‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 18 sur 36 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE BOUCLIER DÉKÉE

Il n'y a jamais eu qu'une voix, ou plutôt qu'un cri d'admiration, sur les beautés de détail, semées avec une si riche profusion dans cette description du Bouclier dEnée. Mais l'ensemble de cette vaste et belle composition; mais l'art admirable qui en rattache toutes les parties à une seule et même idée principale, ne paroissent pas avoir été également appréciés, parceque la critique ne s'étoit point encore occupée d'en faire sentir tout le prix et le mérite : en sorte que, comme le héros lui-même auquel ce magnifique présent étoit destiné, le plus grand nombre de lecteurs admiroit, sans pouvoir se rendre compte de son admiration : rerwn ùjnari imagine (jaudent. J'ai donc cru faire une chose utile aux lettres et agréable aux admirateurs de Virgile, en soumettant ce ^OMc//er fameux à un examen de détail; en recherchant, et en faisant connoître le but spécial que le poëte s'est proposé dans chaque tableau en particulier; et en examinant enfin si, mal-

'ri\!(liiite (le l'anglais de W. Witkhevu.

gré l'incohérence apparente des diverses parties de cette grande machine poétique, il n'existe point entre elles un rapport secret, qui en fassse un tout complet et régulier.

Ecoutons Virgile lui-même : il va nous apprendre que l'intention de Vulcain avoit été de représenter sur ce divin bouclier la série historique des principaux événements de l'histoire romaine depuis son origine :

Illic res Italas, Romanorunique triumphos Fecerat ignipotens; illic genus onine futurae Stirpis ab Ascanio, pugnatacjue in ordine bella. jEneid. , VIII , 626.

Mais loin de s'appesantir sur chaque événement, il n'en prend que ce qui peut servir à-la-fois son dessein et ajouter aux beautés de son poème. C'est donclepoëte, et non pas le dieu, que nous devons voir et suivre dans l'exécution de l'ouvrage. Son choix a-t-il toujours été bien judicieux? ce petit nombre de faits s'enchaînentils inutuellement avec assez de justesse et d'exactitude, pour produire un ensemble satisfaisant? voilà ce qu'il convient, et ce que je me propose d'examiner. Je demanderai d'abord, si Virgile est toujours heureux dans le choix des circonstances qu'il détache de l'histoire romaine , pour les faire entrer dans son tableau. Il a certainement passé sous silence une foule de traits plus impoitants et moins fabuleux que ceux <ju il nous présente. La perfidie d'Annibal, le meurtre de Gracchus, la captivité du roi Persée, le triomphe de Scipion, etc., voilà certes des objets d'un intérêt bien supéiieur à Codés sur son pont , à Clélie au milieu du Tibre. Falloit-il moins d'art pour nous re-

présenter l'assassinat de Pompée que le supplice de MétiusPUn semblable tableau eût-il moins flatté la famille impériale, qu'un Catilinu dans le Tartare, qu'un Caton dans TÉlysée? Et combien d'autres sujets le génie d'un poëte romain n'eût-il jias trouvés dans l'histoire de son pays? Quelle suite de grands événements ne lui olfroit-elle ])a.s? Pour([uoi donc Virgile se seroit-il privé de tant d'avantages, et obscurément renfermé dans les traditions incertaines des premiers siècles de Rome?

Je me contenterai de répondre, en général, que Virgile a fait, à la fin du sixième livre, ce que l'on sembleroit exig'cr qu'il fît ici. Déjà les héros de Rome ont passé en revue sous nos yeux : déjà le poëte a célébré tous ceux qui ont fait à son pays un innnoitel honneur; il ne s'est réservé, avec une prédilection marquée, que 1 importante bataille d'Actium; il ne veut pas néanmoins laisser échapper une aussi belle occasion de rendre hommage à ses ancêtres. Il recueille, il rassemble avec un soin religieux tout ce qu'il a pu retrouver dans les ruines de l'ancienne Rome; il ramène sur la scène quelques uns de ses vieux héros, les place dans des ( irconstances diverses, et nous les montre dans des attitudes différentes.

Le but principal de l'Enéide ( nous sommes forcés de l'avouer) étoit de flatter Auguste, de manière cependant que le nom romain partageât avec la famille Julienne l'immortalité que lui promettoit le poème. Aussi n'est-il guère de circonstance un peu remarquable de l'histoire romaine qui ne trouve sa place dans l'Enéide: pas un personnage tant soit peu distingué, qui n'y figure d'une manière ou d'une autre. La haine

31i APPENDICE

immortelle, qui devoit diviser un jour Rome et Carthage, se trouve intimement liée au tissu même de Touviage; et Tart du poëte la fait naître long-temps avant les lieux destinés à lui servir de théâtre. Elle est la cause des revers qu'éprouve Enée; et Junon travaille à la défense de sa ville chérie, près de mille ans avant sa fondation. Un pareil sujet étoit trop vaste, pour se renfermer dans l'espace d'un bouclier: ce n'eût plus été que la miniature ou la simple esquisse d'un tableau qui exigeoit les plus larges dimensions.

Voilà donc Virgile pleinement justifié sur ce qu'il n'a pas fait ; examinons maintenant comment il a exécuté ce qu'il devoit faire.

La scène s'ouvre par la naissance de Romulus , sans aucune mention des rois, successeurs d'Enée, jusqu'à cette époque Ceux qui offrent soit en eux-mêmes, soit relativement au peuple romain , quelque particularité digne d'attention , tels que Sylvius , Procas , Capys , ^umitor, nous ont été montrés dans les Champs- Elysées. Alcandre , Hélius , Noémon , Prytanis n'eussent été que de vains noms; et s'ils apparoissent encore dans l'histoire, ce n'est que comme les anneaux de la chaîne chronologique.

Le but du poëte , dans le sixième livre , étoit de faire voir à Enée chacun de ses descendants au comble de sa gloire : ici, son intention semble avoir été bien différente. C'est insensiblement, c'est par gradation, que Rome devoit s'élever au faîte de la puissance , et parvenir, malgré la foiblesse et l'obscurité de son origine, au point de force et de grandeur dont elle jouissoit alors sous César-Auguste. Dans le sixième livre , le fondateur de Rome se montre à nous dans tout 1 é-

clat de sa maturité : à son aspect, Anchise s'écrie, dans une sorte d'enthousiasme :

Viden' ut {jemin;!' stant vertire crista-, Et pater ipse suo superum jam sigaat honore !

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