‹ Œuvres de J. Delille (volume 4)Chapitre 5 sur 14 · CHANT PRE311ER · texte numérisé non relu

CHANT PRE311ER

l'homme sous le rapport intellectuel.

Trop heureux le génie, ornement de la scène*, Qui, formé par Thalie, ou cher à Melpomene, Égayant, à son choix, ou tourmentant les cœurs, Fait éclater le rire ou ruisseler les pleurs ; Mais heureux, après lui, lami de la sagesse (') Qui, disciple de Pope, élève de Lucrèce, Sans masque, sans cothurne, et sans illusion, D un style simple et vrai fait parler la raison ! Il n'entend pas pour lui retentir le théâtre Des suffrages bruyants d'une foule idolâtre ; Mais le sage le lit : le sage quelquefois , Pour rêver avec lui, s'enfonce dans les bois ; Et, charmé de ses vers, n'en suspend la lecture Que pour voir les forêts, les cieux et la nature. Content de ce destin, je chante dans mes vers L'Imagination , charme de l'univers.

42 LIMAGINATION.

Je dirai ses attraits, son empire invisible Sur l'être intelligent et sur l'être sensible ; Gomment elle reçoit, par l'organe des sens, L'image des objets , et des lieux et des temps ; Conmient, des arts divins inspirant le délire, Elle anime à-la-fois les pinceaux et la lyre : Je peindrai tour-à-tour ses dangers, ses bienfaits ; Quel soin peut seconder ou régler ses effets ; Comment des arts, des jeux, et des fêtes publiques, Elle étale à nos yeux les pompes politiques ; Et, suppléant aux lois, ou servant leur pouvoir. Par des liens de fleurs elle enchaîne au devoir ; Comment, de mille erreurs créatrice féconde. De fausses déités elle peupla le monde ; A l'argile, à la pierre, éleva des autels ; Devant un bois nuiet prosterna les mortels ; Gomment enfin, du Christ secondant les conquêtes, De leur pompe sacrée elle embellit nos fêtes. Noble et vaste projet! et tel que l'art des vers Jamais d'objets plus grands n'entretint l'univers.

INIais pour la célébrer ma voix a besoin d'elle. Où donc te rencontrer, adorable immortelle? Pom- enchanter l'oreille ou charmer les regards. Dans leurs temples brillants inspires-tu les arts ? Vas-tu sur l'Apennin, sur les Andes sauvages, Prêter de loin l'oreille à la voix des orages? Dans la noire épaisseur de ces antiques bois Où jamais des humains la hache ni la voix

N'interrompit la paix de leur nuit ténébreuse,

AiL\ coteaux d'Hercinie, aux champs de Vallombreuse,

Pensive, égares-tu tes pas silencieux?

De Pomone et de Pan séjour délicieux,

Tibur t amuse-t-il du bruit de ses cascades?

Sur les pompeux débris de quelques colonnades

Le temps te montre-t-il le néant de l'orgueil?

Gémis-tu sur les pas de quelque mère en deuil,

Qui, visitant d'un fils la lugubre demeure,

S'assied, crois.e les bras, baisse la tête, et pleure?

Au sein d'un doux réduit, cher à la volupté.

Dans les bras de l'amour remets-tu la beauté ?

Ou bien aimes-tu mieux , dans sa retraite obscure ,

Charmer l'ami des arts, l'amant de la nature?

Eh bien ! je suis à toi. Viens, ô ma déité !

Viens, telle qu'on t'admire en ta variété,

Folâtrant sur les fleurs, se jouant dans l'orage.

Pour scepti'e une baguette, et pour trône un nuage ;

Conduisant sur ton char, entouré de vapeurs,

Les fantômes légers et les songes trompeurs ;

Ta robe sans agrafe et ton corps sans ceinture,

A l'air abandonnant ta libre chevelure :

Viens, portant dans tes mains le myrte et le laurier,

Le luth du troubadour, la lance du guerrier ;

Variant, comme Iris, tes couleurs et tes charmes,

Le rire dans tes yeux prêt à céder aux larmes ;

Jeune, fraîche, et dans l'air, sur la terre et les flots.

Versant toutes les fleurs, excepté les pavots.

Cependant, pour chanter ta puissance divine, Il en faut, avec art, démêler Toriffine, Les principes cachés et les ressorts secrets : Prenons donc de plus haut ces sublimes objets.

Ce n'est pas sans raison que de l'intelligence Dans les sens ébranlés on plaça la naissance ; Tout entre dans l'esprit par la porte des sens : L'un écoute les sons, distingue les accents ; L'autre des fruits, des fleurs, des arbres et des plantes Apporte jusqu'à nous les vapeurs odorantes ; L'autre goûte des mets les sucs délicieux ; L'œil, plus puissant, embrasse et la terre et les cieux : Mais, tant que le toucher n'a pas instruit la vue, Ses regards ignorants errent dans l'étendue ; Les distances, les lieux, les formes, les grandeurs. Tout est douteux pour l'œil, excepté les couleurs. Mais le toucher, grands dieux! j'en atteste Lucrèce (^*), Le toucher, roi des sens, les surpasse en richesse; C'est l'arbitre des arts, le guide du désir, Le sens de la raison et celui du plaisir. Tous sont assujettis à ce maître suprême, Ou plutôt tous les sens sont le toucher lui-même. Chacun de ses rivaux, dans son pouvoir borné, A son unique emploi demeure confiné :

La puissance du tact est par-tout répandue ; L'ouïe, et l'odorat , et le goût, et la vue , Sont encor le toucher, le plus noble des sens : • Présents, il les dirige, et les remplace absents.

Le mortel qui, sans yeux commençant sa carrière,

Pour ne la voir jamais, arrive à la lumière ,

D'une main curieuse interroge les corps,

Ecoute du toucher les fidèles rapports.

Par lui, de leur couleur s'il perd la jouissance,

11 juge leur grandeur, leurs contours, leur distance.

Que dis-je ! chaque sens, par un heureux concours, Prête aux sens alliés un mutuel secours ; Le frais gazon des eaux m'embellit leur murmure ; Leur murmure, à son tour, m embellit la verdure. L'odorat sert le goût, et l'œil sert l'odorat : L'haleine de la rose ajoute à son éclat ; Et d'un ambre flatteur la pêche parfumée Paroît plus savoureuse à la bouche embaumée. Voyez l'Amour heureux par un double larcin ! La main invite l'œil, l'œil appelle la main; Et d'une bouche fraîche , où le baiser repose. Le parfum est plus doux sur des lèvres de rose. Ainsi tout se répond, et, doublant leurs plaisirs (^), Tous les sens l'un de l'autre éveillent les désirs.

Cependant des objets la trace passagère S'enfuiroit loin de nous comme une ombre légère, Si le ciel n'eût créé ce dépôt précieux Où le goût, l'odorat, et l'oreille, et les yeux, Viennent de ces objets déposer les images, La mémoire. A ce nom se troublent tous nos sages ; Quelle main a creusé ces secrets réservoirs ? Quel dieu range avec art tous ces nombreux tiroirs.

Les vide ou les remplit, les referme ou les ouvre? Les nerfs sont ses sujets, et la tête est son Louvre. Mais conunent, à ses lois toujours obéissants, Vont-ils à son empire assujettir les sens? Comment l'entendent-ils sitôt qu'elle commande ? Comment un souvenir qu'envain elle demande, Dans un temps plus heureux promptement accouru, Quand je n'y sonj^eois pas, a-t-il donc reparu? Au plus ancien dépôt quelquefois si fidèle, Sur un dépôt récent pourquoi me trahit-elle? Pourquoi cette mémoire, agent si merveilleux. Dépend-elle des temps, du hasard et des lieux? Par les soins et les ans , par les maux affoiblie , Comment ressemble-t-elle à la cire vieillie. Qui, fidèle au cachet qu'elle admit autrefois, Refuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts? Enfin, dans le cerveau si l'image est tracée, Comment peut dans un corps s'imprimer la pensée (4) ?

