tuenti , Ignescunt irai; duds dolor ossibus ardet: . Qua tentet ratione aditus, et quae via clauses Excutiat Teucros vallo, atque effundat in aequor. Glassem, quae lateri castrorum adjuncta latebat, Aggeribus saeptani circuni et fluvialibus undis, Invadit, sociosque incendia poscit ovantis; Atque nianuni pinu flagranti fervidus implet. Turn vero incunibunt : urget praesentia Turni ; Atque onmis facibus pubes adcingitur atris. Diripuere focos ; piceuni fert fumida lumen Taeda, et commixtam Volcanus ad astra favillam.
Quis deus, o Musae, tarn saeva incendia Teucris Avertit? tantes ratibus quis depulit ignes? Dicite. Prisca fides facto, sed fama perennis.
Tempore quo prinium Phrygia formabat in Ida iEneas classem, et.pelagi petere alta parabat; Ipsa deum fertur genetrix Berecyntia magnum V^ocibus his adfata Jovem : « Da, nate, petenti , Quod tua cara parens domito te poscit Olympo.
Lorsque altéré ^e sang, affamé de carnage,
Une longue souffrance aiguillonne sa rage ,
Et que les doux agneaux par leurs longs bêlements
Tranquilles sous leur mère, irritent ses tourments,
Assiège le bercail, et, brigand sanguinaire.
Contre sa proie absente écorne de colère :
Ainsi Turnus frémit, et cberche les movens
D'arraclier à leurs iniirs les paisibles Trovens.
Leur calme le surprend, leur repos le tourmente.
Et son sang embrasé dans ses veines fermente.
La cité par ses murs, le fleuve par ses eaux,
De leurs doubles remparts protégeoient leurs vaisseaux
Il s'élance, il médite un horrible incendie;
Par l'exemple du chef Tarmée est enhardie.
Une torche à la main, il donne le signal ;
Tous hâtent à l'envi Tembrasement fatal :
Le feu vole; et déjà de la flotte enflammée
S'élève en tourbiUons une épaisse fumée.
Qui sauva les vaisseaux de la fureur des feux? Muses, racontez-nous ce grand bienfait des dieux. Parlez : ce fait remonte au berceau de Thistoire ; Mais le temps d'âge en âge en transmit la mémoire.
Quand sur le mont Ida, pour des climats nouveaux, Enée et les Trovens préparoient leurs vaisseaux, De Bérécynte un jour la déesse immortelle Invoqua Jupiter. « O mon fils, lui dit-elle. Toi que j'environnai d'une race de dieux; Toi, maître de la terre, et conquérant des cieux.
206 itlNEIDOS LIB. IX. v.s^.
Pinea silva milii, multos dilecta per annos: Liicus in arce fuit suninia, quo sacra ferebant, Nigranti picea trabibusque obscurus acernis : Has ego Dardanio juveni, quum classis egeret, Laeta dedi ; nunc sollicitani timor anxius urget. Solve metus, atque boc precibus sine posse parentem. Ne cursu quassatae ullo, neu turbine venti, Vincantur : prosit nostris in montibus ortas. » Filius buic contra, torquet qui sidera mundi : « O genetrix, quo fata vocas? aut quid petis istis? Mortaline nianu factœ inniortale carinas Fas babeant? certusque incerta pcricula lustret iEneas? Gui tanta deo permissa potestas? Imnio, ubi defunctae finem portusque tenebunt Ausonios, olini qusecunique evaserit undas, Dardaniumque ducem Laurentia vexerit arva, Mortalem eripiam forniani, magnique jubebo iEquoris esse deas : qualis Nereia Doto Et Galatea secant spunianteni pectore pontum. » Dixerat; idque ratuni Stygii per fluniina fratris, Per pice torrentis atraque voragine ripas, Adnuit, et totum nutu tremefecit Olympuni.
