DU LIVRE SEPTIÈME
,% PAR M. MICHAUD
• Urie nouvelle carrière vient de s'ouvrir pour le poète et pour son héros. Jusqu'ici Enée n'a été en butte qu'aux périls de la riier et aux dangers d'une navigation incertaine ; son courage va désonnais être éprouvé par de plus grands obstacles, et il va se signaler par des faits pins éclatants. Il a sauvé les débris du peuple troyen de la poursuite de Junon; il doit leur conquérir une 'patrie, et relever lies autels de ses dieux. Il a déployé jusqu'à présent la prudence d'Ulysse; il lui reste à déployer toute la valeur d'Achille. Dans les six premiers livrés, il n'est question que d'un empire détruit; dans les six derniers, c'est un nouvel empire qui s'élève et qui est fondé par la victoire.
A mesure que les difficultés augmentent pour le héros , elles semblent aussi augmenter pour le poète. A^irgile le fait sentir, et il en avertit ses lecteurs dès le début de ce septième livre: 4j ^^ '
Major rennu milii nascitur ordo, Majus opus nioveo. . •< .
En parlant de la ruine de Troie , il avoit de grands moyens d'intéresser. Les images de la destruction plaisent à Tesprit humain : ce sont les passions qui délnnsent, et les passions sont toujours poétiques : la chute d'un empire et les malheurs qui l'accompagnent ,,s(iiit d'ailleurs la source d'un
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friand intéret. On poiirroit ajouter que le poète, en faisant voyajfjer son héros, a nécessairement une {jrande variété d'objets à présenter à ses lecteurs; les orages de la mer, des contrées intéressantes, ïes moeurs des peupfes, toutes les vicissitudes de la fortune viennent tour-h-tour s'offrir h son pinceau, tous les trésors de la fal)le et de Ihistoire lui sont ouverts. Non seulement il a une grande variété d!objets à peindre, mais tous les événements et tous les pays qu'il décrit sont déjà illustrés par de grands souvenirs; la marche de son héros est semée de prodiges accrédités par la tradition: la nivthologie des Grecs l'a par-tout devancé, et dans chacun de ses récits il trouve Tattention de son lecteur heureusement préparée.
Quelques uns de ces avantages sont perdus pour le chantre d'Enée, dans les ^ix derniei'S livres. Il arrive avec son héros dans l'ancienne Italie, qui est un théâtre neuf à la vérité, mais dont les traditions sont peut-être moins poétiques que celles de la Grèce. Quoique Virgile ait trouvé dans son sujet et dans son génie tout ce qu'il falloit pour prolonger l'action et augmenter l'mtérêt, plusieurs critiques modernes ont placé les derniers livres au-dessous des premiers; et Ton ne doit pas trop s'en étonner: le génie est comme la Ijamière du jour, qui n'est pas seulement belle par elle-même, mais qui est belle encore par les objets qu'elle éclaire. Les lieux et les événements que Virgile a décrits ont reçu de lui une partie de leur éclat, mais il faut avouer qu'il leur a dû aussi quelque choâe. Il n'en est ])as de même des contrées et des guerres qu'il va décrire; elles lui devront tout leur lustre, et il n'empruntera d'elles au- «'une de ses beautés. Au reste, la plu)iart de ces réflexions ne sont justes que pour les modernes, et on ne les auroit point faites chez les Romains, qui dévoient être plus frappés que nous de l'intérêt national qui règne dans cette stconde partie du poème. ^
On a dit que dans les premiers livres Virgile avoil suivi
8i NOTES ■'*"
YOdys'sce , et que dans les derniers il prenoit le ton de Ylliade. Quoique VIliadé soit un poème plus parfait que VOdjssée, on sait qu^il n'est pas rare de trouver des lecteurs qui aiment mieux les aventures d'Ulvsse que les combats d'Achille; et cette préférence peut nous servir à expliquer celle de ceftains tritiques pour les preçaiers livres d^ VEtvéide. D'ailleurs, les sis premiers livres, mis à côté de l'ouvrage le m^ins parfait d'Homère,? ont dû briller avec plus d'éclat; tandis îque les six derniers, continuelleinent comparés à Ylliade, la plus belle production de l'ancienne Grèce, ont eu besoin de toute leur perfection pour soutenir le parallèle. On ne peut nier que Virgile* n'ait semé une grande variété dans les dernières parties de son poème. Les souvenirs héroïques de la Grèce v sont moins prodigués; mais les passions et lès sentiments y sont plus Souvent mis ,ert actiolii. Le poète y déci'lt moins de pays, mais l'attention y est sans cesse éveillée par la diversité des combats et des événements; les ^^e^ssources du merveilleux y tout aussi souvent et aussi beiïreusement employées ; les caractères y sont plus variés et mièîix développés; et "si le Ifecteur n'y est plus ému par la cllnte d'nn grand empire, îl y e?t vivement intéressé par l'origine d'un en^pire qui commence |3ar le chaume du bon Evandrq, et qui doit finir par e'mbiasser 'l'univers. Cette origine, qui s'accorde avec l'histoire, n'cjst pas moins merveilleuse que «Çputeâ les fictions desiSrecs. Virgile, dans le 'second livre, compare, c<5mme on l'a vu , la chute de Troie à celle d'un arbre antique qui ombrageoit les collines, et qui s'écroule avec fracas sous l'effort des bûcherons. Cette comparaison est très belle, elle est sentie partons les'lccteurs; mais si, pour expriiiner l'éiévation d'un nouvel empire, le poète nous eut représente un simple arbrisseau se développant, s'élevant lentement dans les airs, et protégeant tout ce qui l'environne de son ombrage immense, cette comparaison n'auroit pas été "moins exacte et moins élevée; elle auroit annoncé d'un
lu LIVRE Vil. Hr>
seul tr.iil l'orjfjiue et les •destinées rie Rome. Tout le sujet *.l(.'s tlerniers livres de [' fHvéidc est dans cette idée; mais elle n'est apereue'fjuc par \éi fiommes accoaluni('s.a réiléelilr, et voila sans donU? nnè des: raisons pour lesquelles le plus jjrand nombre des lecteurs pré&re les premiers livres.