Là finit ton savoir, mortel audacieux ; Va, mesure la teiTe, interroge les cieux, De l'immense univers règle l'ordre suprême ; Mais ne prétends jamais te connoître toi-même ; Là s'ouvre sous tes yeux un abîme sans fonds. Quels que soient cependant ces mystères profonds. Par le secours des sens, par leur vieille alliance, La mémoire entretient son magasin immense. Là repose en secret, accmnulé par eux, Tout ce que m'ont appris mes oreilles, mes yeux :

C FIANT 1. m

Les erreurs, les vertus, les foiblesses humaines ; De la terre et des cieux les nombreux phénomènes ; Ce qui croît sous nos pas, ou resplendit dans l'air. Ou marche sur ce (^lobc, ou nage dans la mer ; Les annales des arts, les fastes de la gloire. Et les lieux, et les temps, et la fable, et l'histoire ; Et des faisceaux légers de fibres et de nerfs Dans l'ombre du cerveau vont graver l'univers. Tel, dans renfoncement d'une retraite obscure, Que n'éclaire qu'à peine une étroite ouverture. Le magique miroir, dans ses mouvants tableaux , Représente à nos yeux et la terre et les eaux ; Les travaux des cités, les lointains paysages. Des objets réfléchis fugitives images.

Mais tandis que les' sens nourrissent ce trésor, Lui-même en remplit un plus admirable encor, Qui sans cesse reçoit et reproduit sans cesse ; L'imagination, féconde enchanteresse.

Qui fait mieux que garder et que se souvenir, Retrace le passé, devance l'avenir, Refait tout ce qui fut,||^it tout ce qui doit être. Dit à l'un d'exister, à l'autre de renaître ; Et, comme à l'Eternel quand sa voix l'appela, L'être encore au néant lui répond : Me voilà. Des maîtres du ciseau, du pinceau, delà lyre, C'est elle qui produit, qui nourrit le délire, Donne au fier conquérant son rapide coup d'œil, Des grands cœurs entretient le généreux orgueil ,

48 LIMAGINATION.

Et par l'espoir d'un nom soutient un grand courage.

Tel, des siècles vengeurs pressentant le suffrage,

Cicéron s'élançoit vers la postérité,

Et de loin écoutoit son immortalité.

La politique même à ma noble déesse

Doit le plus grand essor de sa haute sagesse.

Son regard voit plus loin, en voyant de plus haut ;

Où la foule se traîne, elle arrive d'un saut:

Tel, quand le ver rampant voit à peine un brin d'herbe,

Un immense horizon s'ouvre à l'aigle superbe.

Enfin c'est cet instinct, ce sens divinateur,

Qui donne au grand talent son vol dominateur.

Le présent appartient à tous tant que nous sommes ,

Aux savants le passé, l'avenir aux grands homi|^s ;

Ou si l'esprit recule au gré du souvenir,

C'est pour mieux s'élancer dans le vaste avenir.

Et le mystique amour, la piété touchante. Que ne doivent-ils pas au pouvoir que je chante ! Voyez ce tendre cœiu' qui, prompt à s'enflammer, Vit l'enfer dans une ame incapable d'aimer (^) : Dans les plaisirs sacrés dont k torrent l'inonde, Sait-elle encor s'il est d'autres plaisirs au monde? Loin, bien loin sous ses pieds, elle voit ce séjour ; Il n'est plus que son Dieu, le ciel et son amour. Tantôt, le contemplant dans l'éclat de sa gloire, Elle aime à voir enfin ce qu'elle aimoit à croire ; Tantôt plus haut encor, sur des ailes de feu. Sublime, elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu,

Endure ses affronts, partage ses tortures, D'intarissables pleurs arrose ses blessures ; Tantôt, dans les langueurs d'un ineffable amour. En une longue extase elle épuise le jour ; Et la bouche entrouverte , immobile et pâmée. Elle suceombe au Dieu dont elle est consumée (^) : Tant ce pouvoir divin, cet ascendant vainqueur. Domine sa pensée et subjugue son cœur !

Toutefois, triste ou gaie, ou profonde, ou légère, L'Imagination a plus d'un caractère ; Dépendante des ans, des climats, de nos mœurs. Le jouet, le tyran et des sens et des cœurs ; Des objets tour-à-tour esclave ou souveraine, Elle prend leur empreinte ou leur donne la sienne : Du mobile océan tels les flots onduleux Vont façonner leurs bords ou sont moulés par eux. Tantôt, à recueillir bornant toute sa gloire. Elle n'est qu'une immense et fidèle mémoire , Où, comme en un miroir, se peignent les objets ; Tantôt, d'un prisme heureux imitant les effets. Elle colore tout, et sa vive imposture Multiplie, agrandit, embellit la nature. Ainsi , dans un amas de tissus précieux (^) , Quand Bertin fait briller son goût industrieux, L'étoffe obéissante en cent formes se joue, Se développe eu schaîl, en ceintiu*e se noue, Du pinceau, de l'aiguille emprunte ses couleurs, Brille de diamants, se nuance de fleurs,

T. VIII. l'imagix. i

50 KIMAGINATIOjS.

Ed longs replis flottants fait ondoyer sa moire, Donne un voile à l'amour, une écharpe à la gloire ; Ou, plus ambitieuse en son brillant essor, Sur Taimable Yaudchamp va s'embellir encor(^).

C'est peu de varier, de colorer le monde : La vive enchanteresse, en chimères féconde, Lui donne d'autres dieux, d'autres mœurs, d'autres lois. Et le peuple, à son gré, d'habitants de son choix. Ainsi créoit Rousseau; d'un peuple fantastique, Ainsi le grand Platon forma sa république : Et ne vîmes-nous pas nos régénérateurs , Destnicteurs courageux et hardis créateurs, Des états balancés cherchant les équilibres, Les former tous parfaits, tous vertueux et libres? Dieu garde leurs états ! qu'ils y puissent en paix Fonder leur colonie et n'émigrer jamais (9) !

Ainsi toujours veillant et toujom^s agissante, L'Imagination peint, exagère, enfante ; Même lorsque la nuit ramène le repos.

Quand tout dort, et les vents, et les bois, et les flots, Qui ne sait son pouvoir? Tel que l'airain sonore, Qu'on cesse de frapper et qui résonne encore ; Tel qu'une fois lancé, le rapide vaisseau Se souvient de la rame et vole encor sur l'eau : Ainsi, dans le sommeil, l'ame préoccupée Obéit aux objets dont elle fut frappée ; Ainsi la nuit du jour retrace le tableau ; Ainsi de nos pensers nos rêves sont l'écho.

Des songes, je \e sais, la peinture bizarre

Souvent brouille, déplace, ou confond, ou sépare.

Tel au miroir des eaux notre œil voit retracés

Les nuages en bas, les arbres renversés,

La terre sous les eaux, et les troupeaux dans l'onde.

Et les ruisseaux roulant sur la voûte du monde ;

Mais le fond est le même. En songe, un orateur ('")

En quatre points encor lasse son auditeur.

Bercé par le rouet d'une rauqne éloquence,

En songe, un magistrat s'endort à l'audience ;

En songe, uç bomme en place ,. arrangeant son dédain.

Pour prendre des placets étend encor la main.

En songe, sur la scène, un acteur se déploie ;

L'auteur poursuit sa rime, et le cbasseur sa proie ;

Le grand voit des cordons, l'avare de l'argent.

Et Penthiévre ouvre encor sa main à l'indigent (' ').

En songe, un tendre ami revoit l'ami qu'il pleure (' -) ;

Il reconnoît les lieux, il se rappelle l'heure,

Où dans des pleurs muets prolongeant ses. adieux.