Ergo aderat promissa dies, et tempora Parcae Débita complerant, quum Turni injuria Matrem
ENÉIDE, r>IV. I\ 207
De CybèJe ^plorée écoute la prière ,
Et sache de son fils ce qu'attend une mère.
De chênes, de sapins un brjis sombre et sacré
Sur les sommets d'Ida fut long-temps révéré;
Un fds de Dardanus, près de fuir sa patrie,
Sollicita de moi cette foret chérie.
Je raccordai. Ces bois à mon cœur toujours chers,
Mon fds, défendez-les et des vents et des mers :
Donnez ce privilèrje au lieu de leur naissance.
— Vos vœux, dit Jupiter, surpassent ma puissance :
Quoi ! des vaisseaux formés par la main des mortels ,
Mu mère, connue nous seroient donc éternels !
Et, volant sans péril sur les plaines profondes,
Lnée auroit le sort du souverain des ondes!
Une telle faveur ne dépend pas des dieux.
Il en est une au moins que j'accorde à vos vœux :
Tous ceux de ces vaisseaux qui, vainqueurs des orages,
Auront de TAusonie abordé les rivages;
Tous ceux qui du Scamandre aux champs des Laurentins
Auront conduit Enée et suivi ses destins.
Je les dépouillerai de leurs formes mortelles ,
Et la mer recevra ces déités nouvelles ;
Et Doto, Galatée, en adoptant ces sœurs.
Les verront se mêler à leurs humides chœurs. »
Aussitôt par le Styx, formidable an ciel même.
Ratifiant farrêt de son pouvoir suprême,
Par un signe de tête il avertit les cieux.
Et rOlympe ébranlé s'incline avec les dieux.
Enfin, des jours comptés par la Parque fidèle Le temps est arrivé. La puissante Cybèle,
208 iENEIDOS LIB. IX. v..,,,,.
Adnionuit ratibus sacris depellere taedas. Hie primum nova lux oculis offulsit, et in gens Visiis ab aurora cœlum transcurrere nimbus, Idneique cbori ; turn vox borrenda per auras Excidit, et Trouni Rutulorumque agmina complet : " Ne trepidate nieas, Teucri, defendere navis, Neve arniate nianus ; maria ante exurere Turno, Quam sacras dabitur pinus. Vos, ite solutae, ite, deœ pelagi ; Genetrix jubet. » Et sua quaeque Continue puppes abrumpunt vincula ripis, Delpbinumque modo demersis aequora rostris Ima petunt. Hinc virgineae, mirabile monstrum! Quot prius aeratae steterant ad litora prorae, Reddunt se totidem facies, pontoque feruntur.
Obstupuere animis Rutili ; conterritus ipse Turbatis Messapus equis; cunctatur et amnis Rauca sonans, revocatque pedem Tiberinus ab alto. At non audaci cessit fiducia Turno; Ultro aninios toliit dictis, at([ue incrcpat ultro : '< Trojanos baec monstra petunt; bis .luppiter ipse
Voyant du fier Tiirniis approdier les flambeaux, Vient au feu sacrilège an'ach(,'i' les vaisseaux. D\in éclat inconnu TOlympe se colore; Un nuage embrasé des portes de Taurore Part, vole et dans les cieux traîne de longs éclairs. Les chœurs du mont Ida résonnent dans les airs. Cependant une voix qui ressemble au tonnerre Fait trembler les deux camps, et le ciel , et la terre : « Troyens, ne craignez pas pour mes vaisseaux chéris; Ij'audacieux Turnus en vain les a proscrits : Plutôt des vastes mers ils brûleroient les ondes. Et vous, augustes nefs, trop long-temps vagabondes, Soyez libres, partez, fendez les flots amers: Cybèle vous ajoute aux déités des mers. » Chaque nef à ces mots rompt le nœud qui Tarrête ; Et tels qu'en Focéan plongeant leur large tête Le5 folâtres dauphins se cachent dans les flots, Ainsi leurs becs d'airain descendent dans les eaux. Tout-à-coup , ô prodige ! autant que les cordages Retenoient de vaisseaux enchaînés aux rivages. Autant du sein des eaux on* voit de tous côtés Sortir d'un air riant déjeunes déités.
