‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 20 sur 36 · MU · texte numérisé non relu

MU

Agrippa a sa part du compliment :

Parte alia, ventis et Dis Agrippa secundis, Arduus, agmen agens: cui belli insigne superbum Tempora navali fulgent rostrata corona.

Nous décrit-il Antoine, même à la tête d'une nombreuse armée, c'est avec le ton de la moquerie, ou Taccent de l'indignation. S'il a vaincu, c'est par le secours des barbares; et, pour comble de honte, c'est son indigne épouse qui donne le signal de la retraite. Ces seuls mots JEgyptia conjux, n'étoient qu'un sarcasme aux yeux des Romains, qui n'ignoroient pas que la mère des Gracques, Cornélie, avoit refusé d'épouser un Ptolémée , et avoit donné pour motif de son refus, que la veuve d'un sénateur romain ne pouvoit pas s'abaisser jusqu'au rôle de reine d'Egypte.

Hinc ope barbarica, variisque Antonius armis, Victor, ab Aurorae populis et litore rubro iEgyptum, viresque Orientis, et ultima secum Bactra vehit; sequiturque, nefas! .^gyptia conjux.

Mais les deux flottes sont en présence : le combat va se donner. C'est là que le poëte déploie toute la puissance de son génie, toute la richesse de son style : c'est là que nous allons voir les dieux se ranger du parti d'Auguste, et les divinités de Rome combattre les monstres de l'Egypte.

Una omnes ruere , ac totura spumare reductis Convolsum remis, rostrisque tridentibus aequor, etc.

Ibid. , 689.

La victoire ne balance pas un moment; et c'est encore

Auguste , que Virgile va nous représenter dans la personne (le la divinité qui met Fennemi en fuite. Nous avons vu déjà combien Auguste étoit jaloux de sa ressemblance avec ce dieu : pourquoi verrions-nous dans Apollon actiaque, autre chose qu'une allégorie flatteuse pourFempereur?

Actius hicc cernens arcum intendebat ApoUo Desuper, etc.

Le poëme se termine par le triple triomphe obtenu parAuguste; et il convient de remarquer que c'est dans le portique même du temple d'Apollon, que le prince reçoit les hommages de la terre.

At Caesar, triplici invectus romana triumpho

Mœnia, etc.

Ibid. , 714.

Ce n'est point, en effet, d'Antoine seulement, c'est de l'univers entier que triomphe Auguste. Les Africains, les Scythes, les Morins; l'Euphrate, le Rhin, l'Araxe , se réunissent pour lui rendre hommage. Rome est au faîte de sa gloire, et le contraste le plus frappant, le plus sublime est parfaitement établi entre le commencement du poëme et sa conclusion , entre un enfant abandonné et le maître de l'univers. Les moyens à la faveur desquels Rome s'éleva successivement à ce comble surprenant de grandeur, sont suffisamment exposés dans ce qui précède. Circonscrite d'abord dans des limites étroites, nous l'avons vue s'étendre, se peupler, contracter des alliances, et assurer l'exécution des traités : nous l'avons vue braver

également et les ennemis du dehors, et les tyrans domestiques; nous avons Vu enfin ses héros constamment animés par Tamour de la patrie, et un grand empire fondé sur les bases solides de la religion et des mœurs. En fut-il réellement ainsi à Tégard de Rome? Notre objet n'est pas de Texaminer: mais prenons le poëte au mot; et, quelque soit le point de grandeur où parvienne un état ainsi constitué, nous n'aurons aucun lieu d'en être surpris.

J'ai prouvé, je crois, comme je me l'étois proposé, que les diverses parties qui concourent à former ce bel ensemble , n'avoient point été abandonnées au hasard, mais choisies, et coordonnées par le poëte avec goût et jugement ; et qu'en le considérant même comme supplément au sixième livre de l'Enéide, cet épisode a son but et son^dessein particuliers.