Immobile, long-temps il le suivit des yeux.

Peindrai-je d'un amant le délire et les songes? C'est pour lui que Morphée est riche eu doux mensonges ; D'espérance, d'amour, de désir palpitant, 11 voit l'objet qu'il aime, il l'écoute, il l'entend ; . Il croit voir sur sa bouche, où le refus expire. Mollement se répandre un languissant sourire'; Il croit voir, l'entourant des plus aimables nœuds. S'étendre et s'arrondir ses bras voluptueux ;

Il reçoit ses baisers, ses caresses brûlantes : Tout son corps a frémi sous ses mains caressantes. La nuit fait envier ses prestiges au jour, Et trempe ses pavots du nectar de l'amour ('^).

Ainsi, dans ces erreurs, par un charme suprême, Revit tout ce qui plaît, revit tout ce qu'on aime. Tels, dans la douce paix des Champs Elysiens, On peint de ces beaux lieux les heureux citoyens, Idolâtrant encor l'erreur qu'ils ont chérie. Vaines ombres, qu'amuse une ombre de la vie ('^) ; Les uns d'amour eneor suivant les douces lois,

D'autres au son du luth croyant mêler leurs voix, Ceux-ci faisant voler des chars imaginaires, Et tous, comme ici-bas, heureux par des chimères. Ne croyez pas pomtant qu'envoyés sans dessein, Tous les songes ne soient qu'un simidacre vain. Par eux, déjà le ciel exerce sa justice : Le rêve du méchant est son premie^ supplice. Sous ses lambris pompeux, dans son alcôve d'or('^), Des Belges , que son nom fait tressaillir encor, L'affreux dévastateur, au milieu des nuits sombres, Des riches égorgés croit voir encor les ombres. Un songe les lui montre un poignard dans le flanc. Le poursuit de leurs cris, le couvre de leur sang ; Leur dépouille l'accuse ; en vain son cœur rappelle La pauvreté paisible: il n'est plus digne d'elle. Le ciel, pour le punir, lui laisse ses trésors ; En proie à sa richesse, en proie à ses remords,

Comme un énorme poids son or sur lui retombe, Et des spectres sanglants Tentraînent dans la tombe.

Oublierai-je vos dons, rêves consolateurs? Providence dû pauvre, ils charment ses malheurs. Un songe heureux^ remplit ses celliers et ses granges D'abondantes moissons, de fertiles vendanges. Un songe le fait roi, lui donne des sujets ; Il rêve de trésors, de sceptres, de palais. Trop .court enchantement ! trop passager délire ! Le réveil lui ravit sceptre, couronne, empire ; Mais il garde l'espoir, l'espoir, son seid flatteur. Et les illusions, ces doux rêves du cœur.

Apprenons maintenant quels ressorts invisibles Réveillent des objets les miages sensibles ; Et comment nos pensers, toujours contagieux, L'un par l'autre avertis, communiquent entre eux. Telle est de notre esprit la marche involontaire ; Nulle pensée en nous ne languit solitaire ; L'une rappelle l'autre, et grace aux nœuds secrets Par qui sont alliés les différents objets. En images sans fin une image est féconde : Tel un caillou tombant forme un cercle dans l'onde ; Un autre lui succède, et tous les flots troublés Étendent jusqu'aux bords leurs cercles redoublés. Observez les tableaux que notre esprit compose : Tantôt c'est un effet qui rappelle la cause, Et la cause tantôt rappelle les effets. Ainsi le bienfaiteur retrace les bienfaits,

Et le bienfait réveille une image chérie ; Ainsi, mes prés, mes bois, chers à ma rêverie. Me parlent du grand Etre ; et mes humbles chansons Disent, comme Virgile : Un Dieu m'a fait ces dons. Tantôt dans la pensée accourent et s'assemblent Des objets séparés, dont les traits se ressemblent. Ce hameau vous a plu ! Ne vous peindroit-il pas Les lieux où votre enfance a fait les premiers pas? Le trait le plus léger, surpris sur un visage, De l'être qu'on chérit nous rappelle l'image. Regardez les transports de ce couple amoureux : Ils vous peindront les jours où vous fûtes heureux.

Pour varier encor sa brillante peinture, L'Imagination dans la même nature Ne choisit pas toujours les traits de ses tableaux ; Pour rajeunir ces traits par des rapports nouveaux. Dans les mondes divers incessamment errante , Entre la bmte et l'honmie, entre Fhonune et la plante, Et la terre et le ciel, et l'esprit et le corps. Elle cherche et saisit d'ingénieux accords ; Et d'un régne dans l'autre en transporte l'image. De là l'Allégorie, ornement du langage.

Ce mont jusques au ciel s'élève avec orgueil ; Ces myrtes sont riants, ces cyprès sont en deuil ; Le lis peint la candeur, et l'agneau 4'innocence ; Le lion, d'un héros exprime la vaillance. Une herbe est parasite, un zéphyr indiscret ; Et, si ce tour vieilli peut peindre un jeune objet.

Grace à ce teint brillant où la beauté repose,

Églé sera long-temps comparée à la rose.

Vqyez nos factions : c'est la foreur des flots :

Nos jours sont un orage, et la France un chaos.

Mais riiistoire, sur-tout, clans ses pages fidèles.

Se plaît à nous offrir ses brillants parallèles:

Notre esprit s'en amuse : il compare, à son choix,

Les succès, les revers, les peuples et les rois,

Les siècles écoulés, et le siècle où nous sommes,

Les grands événements, et sur-tout les grands hommes.

Il aime à rapprocher Robespierre et Cromwell,

Le poignard de Caton et la flèche de Tell ;

Et des derniers Romains si je lis les annales,

Des petits et des grands les discordes fatales ,

Le luxe subjuguant ces rois de l'univers,

Les esclaves s'armant des débris de leurs fers ;

Les harangues des chefs, leurs sanglants artifices,

L'ambition féroce égorgeant ses complices,

Des registres de morts les tableaux odieux,

L'oubli de tous les droits, né de l'oubli des dieux ;

Les riches dépouillés, et la guerre civile

Partageant aux vainqueurs jusqu'aux champs de Virgile,

L'Imagination compare ces tableaux,

Et dans les maux passés croit voir nos propres maux :

Tant des lieux et des temps, prompte à franchir l'espace,

D'un âge dans un autre elle aime à voir la trace !

Par des effets plus sûrs encore et plus puissants , Le contraste nous frappe en de contraires sens ;

Des termes opposés qu'à nos yeux elle étale,

L Imagination mesure Tintervalle ;

Passe de l'un à l'autre, et l'inconstant désir

Veut changer de tableaux, pour changer de plaisir.

Aboyez-vous, sous le ciel de l'ardente Italie ('^),

Virgile regretter la fraîche Thessalie ?

O qui le portera sous ces riants berceaux,

Dans ces noires forêts, au bord de ces ruisseaux ?

Des personnes, des lieux, la grandeur éclipsée,

Par l'effet du contraste attache la pensée.

Ainsi, contre ces murs, monument de l'orgueil, -

Où Rome antique étonne et lasse encor notre œil.

Et qu'abandonne au temps sa fille négligente*

J'aime à voir s'appuyer la cabane indigente.

Que Sylla meure en proie aux insectes hideux ('"),

Qui de la pauvreté sout les hôtes honteux.

Je m'étonne et m'écrie : « Est-ce donc là cet homme,

Vainqueur dans Orchomène, et le bourreau de Rome ! »

Bélisaire ! à ce nom trembla le monde entier ('^ ),

Et son casque tendu sollicite un denier !

J'achnire, en gémissant, tant de maux et de gloire,

Et les dons de l'aumône aux mains de la victoire.

Tantôt, pleurant ton sort, descendu de si haut,

O Stuart ! je té suis du trône à l'échafaud.