Des Uutules troublés la surprise est extrême; Messape est consterné; le vieux Tibre lui-même Suspend son cours, murmure au fond de ses roseaux, Et vers leur source antique il rappelle ses eaux. Le fier Turnus lui seul garde ime ame intrépide. Et gourmande des siens la foiblesse timide : « Quel effroi, mes amis, semble vous accabler? C'est aux ennemis seuls qu'il convient de trembler.
T. V. ÉNKIUE. m. l4
210 ^NEIDOS LIB. IX. v .,9.
Auxilium solitumeripuit : non tela, nee ignés Exspectant Rutulos. Ergo maria invia Teucris, Nee spes uUa fugae : rerum pars altera ademta est; Terra autem in nostris manibus ; tot millia gen tes Arma ferunt Italae. Nil me fatalia terrent, Si qua Phryges prae se jactant responsa deorum.
Sat fatis Venerique datum , tetigere quod arva Fertilis Ausoniae Troës : sunt et mea contra Fata mihi, ferro sceleratam exscindere gentem, Gonjuge praerepta; nee solos tangit Atridas Iste dolor, solisque licet capere arma Mycenis.
Sed periisse semel satis es{. Çeccare fuisset Ante satis, penitus modo non genus omne perosos Femineum; quibus liaec medii fiducia valli, Fossarumque morae, leti discrimina parva, Dant animos. At non viderunt raœnia Trojae, Neptuni fabricata manu, considère in ignis? Sed vos , o lecti , ferro qui scindere vallum Adparat, et mecum invadit trepidantia castra? Non armis mihi Volcani, non mille carinis
Eux seuls sont menacés; la céleste colère
Vient (le leur enlever leur ressource dernière.
Contre nos feux, nos traits et nos justes fureurs,
Leurs vaisseaux restoient seuls à ces timides coeurs :
Les voilà dépouillés de leur lâche espérance,
Les voilà sans secours livrés à ma vengeance ;
La mer leur est fermée, et la terre est à nous.
Cent peuples à Tenvi secondent mon courroux.
Tous ces oracles vains dont leur orgueil se vante ,
Tous ces arrêts du sort n^ont rien qui m'épouvante :
Leurs vaisseaux ont touché les rivages latins;
C'est assez pour Vénus, assez pour les destins.
Le destin de Turnus, et j'y serai fidèle,
C'est d'éteindre à jamais leur race criminelle '.
Ils m'ont ravi ma femme ; et d'un lâche étranger
Ménélas n'eut pas seul le droit de se venger.
Cruellement punis d'une coupable flamme ,
|ls devroient tous trembler au seul nom d'une femme.
Mais un second Paris ose usurper mes droits :
Par deux fois ravisseurs , qu'ils périssent deux fois.
Oui, je le jure! Ardée égalera Mycène.
Qu'ils m'opposent d'un mur la résistance vaine,
Je saurai le franchir; et d'un juste trépas
Ces fragiles remparts ne les défendront pas.
N'ont-ils pas vu déjà leur superbe Pcrgame,
Ouvrage de Neptune, expirer dans la flamme?
Allons, braves amis! qui de vous avec moi
S'élance sur ces murs que nous livre l'effroi?
Ma valeur n'ira pas contre un peuple parjure
Aux antres de Lemnos demander une armure,
212 iENEIDOS LIB. IX. v. ,49.
Est oj^us in Teucros. Addant se protenus omnes
Etrusci socios : tenebras et inertia furta
Palladii, caesis siimmae custodibus arcis,
Ne timeant ; nee equi cœca condemur in alvo :
Luce, palam, certuni est igni circumdare muros.
Hand sibi cum Danais rem faxo et pube Pelasga
Esse putent, decumuni quos distulit Hector in annum.
