‹ Œuvres de J. Delille (volume 4)Chapitre 6 sur 14 · PONGERVILLE · texte numérisé non relu

PONGERVILLE

T. VIII. l'imagis. I. G

(") Et Penthièvre ouvre encor sa main à l'indigent.

Les muses dévoient un hommage à la mémoire de ce prince généreux, qui fut le père des pauvres et le bienfaiteur de Florian. Une lâche politique ne leur défend plus de ouer sa douceur inaltérable, sa piété, sa modestie au milieu des ponjpes de son rang , sa patience et sa résignation dans les infortunes de sa famille et de son pays. Il falloit que le charme de ses vertus fût bien touchant, puisqu'il adoucit jusqu'aux assassins révolutionnaires, et qu'à cette époque funeste, où l'opulence et la noblesse étoient des arrêts de mort pour tant de victimes , le duc de Penthièvre fut absous du double crime de sa fortune et de son nom.

(") En songe, un tendre ami revoit l'ami qn'il pleure.

Lucrèce, livre IV, v. 764:

Usque adeo , certe ut videamur cernere eum , quem Reddita vitaï jam mors , et terra potita est.

Ainsi l'homme abusé croit revoir, croit entendre Les amis dont la tombe a recueilli la cendre.

('') Et trempe ses pavots du nectar de l'Amour.

Lucrèce, même livre, v. 10 54:

Nam si abest, quod âmes, praesto simulacra tamen sunt Illius , et nomen dulce obversatur a(f auras. .

De quels brûlants désirs l'amant est dévoré ! Le fantôme charmant de l'objet adoré Le suit pendant le jour, dans l'ombre le réveille , Et le nom qu'il chérit assiège son oreille.

Tout ce morceau des songes est admirable dans Lucrèce, foible et commun dans Pétrone, qui l'a trop servilement imité. Delille en a pris ce qu'il y avoit de mieux, et l'a encore embelli.

(■4) V.iines ombres, qu'amuse une ombre de la vie.

Ce passage rappelle l'endroit de l'Enéide, liv. VI, v. 654,

où Virgile représente les ombres des guerriers illustres, se livrant dans les Champs-Elysées aux exercices qui avoient fait sur la terre le charme et l'occupation de leurs jours.

Quas gratia ciirruum Armorumque fuit vivis , quse cura nitentes Pascere equos, eadem sequitur tellure reppstos.

Des armes et des chars le noble amusement A suivi ces guerriers sur cetlietireiix rivage, Et de la vie encore ils embrassent l'image.

Une erreur, long-temps accréditée sur la foi de Voltaire et de Marmontel, attribuoit à Scarron cette parodie assez plaisante des vers de Virgile :

J'aperçus l'ombre d'un cocher, Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyoit l'ombre d'un carrosse.

Ces vers ne sont point de Scarron, mais de Charles Perrault, qui, de société avec deux de ses frères, le médecin et le docteur de Sorbonne, s'étoit amusé à traduire sur ce ton, et dans ce style, le sixiènie livre de TEneide. (Voyez la Biographie universelle, torn, xxxiii, page \\i.)

('^) Sous ses lambris pompeux, dans son alcôve d'or, Des Belges, que son nom fait tressaillir encor. L'affreux dévastateur, au milieu'des nuits sombres , Des riches égorgés croit voir eucor les ombres.

Nous ignorons si l'auteur veut désigner ici quelqu'un en particulier, ou si ces vers s'appliquent généralement à tous ces proconsuls insolents , à tous ces commissaires hypocrites , qui , sous les noms de Fabricius , d'Aristide ou de Phocion , foulèrent aux pieds les peuples de la Belgique , en 1793 et 1794, et se gorgèrent d'or et de sang. On sait que Danton et Lacroix furent , en 1793 , à Liège et à Bruxelles, les principaux auteurs de ces déplorables vexations.

C^) Voyez-vous, sous le ciel de l'ardente Italie, Virgile regretter la fraîche Thessalie?

Nos lecteurs se rappellent sûrement les beaux vers de Virgile {Géorg,, //, v. 486), dont ceux-ci sont une haureuse imitation. Delille s'étoit tellement pénétré de son esprit, qu'il a su s'approprier souvent les formes les plus heureuses de son style, et serhble, pour ainsi dire, parler sa langue. La nôtre y a gagné quelques .tournures nouvelles , que très peu de nos poètes modernes eussent eu le droit de hasarder. Ces innovations sont une véritable richesse ; car, guidé constamment par le goût le plus piir, Delille a toujours su s'arrêter à propos; et si, plus qu'aucun autre poète-, il a réussi à reculer Les bornes de la poésie française, il n'a jamais cessé de respecter ses lois.

(■7) Que Sylia meure en proie aux insectes hideux Qui de la pauvreté sont les hôtes honteux , Je m'étonne et m'écrie : « Est-ce donc là cet homme , Vainqueur dans Orchomène et le bourreau de Borne? »

On sait que Vheureax Sylla ( c'est ainsi qu'il se nomma lui-même), après avoir triomphé de Mitliridate et de Marins, subjugué la Grèce, donné des lois aux Parthes, dont les ambassadeurs le prirent pour le maître du monde , et gouverné les Romains avec une tyrannie sans exemple , ne craignit point de renoncer au pouvoir suprême , et brava long-temps , dans les délices d'une vie privée, la haine et la vengeance publique. Son insultante sécurité, au milieu des enfants et des ombres de ses victimes, est un exemple unique dans l'histoire; Crébillon lui doit un des plus beaux vers qu'il ait faits :

Svlla, couvert du sang romain ,

Abdique insolemment le pouvoir souverain.