Tantôt, de Marins méditant le naufrage,

Je mêle ses débris aux débris de Carthage ;

Et si je ne craignois d'éveiller nos douleurs,

Quels désastres plus grands feroient couler nos pleurs,

GHANT I. 57

Et près de la grandeur niontrçroient la misère ! Enfin, quand l'art invente ou trace un caractère, Qui me frappe le plus ? C est le contraste heureux D une ame violente et d'un cœur généreux, .l'admire de sang-froid le sage Idoméuéc ('9), Et le prudent Ulysse, et le pieux Enée : INIais qu'on me montre Achille, Achille, ame de feu, Dont la rage est d'ua tigre, et les vertus d'un dieu ; D'amitié, de fureur, héroïque assemblage, Sentant profondément le bienfait et l'outrage. Tonnant dans les combats, ou, la lyre à la main, Seid, au bord de la mer, consolant son chagrin ; Pour apaiser Patrocle en sa demeure sombre. Tourmentant un cadavre et punissant une ombre ; Et quand Priam d'Hector vient chercher les débris, Respectant un vieux père et lui rendant son fils : Ce grand tableau m'étonne , et mon ame tremblante .Frémit tout à-la-fois de joie et d'épouvante : Tant, prompt à nous frapper, en de contraires sens, Le contraste sur nous a des effets puissants ! Il étonne , il éveille , il excite notre ame : De deux cailloux choqués ainsi jaillit la flamme. Tels, quand deux vents rivaux se disputent les mers. Les flots, en se heurtant, s'élancent dans les airs.

Enfin, par le hasard d'un heureux voisinage, Une image souvent éveille une autre image. Sans être ressemblants, ni contraires entre eux, Les objets plus voisins sont plus contagieux ;

r.8 L'IMAGINATION.

Et ce tissu brillant des images de lame , L'esprit, avec plaisir, en suit toute la trame. Seul, et désoccupé, j'erre dans ce jardin ; Une rose à mes yeux se présente : soudain Je rêve à cette fleur : de sa coupe vermeille Je songe que les sucs alimentent FalDeille ; Elle en pétrit son miel, en bâtit son palais ; Une reine y commande, et le gouverne en paix. Je songe à ces grands noms de roi, de république ; Je compare, j'oppose à Fessaim monarchique Ces fourmis , qui, sans arts, sans palais élégants, Habitent dans un antre, et vivent en brigands.

Quelque^ états pourtant, avec luidépendance. Unirent quelquefois les arts et Tabondance, Me dis-je ; mais des mœurs l'inflexible fierté, Et ces fougueux débats cliers à la liberté. Enfantent trop souvent les discordes civiles. Ensanglantent les champs et dépeuplent les villes. Moi , je suis pour un chef ; son pouvoir est plus doux : Mais ce pouvoir heureux n'appartient-il qu'à nous ? Je tourne vers les cieux ma course vagabonde ; Là mon œil voit régner le grand flambeau du monde D'un éclat emprunté brillant autour de lui. Les astres de sa cour lui prêtent leur appui. De là je redescends sur cette pauvre terre. Et dis à tous ces fous qui se livrent la guerre Pour des systèmes vains et de plus vains projets : ' " La royauté n'est point le malheur des sujets ;

Elle préside au ciel comme aux lieux où nous sommes, Et gouverne à-la-fois les astres et les hommes. " Ainsi l'esprit voyage ; ainsi, rêvant tout bas, J'arrive d'une fleur au destin des états : Tant chaque idée entraine ime suite nombreuse !

Voyez ces longs canaux, retraite ténébreuse Des esprits sullm^eux qui, prêts à s'allumer. N'attendent que la main qui va les enflammer ; De cet amas dormant de nitre et de bitume. Qu'une étincelle approche, un feu soudain s'allume ; Il court de tube en tube, erre de tous côtés. Fait éclore,''en jiassaut, mille objets enchantés . C'est un fleuve de feu, c'est un dragon superbe ; Ici tourne un soleil , là s'élance une gerbe , Des astres inconnus peuplent le firmament : Cue étincelle a fait ce vaste embrasement.

Mais un débat fameux s'élève entre les sages (^") : Du monde et deâ objets d'imparfaites images Ont-elles précédé notre aiTivée au jour? Je sais que dans la nuit de son premier séjour, De sa tunique épaisse encore enveloppée, L'enfance des objets ne peut être frappée; Mais ce sentiment prompt, cet élan des besoins Qui devance le temps, la culture et les soins, Veut, compare, choisit, aime, hait, craint, espère; Qui n'en voit dans l'enfant l'empreinte héréditaire '^ Et si, dès qu'ils sont nés, déjà des animaux L'instinct intelligent choisit les végétaux ;

Si le chien jnontagnard hérite de sa race

L'adresse paternelle aussi bien que l'audace ;

Si l'oiseau, de son œuf sait briser la prison ;

Si, de ses murs de cire élevant la cloison,

L'abeille géomètre a su par elle-même.

Dans ses angles savants, résoudre un grand problème ;

A l'aspect d'un point noir, si la poule à grands cris

Sous son' aile inquiète assemble ses petits ;

Si, quand le tigre au loin poursuit sacoufse errante.

Le buffle, saris le voir, se roule d'épouvante ;

Si l'instinct est si prompt et si sûr dans ses lois (^'),

La sublime raison a-t-elle moins de droits ?

Je sais que de l'instinct notre raison diffère :

L'une agit librement, l'autre est involontaire ;

L'instinct veut deviner, la raison veut savoir ;

L'un sait mieux pressentir, et l'autre mieux prévoir ;

L une luit pai^ degrés, l'autre soudain s'enflamme ;

L'un est l'éclair des sens, l'autre le jour de l'ame ;

Enfin, quand la raison hésite et flotte encor,

Souvent l'instinct rapide a déjà pris l'essor..

N'allons pas toutefois, calomniant l'enfance, De la raison tardive accuser l'indolence ; Voyez comme l'enfant, avide des objets.

Les saisit, les dévore, et, tels que d'anciens traits Aux approches du feu renaissent sur la cire , Semble se souvenir bien plutôt que s'instruire. De là ce mot fameux qu'un sage a publié (^^) : « L'homme n'ignoroit pas : il n'avoit qu'oublié. »

Et si ce doux.pioduit de rboinmect de la femme

Est l'extrait le plus pm- de leurs sens, de leur ame,

Pourquoi n'auroient-ils [)as déposé dans son sein

Du tableau de la vie un informe dessin r'

Je sais que les leçons, l'âge, lexpérience,

De leurs impressions marquant la molle enfance,

A, ce premier cachet et des sens et du cœur.

Viennent joindre leurs traits : mais si cette liqueur,

Qui coule du pressoir dans la cuve fumante.

Fermente tous les ans quand la vigne fermente,

Et loin du sol natal, de la vigne et du ciel,

Répond dans sa prison à l'arbre paternel.

De ces traits primitifs qu'aucun pouvoir n'efface,

Groirai-je que l'enfant ne garde pas la trace ?

Je ne citerai point ces taches, ces couleurs.

Ces signes d'animaux, et de fruits, et de fleurs,

Dont, suivant nos aïeux, amoureux de prodiges,

La mère à son enfant imprime les vestiges.

Et qui peut en douter? Des auteurs de nos jours,

Les plaisirs, les douleurs, les bames, les amours.

Déjà, dans son obscure et vivante retraite.

L'enfant en a senti l'impression secrète.

Prête à le mettre au jour, la mère de Stuart (^^)

Voit son amant tomber sous vingt coups de poignard

Et, tremblant d'un fer nu, roi pédant et frivole.

Son fils livre la guerre aux docteurs de l'école,

Et le savant dilemme, et les doctes débats,

Furent son arme unique et ses plus grands combats.