Nunc adeo, melior quoniani pars acta diei,
Quod superest, lœti bene gestis corpora rebus
Procura te, viri , et pugnam sperate parati. >»
Interea vigilum excubiis obsidere portas Cura datur Messapo, et mœnia cingere flammis. Bis septem Rutulo muros qui milite servent Delecti ; ast illos centeni quemque sequuntur Purpurei cristis juvenes auroque corusci. Discurrunt, variantque vices, fusique per herbam Indulgent vino , et vertunt crateras ahenos. Gonlucent ignes , noctem custodia ducit Insomnem ludo.
Llaec super e vallo prospectant Troës, et armis Alta tenent; nee non trepidi formidine portas Explorant, pontisque et propugnacula jungunt, Tela gcrunt. Instant Mnestlieus acerque Screstus, Quos pater iEneas, si quando adversa vocarent,
Ni de mille vaisseaux couvrir le sein des mers.
Que le Toscan se joigne à ce peuple pervers,
Je laisse aux Grecs leur fourbe et leurs ruses timides.
Que d'un cheval trompeur les ténèbres perfides
Dans leur sombre retraite enferment leurs soldats;
Qu'ils surprennent la nuit le temple de Pallas :
Je combats en plein jour, et dcdaij<jne un vain piège.
Qu'ils ne s'attendent pas aux lenteurs d'un long siège,
A ces assauts qu'Hector rendit seul impuissants;
Faisons plus en un jour que les Grecs en dix ans.
Plus funeste pour eux que ne fut le Scamandre,
Le Tibre, dès demain, verra leurs tours en cendre.
Vous, donnez au repos tout le reste du jour.
Et que leurs murs brûlants signalent son retour. »
Il dit : mais, dans la peur que l'ennemi n'échappe. D'éclairer ces x'emparts il a chargé Messape : Il marche, et par son ordre avancent sur ses pas Quatorze chefs ; chacun commande à cent soldats. Tour-à-tour on repose, et tour-à-tour on veille : Ici le dieu du vin et sa liqueur vermeille, Là des jeux variés les doux amusements De la nuit vigilante abrègent les moments : Par-tout des feux prudents ont éclairé la plaine.
Ce spectacle a frappé la jeunesse troyenne. Aux portes de la ville ils accourent soudain ; Un sage effroi leur met les armes à la main ; Ils bordent leurs remparts; et de leui's tours Hdèles Les chemins suspendus les imisscnt entre elles. Et Séreste et Mnesthée ordotment les travaux. Enée , à son départ, craignant des chocs nouveaux .
214 iENEIDOS LIB. IX. v. .73
Rectores juvenuni et rerum dedit esse niagistros.
Omnis per muros legio sortita periclum
Excubat, exercetque vices, quod cuique tuendum est.
Nisus erat portae custos, acerrimus armis, Hyrtacides ; comitem lEnese quein niiserat Ida Venatrix, jaculo celercni levibusqiie sagittis; Et juxta comes Euryalus, quo j)idchrior alter Non fuit iEneadum , Trojana neque induit arma ; Ora puer prima signans intonsa juventa.
His amor unus erat, pariterque in bella ruebant; Turn quoque communi portam statione tenebant.
Nisus ait : « Dine hunc ardorem mentibus addunt, Euryale? an sua cuique deus fit dira cupido(^)? Aut pugnam , aut aliquid jam dudum invadere magnum Mens agitât mibi; ncc placida contenta quiete est. Gernis , quae Rutulos habcat fiducia rerum :
ÉNÉIDK, LIV. IX. 215
Pour le salut de tous leur remit sa puissaiK e;
Et sur eux de Tétat rcposoit la défense.
Dans son poste, à leur voix, chacun vient se ranger :
Tous, ainsi que l'honneur, partagent le danger.
Et les murs sont couverts de leurs fières cohortes.