. Enée tfouve en Italie de "grands obstacles, des rtvaux dignes de liil : il poun-oit avoir Pair d'dn rônqfiéraiït usurpateur; mais les oracles qui Tont^annoneé semblent justifier ses entreprises. Le caVactère «de Eatinus est tracé d'une manière tt"ès convenable au de'veloppement de l'action: Latinus est humain, vertueux, et sans fermeté. On sait que cecaractère cli«z,un souverain laissa affir les passions dans toute leur liberté, ^et le poète reste ainsi le maître de disposer lui-méujfi de ses personnages c't de ses événements. Le roi des Latins, comme l'observe plaisamment Segrais, est si enipressé de marier sa 'fille,, qu'il consulte tous les oracles pour savoir qui sera son gendre. Les oracles lui ont annoncé un étranger; Enée arrive, et, q^uoique Lavinie paroisse, destinée à Turnus, soîi père j^a fait proposer au prince troyen. '^'putes les prétentions d'Enée sont <tfevlnues légitimes; mais Latinus, qui a offert sa fdle, n'a pa5^ assez de fermeté poiv faire exécuter les traités : de là naitia rivalité armée cfe Turjjus; de là ces guerres sanglantes (pii font ressortir l'héroïsme d'Enée : et l'inaction de Latinus devient ainsi la source féconde des plus grands événements. • JlunoTi paroît-encore dans ce livre. Elle ny invoque plus le dieu des tempêtes, elle n'implore plus Ju|)itei^; il ne s'agit plus de disperser les Tioyens sur les gouffres de la mer, deles faire btisér contre lesécueils deScylla etdeClharybde, mais de leur susciter la guerre la plus cruelle; elle appelle a son aide la plus terrible des furies :
f riectcrc- si nc'f[uco Superos, Aclicnonta niovebo
Le monologue de cette déesse caractérise très bien le désespoir (le la eolère et de la jalousie.*Les discours de Ju-
non sont très beaux dans VÉnéide; la passion est toujours éloquente : et celui que la déesse tient en cette occasion ne le cède point aux autres , quoique certains critiques lui aient reproché des longueurs. Le caractère d'Alecton et la fureur qu'elle inspire à Amate et à ïurnus décèlent dans le poète Timagination la plus féconde, la plus épique; il n'est pas inutile d'ajouter que le merveilleux s'accorde tellement ici avec la nature des passions, qu'il semble être la vérité et la nature elle-même. Alecton secoue par-tout les torches de la discorde, et la guerre se déclare à l'occasion du cerf de la jeune Sylvie, qui est tué par Ascagne. Cette fiction a trouvé des approbateurs et des critiques : les uns ont observé que ce moyen n'étoit pas assez épique, et ils ont pensé que rien n'étoit plus ridicule que de commencer une guerre par une églogue : d'autres ont défendu Virgile; et, comme il arrive ordinairement dans une discussion, ils se sont passionnés, et ils ont trouvé ce morceau admirable. Il, ne nous appartient point de prononcer : ceux qui ont blâmé cette invention sont d'une très grande autoi'ité à nos yeux; mais on ne se décide pas.aisément, lorsqu'il faut se déclarer contre Virgile, qui ne s'est presque jamais trompé. Nous passerons aux observations de détail.
{') Hinc exaudiri gemitus iraeque leonum # Vincla recusaiiluui et sera sii'j nocte rudenliuu , etc.
La répétition des mots leonum, recusantum , nidentiini, exprime admirablement le bruit sourd et confus et les rugissements qui se font entendre pendant la nuit. Ce passage est imité du deuxième livre de VOdyssée. 11 a été désapprouvé par Scaliger : il faut cependant convenir que l'idée de La colère des lions qui s'irritent contre leurs fers est une heureuse addition du poète latin. Virgile diffère d'Homère dans sa description, en ce que ce dernier représente les animaux avec u^ caractère doux, et que l'autre les peint avec \¥\\Y férocité sauvage. Le poète grec a conservé aux ani-
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maux de Ciicé le caractère des honinies : mais si, comme on l'a dit, son dessein etoit de faire allusion aux passions et aux plaisirs sensuels, il est sur que l'idée d'un caractère sauvage convenoit beaucoup mieux. Nous citerons ici, pour justifier notre opinion, le portrait que fait Platon, dans sa Réijubli(iue, des hommes livrés aux passions brutales: «Ils iisont, dit-il, comme des bêtes qui regardent toujours en «bas, et qui* sont courbè^es vers la terre; ils ne songent « qu'à manger et à repaître, et à satisfaire leurs désirs gros- •ifsiers; et, dans l'ardeur de les rassasier, ils regimbent, ils »1 égratignent , ils se battent à coups, d'ongles et de cornes Il de fer, et pi^issént à la fin par leur gourmandise insa- " tiable. d
(') lliijns apes summum densae (mirabile diclu ) ^ StriJore ingeuti liquiduin trans a^thera vectœ, Obsedere apiceni; et, pedibus per mutua nexis, '"Examen subitum ranio frondente pependit.