Mais, jusqu'où de l'esprit s'étendra la culture ? Jusqu'où doit le savoir féconder la nature ? Les Muses aiment peu de longs raisonnements : Un récit dira plus que de froids arguments.

Au sein de cette mer qu'on nomme Pacifique (- ^) , L'île de Péliou lève son front antique. Chef-d'œuvre dé l'insfinct , phénomène des lois , Simple, niais non grossier, étranger à-la-fois Aux vices élégants , aux barbares usages Des peuples policés et des hordes sauvages. Son peuple heureux ignore, et cette urbanité Qui trahit avec grace, et là férocité Qui rapporte en chantant dans ses mains triomphantes, Du crâne des vaincus les dépouilles sanglantes. Son doux repos n'est point un stérile loisir : A côté du travail il trouve le plaisir. Le chef donne l'exemple en son palais de chamne, Et quand il a dicté des lois à son royaume, Il revient à l'ouvrage. Aucun ne sait mieux l'art D'emmancher la coignée et d'emplumer un dard. ÏjCs poissons de leurs eaux et les fruits de leur terre, Voilà leurs simples mets : aussi l'affreuse guerre Trouble bien rarement et leurs champs et leurs jours : C'est pour le superflu que l'on combat toujours. Être justes et bons fait leur plus douce gloire ; Et quand des nations la désolante histoire Nous a peint leurs malheurs, leurs combats, leurs forfaits, Le'lecteur fatigué, pour reposer en paix.

CHANT' r. G3

Se plaît à rencontrer ce peuple débonnaire, Semblable à la tribu qtie nous a peip^te Homère, Qui, de simple laitage, et de fruits, et de miel, A^ivoit au bout du monde, et que le roi du ciel Coutemploit quelquefois de son trône sublime. Pour délasser ses yeux des spectacles du crime.

Un vaisseau qu'Albion vit^sortir de ses ports (^'), Heureux dans son naufrage, échoua sur ces bords ; Là a éclatèrent point ces cris affreux de joie De brigands affamés qui fondent sur leur proie ; Ce peuple hospitalier accueillit leurs malheurs, Leur donna des secoui's, un asile et des pleurs. Eu voyant tant d'honnem", de bonté, de franchise. Des fiers Européens quelle fut là surprise ! ' Ah ! si l'homme est heureux avec si peu d'efforts, A quoi bon tous nos arts ? à quoi bon nos trésors ? >; Disoient-ils. Mais de ceux qu'y poussa le naufrage, Nul d'im œiFsi charmé ne -vit ce beau rivage, Qu'un j eune homme doux , simple en ses mœurs , en ses traits, Que le ciel pour ces lieux sembla former exprès. Nul dans les jeux du corps u'égaloit son adresse ; Ses pieds légers, du cerf défioient la vitesse ; Son çorp« à la beauté, ce trop fragile don, Joignoit des mouvements le facile abandon ; Plutôt bon qiie poli, moins empressé que tendre^, Son ame d'un coup d'œil savoit se faii'e entendre : Tous ses goûts étoient purs ; au luxe des cités Il préféroît des champs les naïves beautés.

6â L'IMAGINATION.

Né dans le sein des arts, il ainloit la nature ;

La seule propreté composoit sa parure ;

Nul ne vit ses cheveux, aussi libres que l'air.

Par la poudre blanchis, ou tordus par le 1er ;

Quelquefois seulement leurs touffes vagabondes

Du jais le plus luisant se teignoient dans les ondes ;

Son esprit cultivé négligeoit ses trésors.

En vain de l'harmonie il apprit les accords ;

Il n'aimoit d'autres airs que ceux qu'à ses compagnes

Redit sur son hautbois le berger des montagnes.

Ou du barde écossais les sons majestueux ;

Et pour peindi'e, en un mot, cet enfant vertueux,

Le Centaure autrefois l'eût voulu pour Achille,

Mentor pour Télémaque, et Rousseau pour Emile.

Aussi son œil à peine a vu ces beaux climats,

Ce peuple simple et doux, son cœur n'hésite pas ;

Il adopte ces lieux ; et son ame attendrie.

Pour la première fois croit trouver sa patrie.

Pour ajouter encore à son enchantement,

A ses yeux eni\ rés s'offre un objet charmant.

Son nom étoit Zoé : de sa taille élégante

Le jonc n'égale pas la souplesse ondoyante ;

Son port, son air, ses traits sembloient faits pour l'amour;

Ses yeux tantôt lançoieut les feux ardents du jour,

Et tantôt se voilant de leur longue paupière,

Du doux astre des nuits imitoient la lumière.

Qu'importe la couleur au jeune homme amoureux ?

Le cœur dément bientôt le jugement des yeux;

Et quand il la pressoit sur son cœur idolâtre,

On croyoit voir Tebene à côté de lalbâtre.

Dans le ravissement de ses nouveaux destins ('^'),

Adieu l'Euro j>e, adieu ses arts et ses festins !

Tel un jeune coursier, fait pour Findépendance ,

De sa beUe prison dédaignant l'abondance.

Rompt ses li"ens, s'écbappe, et, perdu dans les champs.

Écoute en liberté ses sauvages penchants;

Suit sa compagne aux champs, la suit à la pâture,

Et possède, à son gré, le ciel et la nature.

Dans le temps que Walter, par un charme secret, Se rend à son instinct, et suit son doux attrait. Des arts européens, de leurs brillants prestiges. Boo, fils du monarque, adiiairoit les prodiges ; Un jour nouveau pour lui vint luire à ses regards : Le ciel même sembloit l'avoir fait pour les arts. L'esquif et le canot, la rapide nacelle, Avoient pris sous ses mains une forme nouvelle. Nul plus adroitement ne tressoit les roseaux. Ne cultivoit la terre, et ne fendoit les eaux ; Et dans les arts bornés, connus dans sa patrie, Chaque jour signaloit son heureuse industrie. Aussi de ce vaisseau dont les débris épars, Tout fracassé qu'il est, étonnent ses regards. Il va voir chaque jour l'étonnant artifice; Il en voit à loisir réparer l'édifice : Il dévore des yeux tout ce savant amas D'ancres, de gouvernails, de voiles et de mâts ;

T. VIII. l'im\gin. I. 5

Il veut partir ; il veut, loin de ces bords sauvages, Des peuples policés recueillir les usages. Tel l'arbre montagnard dont le sommet mouvant Ne boit que la rosée, et n'obéit qu'au vent, S'en va dans les jardins, oubliant la nature, Implorer l'arrosoir et subir la culture. En vain les yeux en pleurs , la douleur dans le sein (^") , Son père en cheveux blancs s'oppose à son dessein. « O mon fils ! disoit-il, quelle ardeur téméraire Te fait chercher si loin une terre étrangère ? Où t'emporte l'amour d'un dangereux honneur? Que peut-on regretter, quand on a le bonheur ? De quoi nous serviront ces arts d'un autre monde ? Rendront-ils de nos mers la pêche plus féconde ? Un ciel plus bienfaisant brillera-t-il pour nous ? L'air que nous respirons en sera-t-il plus doux? Nos fruits plus savoureux, l'onde plus salutaire? En aimêras-tu mieux ton pays et ton père? Voilà les vrais trésors : veux-tu, par leurs effets, De ces arts si vantés connoître les bienfaits , Regarde ces débris épars sur ce rivage. Que dis-je ! ah ! loin de moi ce funeste présage ! Quel est, si je te perds, l'espoir de mes vieux ans ? Abjure, mon cher fils, ces projets imprudents ; Et, si tu n'en crois pas mes secrètes alarmes, Ecoute mes sanglots, et vois couler mes larmes. »

Inutile discours! le vaisseau réparé.

Du port qui l'arrêtoit à sortir préparé,

CHANT I. Vu

Attendoit le signal, et déjà de ses voiles

Une haleine propice avoit gonflé les toiles.