Parmi les combattants qui veilloient à leurs portes, Rejeton glorieux du beau sang d'Hyrtacus, A sa place d'honneur se distingue Nisus; Nisus , chasseur adroit et guerrier intrépide : Aucun d'un bras plus sur ne lance un trait rapide. Autrefois la terreur des habitants des bois , Ida le vit partir pour de plus grands exploits. A ses côtés veilloit le charmant Euryale. En graces, en beauté, nul Troyen ne l'égale : A peine adolescent, de son léger coton La jeunesse en sa fleur ombrage son menton. Toujours même intérêt, même emploi les rassemble; A de communs dangers tous deux voloient ensemble, Et dans cet instant même un devoir hasardeux A la porte du camp les réunit tous deux. Soudain Nisus s'écrie : « O moitié de mon ame! Est-ce un dieu qui m'inspire? est-ce un dieu qui m'enflamme ? Ou, suivant de nos cœurs l'instinct impérieux, Prenons-nous nos transports pour un avis des dieux? Je ne sais; mais le mien, que la gloire maîtrise, A besoin de tenter quelque grande entreprise : Assez dans nos remparts j'ai langui renfermé; De périls, de combats ce cœur est affamé. L'occasion me rit: tu vois quelle assurance Des imprudents Latins endort la vigilance;
216 ^NEIDOS LIB. IX. v. .89.
Liimina rara micaiit; somno viiioque sepulti Prociibuere; silent late loca. Percipe porro Quid dubitem , et quœ nunc animo sententia surgat. iEnean adciri omnes, populusque patresque, Exposcunt, mittique viros, qui certa reportent. Si tibi, quae posco, proniittunt: nam mihi facti Fania sat est; tumulo videor reperire sub illo Posse viani ad muros et mœnia Pallantea. »
Obstupuit, niagno lauduni percussus aniore Euryalus ; siniul his ardentem adfatur aniicuni : " Mené igitur socium sumniis adjungere rebus, Nise, fugis? solum te in tanta pericula mittam? Non ita me genitor, bellis adsuetus, Opbeltes Argolicum terrorem inter Trojœquc labores Sublatuni erudiit; nee tecum talia gessi, Magnanimum /Enean et fata extrema secutus. Est hie, est animus lucis contemtor, et istum Qui vita bene credat emi, quo tendis, honorem. » Nisus ad haec : « Equidem de te nil tale verebar, Nee fas ; non. Ita me referat tibi magnus ovantem
Autour d'eux tout se tait, tout dort, et de leurs ciuups
Les feux abandounés languissent expirants;
Du sommeil et du viu les vapeurs les enivrent;
La nuit, leur négligence et les dieux nous les livrent.
Écoute mon projet. Nos dangers, notre amour,
De notre chef absent demandent le retour;
On veut lui députer un messager fidèle,
Et ma vaillance envie un danger digne d'elle :
Qu'on t'assurp au retour le prix de ma valeur,
A lami d'Eurvale il suffit de Thonneur;
Je pars : sous ces hauteurs une route écartée
Me conduit, je Tespère, aux murs de Pallantée. >•
Ainsi parle Nisus. Euryale, à Tinstant, De la soif des dangers s'enflamme en l'écoutant : « Eh quoi ! sans Euryale, aurois-je pu le croire, Nisus, mon cher Nisus, tu voles à la gloire ! Crois-tu que je balance, avare de mes jours, A payer de mon sang cet honneur où tu cours ? Ah ! ce n'est pas ainsi qu'au milieu des alarmes. Des horreurs d'un long siège et du fracas des armes. Les soins du brave Ophelte instruisirent son fils : Toi-même de mon cœur tu t'étois mieux promis, Quand ma jeune valeur sur les champs de Neptune Suivit le giand Énée et sa noble infortune. Je sens , oui , je sens là (je connois bien mon cœur ) Le mépris de ma vie et la soif de l'honneur; Et puis-je, dans la lice où ta valeur t'engage, Trop briguer un péril que mon ami partage? — Non, je ne doute point de ton cœur généreux, Lui réplique Nisus; m'en préservent les dieux!