Cet essaim d'abeilles est décrit de la manière la plus poétique et la plus exacte. JLe second vers Stridore hujcnti liquidum trans œtliera veclœ, exprime par son harmonie la mar» elle bruyante de cette petite colonie, et son arrivée sur les branches du laurier d'Apollpn. Le dernier vers présente une image pittoresque. M. de Reaumur, qui est l'historien des abeilles, comme Virgile en est le p(^ète, a décrit la manière dont un essaim s'attache à là branche d'un arbre, et y forme lui massif en feston. Tout ce qu'a dit le naturaliste se voit dans les derniers vers que nous venons de citer. Cette image des abeilles est d'ailleurs heureusement ad^aptée aux mœurs pastorales de ces temps reculés; et leur retraite sur le laurier d'Apollon est très propre à figurer l'arrivée de la ccclonie des Troyens qui abordent en Italie sous les auspices des dieux.
(') Consulit Âlbunea, etc.
La source âlbunea, dont parle ici Virgile, est bien cor-
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tainement la Solfata de Tivoli. Ce point de critique géographique a été bien discuté par Chaupy [Découverte de la maison d'Horace, t. II, p. 38G à SgS). M. Bonstetten pro^ pose avec assurance, comme une découverte qui lui est propre, une conjecture de Chaupy, et que celui-ci a justement abandonnée. L'ouvrage de M. Bonstetten est intitulé : Voyage dans les six derniers livres de l''Enéide, Genève, in-8°, an i3. La confiance que cet aviteur a en lui-même, est égale à son ignorance; il regarde Juste-Lipse, Cluvier, Kircher, et tous ceux qui l'ont précédé dans la même carrière, comme des pédants qui ne méritent pas même une réfutation.
(^) Heus! etiammensas consumimus! inquitiulus.
Ce passage a été l'objet des censures les plus amères. Addison et d'autres écrivains célèbres ont répondu aux critiques, que Virgile n'avoit pu s'écarter de la tradition, et que cette histoire, qui paroît puérile, avoit été consacrée dans les antiquités romaines. Voltaire ajoute que le poète latin s'est trouvé obligé de rapporter ces paroles d'Iule dans un poème sur la fondation de Rome; de même, dit-il, qu un poète français seroit forcé de parler du pigeon qui apporta la sainte ampoule, dans un poème où il seroit question de 'l'origine de la monarchie française. La poésie épique vit de fictions; ces fictions tiennent au merveilleux, et le poète doit s'attacher autant qu'il peut à les rendre plus vraisemblables, en les joignant à quelques traits déjà connus et accrédités. Les lecteurs sont disposes- à croire ce qu'ils ne connoissent point encore, en faveur de ce qu'ils connoissent et de ce qu'ils croient déjà; et l'histoire prête ainsi son autorité à la fable. Strabon parle des tables mangées par les Troyens; et Denys d'Halicarnasse raconte cet événement presque avec les mêmes circonstances que V^irgile.
Au reste, nous avons dit plus haut que les traditions de l'ancienne Italie étoient moins poétiques que celles de la
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(îrécc, et ce récit le prouve. Virgile a néanmoins été oblige d'en adopter quelques unes.
(') Tectum atigiisUiin, injjens, centum sublime roliimnis, Urbe fuit sumtnu, Laurentis regia Piei, llorrendum silvis et relligione parcnium.
Ce palais auguste, iramcns<f, soutentf par cent colonnes, et entouré de son bois sacré, rccoumiandablc par la piété des mœurs antiques, donne d'abord une idéejuste et heureuse de l'antiquité voisine de 1 âge de Saturne. On croira ])eut-étre dilficilcnicnt que le bon Picus eût un palais soutenu par cent colonnes; niais il ne faut pas oublier que l'ordre toscan, le plus simple, le plus fort et le plus solide de tous les ordres d'architecture, est dû aux peuples de l'ancienne Etrurie. Le reste de cette description est un mélange de choses qui appartiennent à la guerre, et de celles qui appartiennent à l'agriculture ; ce qui caractérise très bien les mœurs de Rome, dont le poëte veut chanter l'origine.
(^) Multaque prœterca sacris in postibus arma ; Captivi pendent currus, curva;qiie secures, etc.
Ces vers ont été imités par Stace dans sa description du temple de Mars. Voici lès vers de la Thébaïde, h\.\l\., v. ;ifi:
Terrarum exuviae circum, et fastigia,templi
Captae insignibant génies, caelataque ferro 0
Fragniina portarum , bellatricesque carina' ,
Et vacui currus , protritaque curribus ora.
Ce passage est un des plus beaux de la Thébàide, et c'est ainsi que Stace auroit toujours dû imiter Virgile, qu'il cherchoit à prendre pour modèle.
(') Num raptipotuere ra]'i? num iiicensa «reiiiavit Troja vims?