Je n'ai pu m'empecher, dans le cours des précédentes observations, de remarquer de combien de tableaux achevés le poëte fournissoit ici le sujet, ce qui m'a conduit à examiner s'il ne seroit pas possible de réunir ces fivers sujets, de les disposer en forme de bouclier, et de faire en un mot pour Enée ce que Pope avoit fait pour Achille. J'ai essayé, et l'essai m'a si bien réussi, que je cherchois en vain comment cette idée n'étoit venue encore à personne, et conunent les zélés défenseurs du poëte romain avoient négligé cette occasion de l'opposer avec avantage au poëte grec. Je n'en peux donner qu'une raison : la difficulté qui se présente dès les premiers vers :

Illic res Italas, etc.

Ce tableau général de l'histoire romaine, depuis Enée

AUX NOTÎÎS DU LIV. VIH. 531

jusqu'à César- Auguste, dut paroître infiniment trop vaste, pour se renfermer dans un cadre aussi étroit; et c'est ce qui fait dire à Pope que le bouclier de Virgile est bien plus compliqué, bien plus chargé de détails, que celui d'Homère. C'est une objection, j'en conviens ; mais on peut y répondre par la distinction que j'ai faite au commencement de cette dissertation du bouclier de Vulcain et de celui de Virgile. J'avoue que celui du dieu ne pourroit pas fournir un tableau : mais je ne crains pas d'assurer que les divers sujets traités dans celui du poëte , peuvent se réunir sans peine , et de manière à former un bouclier complet. Ce ne sera pas, il est vrai, celui d'Enée; mais ce sera la copie fidèle des descriptions du poëte (*).

En prenant jusqu'à un certain point pour modèle le bouclier d'Achille , tel que Pope nous le représente, je tracerois d'abord deux cercles concentriques; le plus grand feroit la circonférence du bouclier, et je placerois le plus petit à une distance égale du centre et de la circonférence : l'espace renfermé entre le petit et le grand cercle, je le divise en douze compartiments, et en quatre , l'intervalle resté entre le centre et le plus petit cercle. Je consacre les douze premières divisions à l'histoire ancienne , et les quatre dernières à la bataille d'Actium.

Je suivrai, dans la description de chaque tableau, la méthode de Pope : j'indiquerai d'abord le sujet, par le texte même de l'auteur, auquel j'ajouterai .les ob-

(*) Cette dissertation est accompagnée, dans l'ori|^inal anglais, d'une gravure en taille-douce, repre'sentant le bouclier d'Énce, dessiné d'après les descriptions du poctc, et partage eu autant de ])etits tableaux, qu'il y a de sujets indiqpiés.

servations nécessaires au développement du tableau , et à son parfait rapport avec le texte.

PREMIER TARLEAU.

Fecerat et viridi fetam Mavortis in antro Procubuisse lupam, etc.

Là, du dieu des combats gît la louve fidèle ; Deux célestes jumeaux, qui sont nourris par elle, Pendoient à sa mamelle, et jouoient sur son sein; Déjà, dans leurs regards, est écrit leur destin; Nés dans l'antre de Mars, ils en ont le courage. Us sucent sans effroi leur nourrice sauvage: Le dieu semble sourire aux fruits de son amour, Elle, en se retournant, les flatte tour- à-tour; Et, sur le double espoir de Rome encor naissante, Promène mollement sa langue caressante.

Rien de plus pittoresque que cette description; je n'y voudrois ajouter qu'une circonstance: le Tibre, qui sembleroit couler au-devant de Tantre de Mars : quelques roseaux, plantés sur ses bords, seroient le seul ornement que je voudrois lui prêter.

DEUXIÈME TARLEAU.

Nec procul hinc Romam, et raptas sine moreSabinas Consessu caveae, magnis Circensibus actis, Addiderat, etc.

Ici l'on voit un Cirque et le peuple romain , Des Sabines en pleurs l'involontaire hymen. Et les deux rois armés, et les fatales guerres, Dont ce rapt politique ensanglanta leurs terres.

L'état d'enfance où Rome étoit alors ne permet pas

de représenter autrement que par un tertre de gazon le théâtre de ces jeux. On ne laissera entrevoir qu'un petit nombre de places pour les spectateurs , afin de laisser plus d'espace pour les personnages principaux, les Sabines et leurs ravisseurs. Quelques cabanes, et des murailles grossières, indiqueront Rome dans Téloignement.

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