218 xENEIDOS LIB. IX. v. ^09.
Juppiter, aut quicumque oculis haec adspicit aequis. Sed si qiiis, quae multa vides discrimine tali, Si quis in adversum rapiat casiisve, deusve, Te superesse velim : tua vita dignior aetas. Sit , qui nie raptum pugna, pretiove redemptujn, Mandet humo solita ; aut, si qua- id foi tuna vetabit, Absenti ferat inferias, decoretque sepulcro. Neu matri miserae tanti sim causa doloris : Quae te sola, puer, niultis e matribus ansa, Persequitur, magni nee mœnia curat Acestae. " Ille autem : « Causas nequidquam nectis inanis. Nee niea jam mutata loco sententia cedit. Adceleremus, ait. » Vigiles simul excitât: illi Subcedunt, servantque vices : statione relicta , Ipse comes Niso graditur, regemque requirunt.
Cetera per terras omnis animalia somno Laxabant curas, et corda oblita laborum : Ductores Teucrum primi, delecta juventus, Consilium summis regni de rebus liabebant; Quid facerent, quisve J^neae jam nun tins esset. Stant longis adnixi hastis, et scuta tenentes,
Qu'ainsi puissent ces dieux, arbitres de la gloire, Au sein de l'amitié ramener la victoire! Mais les périls sont jjraiids; et si le sort jaloux, Si les dieux ennemis conjuroient contre nous. Ton âge, tendre cncor, te défend de me suivre ; C'est à moi de mourir, à toi de me survivre : Qu'il me reste un ami, quand je ne serai plus, , Qui ravisse au vainqueur ou rachète Nisus ; Ou si, pour leur payer les tributs funéraires, 11 ne peut obtenir des dépouilles si chères, A mon ombre du moins élève un vain cercueil; Songe à ton tendre ami , songe à ta mère en deuil : Hélas ! à ton départ, seule entre tant de mères. Elle a suivi tes pas aux terres étrangères; Et, dédaignant des ports et des princes amis. Leur préféra les mers qu'alloit braver son fds : Veux-tu que de sa mort ton ami soit la cause ? — En vain à mes projets ton amitié s'oppose : Marchons, dit Euryale. » Il s'élance , à ces mots. Deux guerriers à l'instant remplacent ces héros : D'un pas précipité vers la tente d'Ascagne Euryale s'avance , et Nisus l'accompagne.
Déjà l'obscure nuit versoit l'oubli des maux; Les chefs seuls des Troyens, refusant le repos, Cherchoieut dans ce péril le parti le plus sage. Qui doivent-ils charger d'un important message? Voilà quel grand objet occupe ces guerriers, Tous, portant à leurs bras leurs larges boucliers. Debout, et s'appuyant sur une longue lance, Comme pour le conseil, sont prêts pour la défense.
220 iENEIDOS LIB. IX. v a3o
Gastrorum et campi medio. Turn Nisus et una
Euryalus confestim alacres admittier orant,
Rem magnam, pretiiimque morae fore. Primius lulus
Adcepit trepidos, ac Nisum dicere jussit.
Tuni sic riyrtacidcs : « Audite o mentibus aequis,
iEneadœ, neve haec nostris spectentur ab annis,
Quae ferimus. Rutuli somno vinoque soluti
Procubuere: locum insidiis conspeximus ipsi,
Qui patet in bivio portae , quae proxima ponto.