Quelque beau que soit le discours' de Junon, il faut
avouer que cette espèce d'opposition et de jeu de mots n'est pas digne de son caractère. L'antithèse est une ligure froide qui tient dfi l'esprit de syme'trie, et ne peut s'allier au langage des passions, sur-tout à celui de la colère. Virgile a voulu imiter ici ces vers d'Ennius sur les murs de Troie :
Qua? neque Dardaniis cauipis potuere perire ,
P^ec quuni capta , capi , nec , quuni corabusla , creinan.
Ces vers d'Ennius ètoient fameux dans l'antiquité latine; mais ils ètoient plus faits pour être imités par Ovide que par Virgile. Cette légère tache ne doit point cependant arrêter notre admiration; nous allons laisser parler, sur ce discours de Junou , M. Legouvé, qui a suppléé M. Delille dans la chaire de poésie latine au collège de France, et qui a bien voulu nous communiquer quelques unes de ses judicieuses remarques :
«La situation, dit -il, représente Junon apercevant, à son retour d'Argos, la joie d'Énèe et des Troyens qui viennent de descendre sur les bords du Latium, dont sa haine féconde en obstacles avoit espéré de les éloigner plus longtemps. Pour peu que l'on ait rétléchi à l'effet d'un spectacle de cette espèce sur une déesse du caractère de Junon, on a compté, au moment où elle parlerait, sur un discours aussi énergique que brillant : celui de la déesse est tel qu'on pouvoit l'attendre. Quoi de plus fort: quoi de plus impétueux? O trace odieuse'., à -destins des Phrygiens contraires à mes destinsl Tel est l'exorde qui réspire déjà la colère. Ces deux exclamations sont bien le langage d'un être passionné, qui s'indigneroit des formes ientes et na^surées, et qp^a besoin d'éclater dès le premier mot : Quoi ! je n'aurai pu les anéantir dans les plaines de la Plirycjiel quoi, prisQiiniers , ils n'ont pu être pris! Quoi, Pergame consumée n^aura pu les consumer aveCyetle! Ils otif échappé du nii^eu des ennemis, du milieu des flammes ! Voilà des répétitions accumulées , et à pei! de dist.inrc l'une de l'autre, qftii prêtent encore au
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discours de Junon toute la fougue avec laquelle doivent se succéder les sentiments et les idées de cette déesse, lurieuse de se voir humiliée. Vient ensuite l'énumération de ce qu'elle avoit lait pour nuire aux Tioyens, autre mouvement qui est parlaitenu'ut dans la nature des cœurs irrités. Ils aiment à s'échauffer, à s'a igrii*" encore. en récapitulant les efforts qu'ils ont tentés pour éviter l'outra^fe qu'il> essuient. Junon n'en reste pas là : à peine s'est-elle retracé ces efforts, qu'elle oppose à leur tableau celui. du bonheur des Troyens. C'est encore le propre de l'orgueil blessé , de faire ressortir par un contraste toutes les images qui peuvent le justifier et l'accroître.
«Mais un seul ne suffit pas à la déesse. Klle en ajoute d'autres , oi^i l'on aperçoit également l'indignation et la fierté. C'est d'abord ce parallèle qu'elle fait de Mars et de Diane , qui, au-dessous d'elle dans l'ordre des dieux, ont pu se venger, l'un des Lapithes, l'autre des /^alydoniens, avec elle, Junon , qui, «quoique épouse de Jupiter, n'a pas eu le pouvoir d'exterminer un peuple qu'elle hait; c'est ensuite; cette comparaison de l'innocence des ennemis de Diane et de Mars, avec les torts des siens.
Il Oh! qu'il est bien dans la nature des passions ce plaisir qu'elle semble prendre à se ravaler elle-même, à se rendn; nu'prisable à ses propres yeux par des oppositions si humiliantes ! L'oi'gueil outragé n'est-il pas de ces sentiments <pii s'adressent des reproches amers pour s'aiguillonner euxmêmes? On juge que Junon ne se rabaisse dans ses paroles, que pour se relever plus terrible dans ses actions; on sent quelle ne se peint l'impuissance de ses coups, que pour s'exciter à en porter de plus sûrs. Il est si vrai que telFc est la marche d'un comroux altier, que Ton n'est point surpris^ que, loin d'être détournée de«es projets par l'exposé de ses teatatives tant de fois infltiles, et de sa puissance tant de fois tromp('<' , elle premu' une K'solution encore plus décidée de poursuivre son ouvrage. Et combien dans ce
inoment ses paroles semblent aussi bien qu'elle avoir" redouble d'énergie! En effet, n'est-ce pas le dernier degré de la fureur, de ^'"ouloir se venger, sans l'espoir même de réussir complètement? Junon ne se dissimule pas que les destins sont pour Enée, et qu'il finira par triompher : maiis, si elle ne peut empêcher le succès du prince troyen , elle pourra du moins le reculer; elle armera deux nations l'une contre l'autre, elle fera encore du mal à ces Troyens qu'elle abhorre! Et où la conduit cette perspective qui flatte son imagination? à se repaître de l'image cruelle d'un gendre et d'un beavi-père s'unissant sur les cadavres de leurs sujets; à se complaire dans cette barbare apostrophe : O princesse! le sg.ng des Tnoyens et des Rutides sera ta dot; et c'est Bellone même qui présidera à tes noces. La rage ne se fait-elle pas entendre dans ces terribles métaphores?