Au rivage fatal le vieillard suijt son fils,

Et le fixant long-temps de ses yeux attendris,

« Hé bien, va, pars ; je cède à ton impatience ;

Mais que je vais souffrir^ dans ta cruelle absence !

Ce fil, de qui les nœuds nous mesurent les jours (^^),

Dans mes tremblantes mains je le tiendrai toujours.

Tous les jours je vais croire, au gré de mon envie,

En ôtant à ces nœuds ajouter à ma vie.

Et toi, bonté du ciel, si je dois le revoir (-9),

Si les vents, si les flots secondent mon espoir,

S'il doit remplir les vœux d'un père qui l'adore,

Si son cœur, sur mon sein, doit palpiter encore.

Ah ! prolonge mes jours, il n'est point de tourment

Qui ne cède à l'espoir de cet embrassement.

Mais au bord du tombeau s'il faut que je le pleure,

O ciel ! fais-moi mourir, fais-moi mourir sur l'heure,

Et qu'enfin, prévenant un plus funeste sort,

Je meure de ma crainte, et non pas de sa mort ! »

Il dit ; et le cœur plein d'espérance et d'alarmes A ces derniers adieux joint un torrent de larmes. On l'entoure, on l'emporte, et ses pleurs et ses cris A son palais encor redemandent son fils.

A peine cependant le jeune et fier sauvage De la riche Albion a touché le rivage, Dieux ! quels furent sa joie et son ravissement ! Tout étoit nouveauté, prodige, enchantement.

Tout ce nombreux concours des villes opulentes,

Les^^oursiers attelés à des maisons roulantes,

Les pompes de la scène, et Torg^ieil des palais,

Les glaces répétant et doublant les objets,

Les ports, les arsenaux, le sénat, les lycées.

Tout payoit un tribut à ses jeunes pensées,

Tout formoit son esprit. Tel l'onyx brut encor.

Dont la terre a long-temps recelé le trésor.

Perd sous les mains de l'ai't son écorce grossière,

Et de son sein poli réfléchit la lumière.

Son bonheur fut entier jusqu'au funeste jour

Où la jeune Willis lui fit sentir l'amour.

Plus que d'un sentiment, avide d'un hommage,

La coquette Willis étoit vaine et volage ;

Willis ne connut point cette discrète ardeur

D'une amante sans art, qui des plaisirs du cœur

Se pénétre en secret, et ne veut de sa flamme

Pour juge que l'amour, pour témoin que son ame.

L'éclat seul l'attiroit , et son orgueil chai^mé

Aimeroit moins Boo, s'il étoit moins aimé.

Aussi quand il fallut quitter ce grand théâtre.

Ces pompes, ces vains bruits que son cœur idolâtre.

Un injuste dégoût refroidit son ardeur :

Boo le ressentit jusques au fond du cœur ;

Le chagrin destructeur s'allimia dans ses veines:

Ainsi que les plaisirs , il ressentoit les peines.

Alors ses premiers jours et ses premiers plaisirs,

Ses innocents travaux et ses heureux loisirs,

Désabusant son cœur d'un vain rêve de gloiie , Revinrent à-la-fois assiéger sa mémoire.

Pour combler ses tourments, un écrit de Walter, Qui par un vent propice avoit franchi la mer. Lui contoit son bonheur, sa douce destinée. Ses amours et les fruits d'un heureux hyménée. Alors le cœur en proie au regret dévorant, « O trop heureux Walter ! disoit-il en pleurant , Qu'au malheureux Boo ton sort doit faire envie ! Hélas ! ainsi que moi , tu changeas de patrie ; Mais tu jouis en paix de tes tendres amours, Et l'infidélité n'a point troublé tes jours ; Mais à ton cœur constant répond une ame pure ; Et moi, triste jouet d'une femme parjure. Je porte au fond du cœur un trait empoisonné. Que n'ais-je su, paisible aux lieux où je suis né. Auprès de mes amis, de mes noires compagnes. Des princes mes aïeux cultiver les campagnes ! Et toi dont j'am^ois dû mieux suivre les avis. Ah ! si, comme autrefois tu l'as dit à ton fils, La douce sympathie, en dépit de l'absence, Nous fait de ceux qu'on aime éprouver la souffrance , O mon père, combien tu dois verser de pleurs ! Mais hélas ! c'en est fait : je succombe, je meurs ; Je meurs dans les beaux jours de mon adolescence; Je meurs loin des beaux lieux si chers à mon enfance ! O champs de mon pays ! ô fortuné séjour ! . Qu'habitent le travail, l'innocence et l'amour ;

Fleuves majestueux, délicieux rivage, Mers que mes jeunes bras traversoient à la nage, Bananiers dont j'aimois les ombrages touffus, Arbres que j'ai plantés, je ne vous verrai plus ! Je ne porterai pas au sein de ma patrie Ces merveilles des arts, ces fruits de l'industrie. Consolez-vous : ces arts ne font pas le bonheur. Et vous, ô mes amis ! si des marques d'honneur Peuvent toucher les morts sur le rivage sombre , Du malheureux Boo ne dédaignez pas l'oinbre. Que mou nom soit encor répété pai^mi vous, Et dites en pleurant : Boo mourut pour nous. » Il dit ; et l'œil tourné vers la carte chérie (^") Où l'art ingénieux lui traçoit sa patrie. Tantôt vers ces écrits , monuments de nos arts , Tournant languissamment ses douloureux regards, Il expire en sa fleur : ainsi la jeune abeille Qui butinoit le thym et la rose vermeille. Prête de déposer dans ses foyers chéris L'extrait de la rosée, et des fleurs et des fruits. Succombe sous le poids de sa moisson nouvelle, Et regrette, en mourant, la ruche maternelle. O Walter ! ô Boo ! noms chéris et sacrés ! Vainement par le sort vous fûtes séparés : Tant que les bois verront renaître le feuillage, Tant que de l'art des vers l'ingénieux langage De sons harmonieux charmera l'univers.

Ainsi que dans nos cœurs, vous vivrez dans mes vers.

De vos sorts différents que dois-je enfin conclure? Qu'il faut du haut des arts descendre à la nature? Non : leurs amusements, quand les mœurs ne so'nt plus, Calment les passions, nourrissent les vertus ; Laissons jouir des arts celui qui les possède : S'ils ont fait quelques maux, ils en sont le reméde('^'); Et moi-même bientôt, leur consacrant ma voix, Je peindrai leurs plaisirs et dicterai leurs lois.

Écrire sur l'Imagination , c'est peindre en peintre ^ a dit M. de Boufflers ; et il faut que ce peintre se peigne lui-même. Mais quel peintre ! celui de l'univers , de l'infini , qui anime , qui élève la nature en y joignant l'idéal. Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on sent, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on rêve, entroit nécessau'ement dans cet immense tableau : il falloit fixer la mobilité , saisir ce qui est plus prompt que l'éclair ; enchaîner ce qu'il y a en nous de plus indépendant de nousmêmes.

«La richesse toujours croissante du sujet, a dit encore M. de Boufflers dans un commencement de notes qu'il avoit entreprises , mourant , sur le poème de V Imagination , la richesse toujours croissante du sujet , qui semble s'agrandir à mesure qu'on le médite , convenoit d'autant mieux au génie rapide et au caractère envahisseur de notre poète, qu'il étoit sûr d'en voir toujours la fleur et jamais la fin ; et si , par une faveur que si peu de rivaux auroient mérité de partager, il lui avoit été accordé cent ans pour ce beau travail , au bout des cent ans il se seroit trouvé du travail préparé pour plus de mille. Le monde entier n'est qu'un atome dans le système de l'imagination. >'

On ne peut assez admirer avec quel art et quelle sagesse Delille a distingué, classé, et groupé les différentes masses d'idées qui sembloient devoir embarrasser sa marche dans ce chaos spirituel et ce labyrinthe moral. On l'a souvent chicané sur ses plans; mais il est remarquable que

celui de ses ouvrages dont le plan semble le plus méthodique soit précisément celui où le plan paroissoit le plus difficile. Il examine, il définit, il anatomise d'abord l'imagination; il la peint en elle-même, puis dans ses impressions, ensuite dans ses effets , ses productions, et ses ouvrages. De là il passe à son influence sur le bonheur particulier et public, sur la. morale et la politique; enfin la religion, qu'on peut i^egarder comme l'apothéose de son sujet , couronne ce divin poëme.