Interrupti ijynes, aterque ad sidera fumus
ErigitLir. Si fortuna permittitis uti ,
Quaesitum /Enean ad mcenia Pallantea
Mo.x liic cum spoliis, ingenti caede peracta,
Adfore cernctis. Nee nos via fallit euntes :
Vidimus obscuris priniam sub vallibus urbem
Venatu adsiduo, ct totum cognovimus amnem. »
Hie annis gravis atque animi maturus Alctcs :
« Di patrii, quorum semper sub numine Troja est,
Non tamen omnino Teucros delere paratis,
Quum talis animos juvenum et tam certa tulistis
Pcctora. » Sic memorans, liumeros dextrasqiie tencbat
Amborum, et voltum lacrimis atque ora rigabat :
« Quae vobis, quae digna, viri , pro laudibus istis,
Praemia posse rear solvi? Pulcbcrrima primum
ÉNÉIDi:, LIV. IX. 221
Euryale et Nisus demandent d'etre admis :
« Un projet, disent-ils, fatal aux ennemis
Les conduit devant eux; ce qu'on peut en attendre
Vaut bien quelques moments donnés à les entendre, u
Ascagne les reçoit, et demande à Nisus
D'expliquer les projets que leur zélé a conçus.
« Troyens , ne jugez point nos projets par notre âge.
Dit-il; il peut unir la prudence au courage.
Sous la porte qui touche au rivage des mers,
La route se partage en deux sentiers divers ;
L'un d'eux, inaperçu, propre à notre entreprise,
Mène aux murs de Pallas, et jusqu'au fds d'Anchise;
Tout sert notre projet. Vous voyez des Latins
Dans les airs obscurcis fumer les feux éteints ;
Du vin et du sommeil l'ivresse les accable :
Laissez-nous donc saisir ce moment favorable;
Bientôt vous nous verrez , sanglants , victorieux ,
Revenir tout chargés d'uii butin glorieux.
Ne craignez pas d'erreur : souvent de longues chasses
Nous ont dans ces sentiers ramenés sur nos traces;
Et, du fleuve vingt fois reconnoissant les bords,
Nous avons de la ville aperçu les abords. »
Alors le vieil Aléte avec transport s'écrie:
« Dieux ! ô dieux protecteurs de ma chère patrie !
Puisque vous nous laissez de si nobles soutiens,
Quelque espoir reste encore aux malheureux Troyens. »
Il dit, baigne de pleurs les bienfaiteurs de Troie;
Son ame tout entière en leurs bras se déploie :
« Héroïques enfants ! Ah ! qui pourra jamais
Acquitter notre dette et payer vos bienfaits?
222 iENEIDOS LIB. IX. v 254.
Di moresque dabunt vesti i (^) : turn cetera reddet Actutum piiis iEneas , atque integer œvi Ascanius, meriti tanti non inmemor umquam. »
« Immo ego vos, oui sola salus genitore reducto('^), Excipit Ascanius, per magnos, Nise, Penates, Assaracique Larem , et canae penetralia Vestae, Obtestor : quaecunique milii fortuna fidesque est, In vestris pono greniiis : revocate parenteni ; . Reddite conspectuni : nibil illo triste recepto. Bina dabo argento perfecta atque aspera signis Pocula , devicta genitor quae cepit Arisba ; Et tripodas geminos , auri duo magna talenta ; Cratera antiquum, quern dat Sidonia Dido. Si vero capere Italiam sceptrisque potiri Gontigerit victori, et prœdae ducere sortem ; Vidisti, quo Turnus equo, quibus ibat in armis Aureus: ipsum ilium, clypeum cristasque rubentis, Excipiam sorti, jam nunc tua praemia, Nise. Pr.TRterea bis sex genitor Icctissima matrum Corpora , captivosquc dabit, suaque omnibus arma : [nsuper his, campi quod rex habet ipse Latinus.
ENÉIDE, LIV. rx. 22:S
Oui, le ciel vous en doit la juste récompense,
Et dans votre jjrand cœur vous la trouvez d'avance.
A ce prix, si flatteur pour un vrai citoyen ,
Le généreux Enée ajoutera le sien;
Et son jeune héritier, déjà mûr pour la gloire,
D'un si beau dévouement gardera la mémoire.