K La fin est digne de ce langage cruel. Que présente-t-elle? les noms d'Hécube, de Troie, de Paris; le souvenir de ce songe, qui annonça dans ce prince naiiisant un flambeau qui incendieiioit sa patrie ; et l'-image de cette nuit ejiflamniée où s'alluma un si grand embrasement. Certes Junon ne pouvoit mieux terminer que par lui choix de dénominations et de figures prises dans les acteurs et les événements de la guerre fameuse qu'elle suscita, et qui donna le plus vif afiment à sa haine.
i. Ce discours est donc un chef-d'œuvre d'éloquence véhémente. Le style complète son mérite ; il est précédé d'un vers très beau :
Tuni, quassaus caput, haec cffundit pectore dicla.
Cette coupe quassans caput, qui arrête le vers sur cette image, lui donne une sorte de secousse analogue au mouvement de tête de Junon. Ce verbe cffundit peint l'afeondance avec laquelle les paroles se répandent et se précipitent de ses lèvres.
s l'alis contraria iiosiris * ^mk.
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Faia Plirygum! nurn Sif;eis occuiuljere caiiipis , Nuni capti potucre capi? nuni iucensa crcinavit Troja viios? médias acies incdiosquc per igues Invencre viani.
Ces .trois niim , cette répétition du même substantif dans fatis et fata, et du même adjectif dans médias et meclios ^ tout cela exprime létat violent de l'ame de Junon. Il faut aussi remar([uer ces coupes : iY«m capli potaere capi? — Troja viras? Inuenere viani^ Ces enjambements, ces césures qui Itriscnt la prosodie, lui prêtent quelque cliose de pénible, conforme à l'agitation de la déesse.
Quid Svrtes, autjScylla mihi, qiiid vasta Charybdis Profuit? • - ■'^
Encore une répétition très bien placée. Ces deux quid doublent aux yeux de Junon les preuves honteuses de son impuissance. La répétition est en général une figure extrêmement animée; mais il ne faut pas en abuser, Virgile ne l'emploie que quand son sujet le lui permet; ici elle convient parfaitement à la situation.
Ast ego, magna Jovis conjiix, nil linqiicrc inausura Qiinc potiii infelix, qu;i; iiiemct in uniuia verti , ^ Vincor ab -Enea !
Ces dqu^ quœ sont encore dans le même but que 'les répétitions précédentes; ils prouvent que la colère de la déesse se soutient toujours. Et quel enjambement que vincor ab JEneal Voyez comme cette pensée, formant un trait détaché, paroit plus forte et plus saillanti'. Il faut y louer et la précision et la franchise de l'expression. L'idée eût perdu à être autreuieiiX rendue.
Qaod si mea uumina non sunt , . Magna satis, dubitcm haud L-([uidem iuiplorarc quod usquam est. Flectere si nequeo Superos, Aclieronta movebo.
Ce dernier vers est admirable, la pensée est sublime; et elle
est rendue avec une précision et une énergie qui ajoutent à sa sublimité. Pouvoit-on trouver une opposition plus juste que celle de ces termes Superos et Achcronla? et qu'il est habile de les avoir placés immédiatement l'un auprès de l'autre! Par là le jeu des deux expressions devient encore plus vif. Quel heureux choix encore que celui de ce long mot Acherontal Substituez un autre terme synonyme, vous n'aurez pas l'effet de ces consonnances sourdes et j^rolongées qui peignent l'enfer. Ehfin le verbe movebo n'est-il pas luimême pittoresque ?/e remuerai l' enfer ?\oilk ce qu'il signifie. N'est-ce pas une expression de la plus grande force, et qui fait image comme la pensée. De plus , ce vers magnifique est parfaitement préparé parles deux qui précèdent. Rien n'est heurté dans Virgile; les plus belles idées, les images les plus imposantes sont toujours amenées : voilà ce qui rend sa composition si accomplie.
Non dabilur regais (esto) prohibere Latiiiis, Atque imuota manet fatis Laviuia coujux.
( !ette courte parenthèse {esto) coupe bien le vers. On voit par la brièveté avec laquelle cette concession s'exprime , qu'elle est arrachée à Junon , et que la déesse craint de s'y arrêter. Et comme le dernier vers est écrit! Quelle expression que Inmota fatis, en parlant de Lavinie, appuyée par les destins! ce mot est impossible à traduire.
At iraherc, aique moras tantis licet addere rebus ;^, At licet aniborum populos exscindere regum. •• .
<^es deux at et ces deux licet impriment à cet endroit une grande chaleur. L'emploi de la répétition revient souvent dans ce discours de Junon, parcequc, comme je l'ai déjà <litj' cette figure est celle qui plaît le plus aux sentiments violents.
.Sanguinr; 'Irojano et Hiitulo dolabcri-, virgo; El Bellona maiii-r te proiiuba.
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Le style semble ici encore plus colore, plus nerveux. On voit que l'ame de Junon a passé dans celle du poète. Qu'il est éloquent d'apostroplier Laviniè, et de le faire par cette dénomination sèche vinjol Quelle verve dans cette expression, (lotahrrc sanguine , tu auras du san(j pour dot? et dans celle-ci : Beitona manet te pronuha, BcUone présidera g. tes nocps! Il y a imajjc dans le mot comme ilans l'idée. Ce dernier terme, liellona pronuha, est d'autant plus beau, que c'est Junon qui est la déesse du mariaffe; on sent tout ce qu'il V a de passionné de sa part, à substituer un autre à sa >\place [)our l'hymen de Lavinic, et à choisir Bellone. • 4ÊÊf ."' .