Le sujet de ce poëme, comme on le voit par les titres des huit chants qui le composent, embrasse à-la-fois les opérations les plus délicates de l'esprit, les mystères de la mémoire, les secrets du cœur et des passions, et l'empire que les merveilles de la nature , les prodiges des arts , et sur-tout les cultes religieux , exercent sur l'imagination. Delille porte toujours sans effort et sans contrainte le joug de la versification ; son talent est aussi riche, aussi fécond, aussi varié que les sujets qu'il traite; et son style est en général trop pur et trop élégant pour avoir besoin d'être commenté. Lorsqu'un grave philosophe s'avisa de clouer des remarques aux pièces fugitives de Voltaire , M. de Rivârol le compara plaisamment à un commis de la douane, qui attache des plombs aux gazes d'Italie. Nous tâcherons de ne pas oublier cette comparaison. Cependant les idées métaphysiques , que Delille exprime avec une heureuse précision , peuvent avoir besoin de développements : tous les lecteurs n'auront pas présents à leur pensée les faits historiques, les monuments, les anecdotes, les voyages qu'il rappelle; et, sans vouloir prévenir le jugement du pubhc sur le fond de l'ouvrage, on a cru devoir indiquer dans les détails quelques ressemblances, quelques rapprochements avec les anciens, et quelques vers imités du grand poète dont Delille est parmi nous Tinterprète , et, pour ainsi dire , l'élève et le rival. Tel est l'unique objet de ces notes. Elles seroient plus intéressantes , si l'auteur du poëme, aveugle comme Homère

et Milton , avoit pu se cliarf^er lui-même de ces recherches. L'amitié qui le supplée ne sauroit le remplacer; elle doit s'interdire l'honneur de parler en son nom, et répondre seule des erreurs qu'on trouvera dans ces notes , si la critique ne dédaigne point de s'en occuper.

(') Mais heureux, après lui, l'ami de la sagesse Qui, disciple de Pope, élève de Lucrèce, Sans masque, sans cothurne et sans illusion , D'un style simple et vrai fait parler la raison !

Lucrèce et Pope ont fondé leur réputation sur des poèmes qui ne sont ni épiques , ni dramatiques , ni purement didactiques. Ils ont intéressé sans action et sans caractères ; ils ont instruit sans se borner à des préceptes particuliers. Homère , Sophocle , Pindare , avoient laissé de grands modèles qui ont fait d'illustres imitateurs. Lucrèce et Pôpe ont ambitionné des succès différents. Faut -il les condamner, et avec eux Ovide, Hésiode, Thompson, le fils dti g^rand Racine, Saint- Lambert, tant d'autres poètes illustres chez les anciens et chez les modernes , sous prétexte qu'ils ont écrit dans un genre dont le caractère est plus vague elles bornes plus incertaines? Ce genre a été vivement attaqué; mais peutêtre a-t-on affecté de confondre avec l'emploi judicieux l'abus trop facile du genre; et-, dans cette dernière supposition , il ne seroit pas moins injuste d'imputer à la poésie pittoresque et plïilosophique certains ouvrages en vers et en prose , gonflés de descriptions et d'ennui , qu'il le seroit d'accuser l'art dramatique des tragédies de Pradon et de ses successeurs. Aussi cette question sur le mérite des genres n'en est pas une pour ceux qui aiment véritablement la poésie. Delille, dont les ouvrages suffiroient pour la résoudre , ne conteste point la prééminence de Melpomene et deThalie; mais il réclame une place honorable pour une muse plus modeste, et nous croyons qu'elle n'a besoin , pour l'obtenir, que de montrer les titres qu'elle tient de lui.

(') Mais le toucher, grands dieux! j'en atteste Lucrèce, Le toucher, roi dos sens , les surpasse en richesse.

Il est reconnu que le tact ou le toucher est le plus sûr de tous les sens. C'est lui qui rectifie tous les autres , dont les effets ne seroient souvent que des illusions, s'il ne venojt à leur secours: c'est, en conséquence, le dernier retranchement de l'incrédulité. Il ajoute à cet avantage celui d'être la sensation la plus générale. L'homme ne voit et n'entend que par une petite partie de son corps ; mais par-tout où se trouvent des nerfs et de la vie il éprouve plus ou moins la sensation du toucher. Quoique les doigts de la main soient l'organe le plus naturel du tact , son action se fait sentir par les organes de tous les autres sens ; et c'est dans cette acception que l'auteur de ce poème a dit plus bas :

Ou plutôt tous les sens sont le toucher lui-même.

La vue est celui que le toucher supplée le plus imparfaitement. Il va quelquefois jusqu'à juger les distances, comme Descartes l'a observé le premier; mais il ne faut pas croire, bien qu'on ait osé le dire avec un air de confiance, que l'art et la finesse du tact puissent jamais s'étendre jusqu'au discernement des couleurs. Aldrovandi rapporte qu'un sculpteur assez habile, étant devenu aveugle à l'âge de vingt ans, voulut , après dix années de repos , essayer ce qu'il pourroit produire encore dans son art, et qu'il fit à Rome une statue en plâtre qui ressembloit parfaitement au pape Urbain VIII. Mais ce fait ne prouve que la puissance de l'imagination et de la mémoire. Qui l'a mieux connu , qui l'a plus éprouvé que Delille lui-même? Réduit dans les dei'nières années de sa vie à un état presque complet de cécité, tous ceux qui l'ont connu à cette époque savent et peuvent attester avec quelle supériorité il suppléoit par l'organe du toucher au sens de la vue.

(5) Ainsi tout se répond, et, doublant leurs plaisirs, Tous les sens l'un de l'autre éveillent les désirs.

L'auteur de Y Histoire naturelle de lliomme explique cette correspondance secrète des sens par la disposition des nerfs qui forment le jeu de toutes les parties et l'action de tous les membres. Ce sont eux , dit-il , qui sont l'organe immédiat du sentiment, qui se diversifie et change, pour ainsi dire, de nature, suivant leur différente disposition , en sorte que, selon leur nombre, leur finesse, leur arrangement, leur qualité, ils portent à l'ame différentes manières de sentir, qu'on a distinguées par le nom de sensations : on diroit qu'elles n'ont rien de semblable , et cependant elles ont entre elles une correspondance continuelle et rapide. Mais , puisque tous les sens ont un principe commun, et ne sont que des membranes nerveuses, différemment étendues, disposées et placées ; puisque les nerfs sont l'organe général du sentiment, et peuvent seuls l'exciter dans toutes les parties du corps humain ; enfin, puisque les sens ne sont que des formes variées de la même substance, ou des nerfs différemment ordonnés ej disposés, il n'est pas étonnant que les sensations qui en résultenrne soient pas entre elles aussi différentes qu'elles le paroissent , et qu'elles aient une communication réciproque qui, pour être invisible, n'en est pas moins réelle et constante.