— Oui, dit Ascagne ému, j'en jure par nos dieux,
Par les dieux d'Ilion, par Vesta, par ses feux,
Tout ce que me promet un destin plus prospère,
Tout ce que je possède, et tout ce que j'espère,
Je le jure en aos mains, mon serment est sacré,
Du retour de mon père est le prix assuré;
Rendez-moi ses conseils, rendez-moi sa présence;
Qu'il revienne, avec lui reviendra l'espérance.
Je vous donne au retour deux vases d'un grand prix,
Dans la triste Arisba par mon père conquis :
Ce fruit de ses exploits sera le prix des vôtres.
A ces riches présents j'en veux ajouter d'autres;
A deux trépieds d'airain je joins deux talents d'or;
Un bienfait de Didon , plus précieux encor.
C'est une coupe antique et chère à nos ancêtres.
C'est peu : des champs latins si le ciel nous rend maîtres,
Vous avez de Turnus vu le noble coursier,
Son aigrette de pourpre et son beau bouclier;
Je ne souffrirai pas que le sort en ordonne,
Nisus, et dès ce jour Ascagne vous les donne.
Je vous promets aussi douze jeunes beautés,
Et douze enfants captifs, par leur mère allaités.
Tous i hoisis, tous armés, enfin la riche plaine
Qui du roi des Latins est l'antique domaine.
224 ^NEIDOS LIB. IX. v. 275
Te vero, mea queni spatiis propioribus aetas Insequitur, venerande puer, jam pectore toto Adcipio, et comitein casus complector in oninis. Nulla meis sine te quœretnr gloria rebus ; Seu paccm, seu bella gerani, tibi maxima rerum Verborumque fides, « Contra quem talia fatur Euryalus : « Me nulla dies tarn fortibus ausis Dissimilemarguerit; tantum: fortuna, secunda Aut adversa, cadat. Sed te super omnia dona Unum oro : genetrix, Priami de gente vetusta, Est milii(^), quam miseram tenuit non Ilia tellus Mecum excedentem, non mœnia regis Acestae.
Hanc ego nunc ignaram hujus quodcumque pericli est Inque salutatam linquo : Nox , et tua testis Dcxtera, quod nequeam lacrimas perferre joarentis. At tu, oro, solfire inopcm, et subcurre relictae. Hanc sine me speni terre tui ; audentior ibo In casus omnis. » Percussa mente dederunt
Et toi qu'un âge égal rapproche encor de moi,
O respectable enfant ! tout mon cœur est à toi :
Que me soit la fortune ou propice ou fatale,
Ascagne ne peut plus vivre sans Euryale !
Ame de mes conseils, ame de mes combats,
Je verrai par tes yeux, je vaincrai par ton bras ;
Le serment en est fait. — Ah ! que les dieux propices
De ma jeune valeur couronnent les prémices!
C'est assez pour mon cœur, je le jure, et jamais
Rien ne démentira ces glorieux essais.
Dit Euryale en pleurs. Mais il est une grace
Qui vaut tous ces trésors, qui même les surpasse :
Une mère, du sang de notie dernier roi,
A tout fait, tout osé, tout supporté pour moi;
Pour moi son tendre amour a quitté sa patrie ,
A bravé les hasards d'une mer en furie :
Quand je vole pour vous à de nouveaux hasards,
Seul je lui reste encor, je l'adore, et je pars;
Je pars sans l'avertir ; ma timide tendresse
A craint par des adieux d'affliger sa vieillesse.
Je crois déjà la voir sous ses tristes lambris
A ses foyers déserts redemander son fils.
J'en jure par la Nuit, témoin de mon audace;
J'en atteste en pleurant cette main que j'embrasse :
Je puis braver la mort, mais rion pas ses douleurs.
Le plus grand des assauts est celui de ses pleurs :
Mon cœur eût succombé. Vous, à qui je la laisse,
Soignez son abandon, secourez sa vieillesse.
Fort de ce doux espoir, je marche sans effroi,
Et chéris un péril qui n'expose que moi. »