.^^^Wunellaequc iloruiu récidiva in l'ergama taraa-.
Ce rapprochement de Pergama et de tœdœ qui terminé les paroles de Junon , est très bien placé à la^n, : il laisse dans l'esprit pour dernière image la ruine de Troie; et pour dernière impression, la crainte que ce tragique événement ne se renoit\'elle dans le Latium.
« Rien donc de mieux écrit, de mieux ordonné que tout ce discours , puisque après Favoir entendu , nous restons dans l'attente des plus sanglantes catastrophes.
« Le seul défaut de ce monologue de Junon, comme de la situation, est de trop ressembler au début du premier livre."
(^) Focuuihiin coucute pertus,
Disjicc coinpositatn pacem, sere crimina lielli; Arma \elit, j)nsratrpie siinul, rapiatque jurentus.
Ce discours, adressé par l'épouse de Jupiter à Alecton , est la plus belle exposition qu'on puisse faire des scènes sanglantes qui vont avoir lieu ; tous les fléaipc dont'on est menacé semblent être dans ces mots, Fecuiuluni concute pectus. En général , ce morceau d'Alecton est admirable dans tous ses détails. Le serpent qu'elle jette dans le sein d'Amate, qui se glisse dans le cteur de la reine, qui s'insinue sous ses habits, qui se replie autour de son cou , et
, * .• ^ ♦ glisse successivement sur tous ses membres, est décrit avec
ime telle e'uergie, avec une telle vérité, qu'on croit le voir
et suivre tous ses mouvements; le lecteur frémit pour la
malheureuse A mate.
Le désespoir et la fureur de la reine sont tracés avec le même pinceau. Sa fuite dans les forêts avec les bacchantes, ses invocations à Bacchus, auquel elle veut consacrer sa fille, donnent une nouvelle vraisemblance à la fiction du poète, en la mêlant aux cérémonies usitées chez les païens. Ici Vii'gile se livre à tout son enthousiasme poétique; et il pourroit s'écrier comme Horace : Quo me , Bacche, rapis tue plenum. (Lib. Ill, ode xsa'.)
Alecton, pour enflammer Turnus, prend les traits d'une vieille prêtresse de Junon; et l'on ne voit pas d'abord le motif de cette métamorphose, puisqu'elle ne produit point l'effet que s'étoit promis cette fille des enfers; mais en réfléchissant un pfiu, on s'aperçoit que le poète a voulu mettre le caractère de Turnus dans tout son jour, et l'opposer à celui du pieux Enée. Turnus méprise les avis de la prêtresse de Junon; il se rit de la vaine crédulité de la vieillesse, et il ne cède qu'à la fatale influence des enfers. Juvénal étoit particulièrement frappé de ce passage de Virgile.
Les comparaisons "qui se trouvent dans ce passage ont été le sujet de plus d'une critique. On a reproché à Virgile d'avoir comparé la reine Amate à un sabot, et Turnus à une chaudière bouillante. Nous n'osons affirmer que ces comparaisons, et sur-tout la première, soient parfaitement du ton de la poésie épique; mais les critiques conviendront que ce qu'il y a de commun ici dans le sujet, est bien racheté par la richesse des images et des expressions. Quoi de plus propre à peindre la bouillante ardeur de Turnus , que l'action de l'onde en courroux, si bien exprimée par ces beaux vers?
Kxsiihanlrmn jestti litices: fiirit iiitus aquai Kiiniidus atqiie alte spumis exulterai amiiis.
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Cette comparaison, si elle n'est pas très noble, est an moins très exacte; toutes les expressions qui y sont employées pour représenter l'ébullition de l'eau , sont devenues des mots figurés pour exprimer la colère dans toutes les langues. On pourroit"àiouter que l'objet du poète a pu être de rabaisser le caractère d'Aniate et de Turnus, et qu'il étoit convenable de chercher le sujet de ses comparaisons dans les choses les plus vulgrtircs. Homère, pour donner une idée du trouble qui agite le chef des Grecs, compare son agitation à celle de l'air, lorsque , l'embrasant de son tonnerre, Jupiter annonce aux humains tous les ravages de la tempête ou tous les malheurs de la guerre. Cette comparaison est aussi belle que convenablement placée; mais Virgile auroit manqué de jugement, s'il eût pris le sujet de la sienne dans des images aussi élevées. Il ne s'agit pas du roi des rois, du chef d'une ligue puissante , mais d'une femme emportée par ses passions, d'un jeune prince aveuglé par sa fureur, et qui l'un et l'autre sont en proie aux puissances du Tartare. Il est vrai qu'Ajax, dans la chaleur de la mêlée, est comparé par Homère à un âne qui est dans un blé, et qui se laisse frapper de mille coups plutôt que d'en sortir; mais cette comparaison ne sera jamais citée comme un modèle.