Il me semble qu'avant de chanter la puissance de l'imagination , le poète a eu raison de nous développer le mécanisme des sens, qui exercent tant d'influence sur elle. Les sens, en effet, sont les intermédiaires du commerce de l'homme avec le reste de l'univers. Ce commerce , dit M. le chevalier de Jaucourt, se fait toujours par une matière qui affecte quelque organe : « Depuis le toucher jusqu'à la vue, cette matière est de plus en plus subtile , de plus en plus répandue loin de nous, et par -là de plus en plus capable d'étendre les bornes de notre commerce. Des corps, des li-

queurs , des vapeurs, de l'air, de la lumière, voilà la gradation de ses correspondances ; et les sens par lesquels elles se font sont nos interprètes , et , pour ainsi dire , nos gazetiers : plus leurs nouvelles viennent de loin , plus il faut s'en défier. Le toucher, qui est le plus borné des sens, est aussi le plus sûr de tous : le goût et l'odorat le sont encore assez; mais l'ouïe commence à nous tromper très souvent. Pour la vue , elle est sujette à tant d'erreurs , que l'industrie des hommes , qui sait tirer avantage de tout , en a composé un art d'en imposer aux yeux : art admirable , et poussé si loin par les peintres , que nous y aurions peut-être perdu à avoir des sens moins trompeurs, u {Encyclopédie , art. Sens.) Le poète, qui consacre un chant tout entier aux effets de l'imagination dans les beaux -arts, a dû commencer par nous avertir de l'action des sens, qui est à-la-fois si puissante sur les arts et sur l'imagination.

(■i) Enfin , dans le cerveau si l'image est tracée,

Comment peut dans un corps s'imprimer la pensée? Là finit ton savoir, mortel audacieux! ■

Quels que soient les progrès qu'a faits depuis Un siècle l'art du raisonnement et de l'analyse , les philosophes rnodernes ont répandu si peu de lumières sur certaines questions métaphysiques , qu'on peut souvent appliquer à la mémoire ce qu'ils disent de l'imagination, et à Timagination ce qu'ils disent de la mémoire. Il est difficile de marquer le point qui sépare ces deux facultés de l'ame , qui ont tant de rapport. L'auteur de ce poème paroit adopter l'opinion de quelques métaphysiciens, qui prétendent que chaque perception laisse dans l'ame une image d'elle-même , àpeu-près comme un cachet laisse sur la cire une empreinte presque ineffaçable.

Comment ressemble-t-elle (la mémoire) à la cire vieillie. Qui , fidèle au cachet qu'elle admit autrefois , Kefuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts?

Mais qu'est-re que l'image d'uno perccjition qui ne serait pas la perception elle-même? N'a-t-on pas pris, pour la perception de l'objet, quelques circoristances ou quelque idée générale, qui en effet la réveillent? L'imagination, la mémoire, et la réminiscence, trois choses que l'on confond assez ordinairement , ont chacune un caractère particulier. La première réveille les perceptions mêmes ; la seconde n'en rappelle que les signes et les circonstances ; la dernière fait reconnoitre celles qu'on a déjà eues. Les perceptions que l'homme peut réveiller sont le domaine de l'imagination ; celles dont il ne peut i-appeler que les signes appartiennent à la mémoire ; et c'est là , suivant les métaphysiciens les plus éclairés , ce qui fait connoître les bornes posées entre la mémoire et l'imagination.

Quant à ces vaines disputes sur le siège de la mémoire, que les uns placent dans le cerveau , qu'une femme sensible a mis dans le cœur, et que certains pliilosophes répandent dans toutes les parties du corps humain , en regardant la mémoire comme le résultat des impressions que laissent en nous les sensations du goût , du son , de l'odeui-, de la couleur, et de la lumière ; au lieu de chercher à résoudre ces questions, aussi profondément obscures que parfaitement inutiles , il faut s'écrier avec l'auteur de ce poème :

Là finit ton savoir, mortel audacieux !

C'est la meilleure réponse qu'on puisse faire en poésie , et même en métaphysique , à ces Lycophrons modernes, dont les systèmes et les raisonnements inintelligibles ont presque toujours pour but d'entraîner au matérialisme les esprits foibles et les cœurs gâtés ; et qui ont pour alliés naturels dans cette entreprise tous les penchants vicieux de l'homme et tous les souvenirs qui ressemblent aux remords.

{^) Voyez ce tendre cœur qui , prompt à s'enflammer, . Vit l'enfer dans une ame incapable d'aimer.

On connoit la belle expression de sainte Thérèse en par-

lant du démon : Ce malheureux qui ne saurait aimer! Il semble qu'il n'a pas été donné au cœur de l'homme de porter plus loin que sainte Thérèse le sentiment de l'amour divin. Chacun sait qu'étant née d'une famille considérablie par sa fortune et par sa noblesse, elle préféra les austérités du cloître aux délices du monde qu'elle avoit bien connues , et qu'elle vécut quarante-sept ans dans les monastères du Çarmel , qu'elle eut la gloire de réformer. Souffrir ou mourir, c'était le cri de cette ame passionnée, en s'élevant vers le Dieu des pauvres et des malheureux. Elle a laissé des ouvrages où l'agrément et la pureté du style ne sont pas inférieurs à l'énergie et à la profondeur des sentiments. Ils ont été traduits en français par Arnauld d'Andilly, celui dont Balzac a dit qu'U tie rougissait point des vertus chrétiennes, et ne tirolt point vanité clés vertus morales. Il étoit l'aine des trois frères Arnauld , si célèbres dans l'histoire de Port- Royal et de l'Église française.

(*) Elle succombe au Dieu dont elle est consumée.

Il étoit impossible de peindre avec plus de vérité à-la-fois et d'énergie cet état d'une ame entièrement absorbée dans la contemplation de son Dieu, anéantie en sa présence par l'excès même de sou amour. Cette extase vraiment sublime n'a rien de commun avec les erreurs et les folies systématiques du quiétisme, auxquelles on a fait beaucoup trop d'honneur en les condamnant comm.e hérésie: peut-être eût-il fallu se borner à les traiter comme maladie de l'esprit.

(7) Ainsi, dans un amas de tissus précieux

Quand Bertin fait briller son goût industrieux, L'étoffe obéissante en cent formes se joue...

Les réputations établies sur la mode sont, comme elle, frivoles et éphémères; celle que les vers de Delille feront à mademoiselle Bertin durera sans doute davantage. Les poètes anciens ont quelquefois daigné consacrer le souvenir

d'une marchande fameuse et d'un art^te agréable: il ne oonviendroitpas aux Français d'être plus sévères. Pourquoi, d'ailleurs, les arts du luxe, ceux même de la frivolité, uobtiendroient-ils pas , comme les autre? , leur portion d'éloge et d'encouragement? Ne sont-ils pas, comme eux, une branche d'industrie , et l'une des sources de la prospérité des états?

(^) Sur l'aimable Vaudchamp va s'embellir encore.

Le poète désigne mademoiselle Vaudchamp, depuis madame Delllle.

(9) Et n'émigrer jamais !

On aime à retrouver la belle ame, l'excellent caractère de Delille, dans ce vœu formé par le -poëte émigré en fa^'^ur des régénérateurs fameux qui l'avoient forcé à s'exiler de sa patrie. Quel écrivain cependant s'est élevé avec une audace plus courageuse contre les erreurs et les crimes de cette douloureuse époque ! mais il ne plDuvoit s'empêcher de plaindre, en les condamnant, les coupables instruments de cette sanglante et chimérique régénération.

('") En songe , un orateur, etc.

Tout ce morceau est évidemment emprunté de Lucrèce, liv. IV, V. 963 et suiv. •

Causidici causas agere, et componere Icges, (videntur)

Induperatores pugnare, ac praelia obire;

Nautae contractum cum ventis cernere bellum;

Nos agere hoc autem et naluram quserere rerum, etc.

En songe, l'orateur combat son adversaire;

L'ambitieux guerrier affronte le trépas;

Le pilote s'égare aux plus lointains climats;

Et moi-même, séduit par un noble délire.

Dans les bras du sommeil je touche encor ma lyre :

Je sonde la nature, elle inspire mes vers;

Et de ses grands secrets j'étorme l'univers.

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