Nous remarquerons, en finissant ces observations, que la fiction employée par Voltaire dans le cinquième chant de la Henriade ressemble beaucoup à ce passage du septième livre de V Enéide. P'un côté, c'est Junon qui s'indigne de l'audace des Troyens; de l'autre, c'est la Discorde qui frémit de rage en voyant les succès des ennemis de la ligue : Junon invoque Alecton; et la Discorde invoque le Fanatisme, divinité infernale : Alecton prend les traits d'une prêtresse de Junon, et le Fanatisme ceux du duc de Guise. Ce dernier trait, il est vrai, ressemble moins à Virgile qu'au deuxième livre de la Thébàide. , où l'ombre de Laïus apparoît à Tydée pendant son sommeil, sous les traits de Tiré-
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sias; mais, pour tout le reste, la ressemblance est parfaite: le moyen de Voltaire est le même que celui de Virgile; heureux si, en adoptant cette fiction du poète latin, il eût imité son modèle pour la richesse des détails!
(9) Cervus erat forma praestanti et cornibus ingens , etc.
Macrobe, dans son cinquième livre des Saturnales, se récrie beaucoup sur ce passage et sur ceux qui précèdent; et sa critique sur-tout pour ce qui regarde le cerf de Sylvie, a frappé de très bons esprits. On a trouvé ridicule qu'un cerf tué par Ascagne fût la cause d'une guerre dont le résultat devoit être la fondation de Rome : plusieurs écrivains ont défendu Virgile ; ils ont observé que la plupart des guerres les plus sanglantes avoient eu une cause plus légère, que quelques unes même n'en avoient point eu du tout, et que d'ailleurs le cerf tué n'étoit point ici la cause, mais l'occasion des combats. On pourroit ajouter qu'il n'est point étonnant que la guerre commençât par un pareil motif parmi des peuplades agrestes qui n'etoient point accoutumées à se battre pour des empires, et qui dévoient plus facilement embrasser la querelle d'un fermier puissant que la cause de rois qu'ils ne connoissoient point.
('") Mollibus intexens ornabat cornua sertis,
Pectebatque feriim, puroqiie in fonte lavabat.
Ille, niannui patiens, mensaeque assuetus herili, etc.
Ce sujet prêtoit beaucoup aux images pittoresques et riantes. Virgile n'a rien oublié; c'est ici qu'il a fait preuve d'un goût exquis, en disant tout ce qu'il falloit dire, et en ne disant rien de trop. Ovide est loin de montrer la même réserve en décrivant les caresses et les ornements que Cyparysse prodigue au cerf qui suit par-tout ses pas. On peut comparer son tableau à celui de Virgile:
Coruna fulgebant auroj demissaqiie in armos Pendebant tcreti gemmata monilia collo.
DU LIVRR VII. i)«J
Bulla super fronteni parvis argentea ioris Vincta movehatiir, parilesque ex arte nilebant Aiiribtis e geniinis circam cava tempora bacca.-. Metam. , lib. X, v. 112.
Le dernier vers présente une image ridicule en donnant à un cerf des pendants d'oreilles. Le poëte en a déjà trop dit, mais il ne s'en tient pas là; il ajoute, en s'adressant à Cyparisse :
Tu modo texebas varies per cornua flores ; Nunc eqties iu tcrgo rcsidens, liuc latus et illuc, Mollia purpureis IVœnabas ora capistris.
Ibid. , V. 123.
Quelque agréables que soient ces détails , ils sont troj) multipliés, et l'on peut dire d'Ovide,
Qu'il a peint la richesse, et non pas la beauté.
C'est avoir beaucoup d'esprit, dit un écrivain moderne, que d'en avoir trop; mais, à mon avis, c'est n'en avoir pas assez. Le reste de ce morceau, dans Virgile, est écrit avec le chai'me et le naturel qui le caractérisent. Les malheurs du vieux Tyrrhée arrachent des larmes ; la consternation qui se répand dans les campagnes est partagée par tous les lecteurs; la Discorde, qui entonne la trompette guerrière sur le toit modeste du chef des pasteurs, présente un tableau à-la-fois pittoresque et effrayant. Qui n'est pas touché sur-tout du sentiment qui régne dans ce vers:
Et trepidne niatres pressere ad peclora natos ?
Les circonstances de cette scène pathétique sont empruntées d'Apollonius do llhodes : «Le dragon, dont les yeu.x "perçants n'étoient jamais fermés parle sommeil, les vit «s'approcher, et, allongeant une tête effroyable, remplit « l'air d'horribles sifflements. La forêt et les rivages du « fleuve en retentirent, et ils furent entendus de ceux qui « habitoient les extrémités d*.' la (lolchide. A ce bruit af-
«freux, les mères épouvantées s'éveillèrent, et pressèrent •i contre leur sein leurs nourrissons tremblants. "
(") Panditenuuc Hclicona, dex, cantusqiie niovete; Qui bello exciti regcs; C[ux quemque seciitie Complerint campos acies , etc.
Ici la gradation du ton et des images est très bien soutenue : Virgile commence par une scène pastorale; bientôt la consternation et le tumulte succèdent au tableau des travaux champêtres ; les instruments du labourage se changent , au gré d'Alecton , en armes meurtrières; déjà la terrible scène des combats va s'ouvrir, et la querelle des pasteurs devient celle des rois. L'invocation aux Muses prépare très bien l'esprit des lecteurs aux scènes sanglantes qui vont avoir lieu.
Macrobe et quelques autres critiques ont reproché à Virgile de n'avoir pas mis assez de méthode dans son dénombrement; les mêmes censeurs louent beaucoup Homère de l'ordre qu'il a mis dans les siens. Les éloges qu'ils donnent au poète grec sont de toute justice; mais la critique qu'ils font du poète latin nous paroît mal fondée. Au temps d'Homère les poètes étoient en quelque sorte des historiens ; le monde étoit peu connu; et la méthode géographique, l'esprit de classification étoient nécessaires dans un poème. Il n'en étoit pas de même au temps de Virgile, où les conquêtes des Romains avoient mis les lecteurs les moins éclairés à portée de connoître les contrées les plus éloignées : on ne doit pas oublier que Strabon étoit contemporain du chantre d'Enée, et que ce fut sous le règne d'Auguste que la description générale du monde, à laquelle on avoit travaillé pendant deux siècles, fut achevée sur les mémoires d'Agrippa, et placée au milieu de Rome sous un grand portique bâti exprès. Un dénombrement méthodique dans V Enéide n'eût donc rien appris aux Romains; et ce qui devoit paroître admirable dans Homère n'eût été que fastidieux dans Virgile.
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Le poète latin a mis dans son dénombrement tout ce qui pouvoit donner de l'intérêt et de la variété à son sujet. Les différents ])ciiples qu'il introduit sur la scène ont un caractère particulier. Le poète en prend occasion de parler d'un grand nombre de villes, de forets, de rivières, de montagnes, et d'amuser son lectourcn l'entretenant delasituation et de la richesse des contrées qu'il décrit. Ses soldats sont remarquables par la différence de leurs armes, de leurs habillements; et leurs chefs, par la différence de leurs attitudes, de leurs caractères.
Parmi ces derniers on remarque un grand nombre de héros descendants des dieux ; et leur réunion dans le camp de Turnus est très propre à donner une grande idée de la guerre qui va commencer : ce dénombrement n'est pas moins intéressant par l'agréable mélange des récits que Virgile a tirés tour- à-tour de l'histoire et de la fable, et qui sont autant de tableaux épisodiques qui distraient le lecteur. Le poëte ne varie pas seulement ses tableaux , mais il varie ses expressions avec un art qu'on ne sauroit trop louer. Il emploie quelquefois l'apostrophe, et cette figure anime son récit. L'harmonie imitative vient aussi prodiguer ses merveilles au poète, et le dernier trait de ce tableau est d'une beauté inimitable.
('^) Illa vel intacte segetis per summa volaret
Gramina, iiec teueras cursii la'sissct aristas, etc.
Ces vers, aussi légers que Camille elle-même, sont dans la mémoire de tout le monde : nous nos dispenserons d'en faire sentir les beautés.
Vida, dans son Art poét'ujue, fournit plusieurs exemples de cette harmonie imitative. Pope, dans son poème de la Critique, a imité le morceau de Camille autant que la langue anglaise le lui permettoit. Nous en avons plusieurs imitations dans notre langue, mais aucune n'a rendu les beautés de l'original.
Nons n'avons pas besoin de faire remarquai' ici que ce septième livre se termine de la manière la plus heureuse : la guerre est déclarée, ses principaux acteurs sont connus, et c'est la jeune Camille qui ferme la maidie de cette foule de demi-dieux et de héros. Ce chant est une très belle introduction aux scènes héroïques que le poète va décrire : nous n'avons pu en faire voir toutes les beautés ; mais nous en avons dit assez pour que ceux mêmes qui ne le connoissent point aient lieu de s'étonner de la sévérité des critiques qui en ont été faites.
Un esprit impartial pourra trouver quelques légers défauts dans VÉnéide; mais le§ beautés de tout genre y sont semées avec une telle profusion, que la critique la moins sévère est tovijours reçue avec défaveur. La postérité a fait comme Auguste, qui refusa d'en croire Virgile lui-même lorsqu'il manifestoit des craintes sur le mérite de son ouvrage. Macrobe est le plus acharné des censeurs de ï Enéide; son livre est presque tombé dans l'oubli, et nous pourrions avec raison lui appliquer cette fable de Boccalini, qui sera peut-être aussi applicable à certains critiques de notre temps ; <i Un fameux critique, dit Boccalini, ayant ramassé toutes « les fautes d'un poète célèbre, en fit présent à Apollon ; ce ««dieu les reçut gracieusement, et résolut de récompenser «( l'auteur d'une façon convenable pour la peine qu'il avoit «< prise. Dans cette vue, il mit devant lui un monceau de blé «« qui n'étoit point vanné; il lui ordonna ensuite de séparer <« la paille d'avec le blé , et de la mettre à part. Le critique «< se mit à travailler avec beaucoup d'industrie et de plaisir; «( et, après qu'il eut fait la séparation, Apollon lui présenta It la paille pour sa peine. »
LÉNÉIDE.
tENEIS.
LIBER OCTAVUS.
Ut belli signiim Laurenti Turnus ab arce Extulit, et rauco strepuerunt corniia cantu; Utque acres concussit equos, utque inpulit arma ; Extemplo turbati animi , simul omne tumultu Conjurât trepido Latium , scevitque juventus Effera. Ductores primi, Messapus et Ufens, Gontemtorque deum Mezentius, undique cogunt Auxilia, et latos vastant cultoribus agros.
Mittitur et magni Venulus Diomedis ad urbeni , Qui petat auxilium, et Latio consistere Teucros, Advectum ^Enean classi, victosque Penatis Inferre , et fatis regeni se dicere posci , Edoceat, multasque viro se adjungere gentes Dardanio, et late Latio increbrescere nomen.
LÉINÉIDE.
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