C'est une idée grande et juste, rendue avec un singulier bonheur d'expression. Sylla se retira dans sa maison de

DU CHANT I. 8n

campagne, près de Pouzzoles, et il y mourut d'une maladie pédiculaire, causée par l'excès de ses débauches.

(■8) Bélisaire ! A ce nom trembla le monde entier, Et son casque tendu sollicite un denier !

La poésie et tous les beaùx-arts ont consacré l'infortune de Bélisaire aveugle, implorant, au sein de l'indigence , les plus foibles secours de la pitié. La philosophie et la morale se sont emparées de cette gi^ande leçon. Cependant aucun historien contemporain n'en fait mention. Justinien, qui ne fut point étranger à la gloire de son règne , et dont le code régit encore une partie de l'Europe, se laissa tromper un moment sur les intentions politiques de Bélisaire; mais il paroît qu'après une courte disgrace, qui ne fut aggravée par aucun traitement barbare , le héros fut rétabli dans ses dignités , et qu'il termina dans l'opulence , au milieu de Constantinople et de ses amis , une carrière honorée par des mœurs et des triomphes dignes de l'ancienne Rome. Cependant une tradition populaire désigne encore à Bysance, sur le chemin du Sérail au château des Sept- Tours, une vieille masure qu'An appelle la Tour de Bélisaire; des Grecs ignorants et dégénérés la montrent aux voyageurs comme la prison de ce grand homme, et prétendent qu'à travers les barreaux de ses fenêtres il crioit aux passants : Donnez une obole au pauvre Bélisaire, à qui l'envie plutôt que le crime a crevé les yeux. L'opinion du vulgaire a tellement accrédité cette fable, qui parle au cœur et à l'imagination, et les arts l'ont tellement embellie (témoin chez nous les Bélisaire de David et de Gérard) , qu'elle a prévalu sur les témoignages de l'histoire et sur la vraisemblance morale qui , dans cette occasion , a presque tous les caractères de la vérité.

('9) J'admire de sang-froid le sage Idoménee, Et le prudent Ulysse , et le pieux Enée ; Mais qu'on me montre Achille, Achille , ame de feu , Dont la rage est d'un tigre, et les vertus d'un dieu , etc.

Il est reconnu que les personnages les plus dramatiques sont ceux qui , par la violence de leurs passions , peuvent être rapidement entraînés aux plus grands crimes, et s'e'lever de même aux plus sublimes vertus. L'effet de ces caractères impétueux est aussi frappant dans l'épopée que sur la scène, et c'est pour cela que le plus grand nombre préférera toujours YlUade à VOdyssée et à VÉnéide. La sagesse et l'éloquence d'Ulysse , son astucieuse prudence, son amour pour sa patrie, sa tendresse pour Pénélope et pour son fds, nous intéressent bien foiblement; d'ailleurs on ne s'alarme guère des périls qui menacent un homme si fécond en ressources ; à peine tout le génie d'Homère suffit-il pour lui conserver la majesté d'un héros épique ; et l'estime qu'Horace et Longin témoignent pour Y Odyssée^ la préférence secrète que Fénelon semble lui donner, tiennent plus , je crois , à l'invention de la fable, à la variété des événements , à la peinture naïve des mœurs antiques , qu'au caractère du personnage principal. Énée ne soutient pas mieux la comparaison avec Achille. Virgile dessine, avec un goût parfait, les traits qui doivent le caractériser: c'est un guerrier mûri par Tâge et l'expérience du malheur; il a plus de trente ans ; il est père et fondateur d'un grand empire ; il donne à son jeune fds l'exemple des vertus et de la piété ; dans les situations les plus cruelles , son respect pour les dieux est inaltérable , et sa confiance dans leurs oracles ne se dément jamais. Le Tasse a peint Godefroy d'après Enée; mais, suivant le jugement de Boileau lui-même,

II n'eût point de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison , N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison; Et si Renaud, Argant, Tancréde et sa maitresse N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

C'est le caractère de Renaud , dont sans doute celui d'Achille a donné l'idée, qui jette tant de mouvement, d'intérêt et de charme dans la Jérusalem ; c'est à ces âmes de

feu que l'épopée et la tra^jédie doivent leurs plus beaux effets. J'insiste sur ces observations, parceque Delille, dans la préface de sa traduction de VEnéide, ayant défendu Virgile contre des critiques trop sévères, fut accusé de- ne pas rendre assez de justice au génie d'HomèreC^ Pouvoit-il mieux prouver son admii^ation pour le plus grand de tous les poètes qu'en reconnoissant la supérioiùté des caractères qu'il a tracés? N'est-ce point par cette partie de l'invention qu'Homère, dans Y Iliade, l'emporte sur les anciens et sur les modernes, au point que l'imitation plus ou moins heureuse de cet inimitable modèle détermine par-tout le degré d'qstime qu'on accorde aux plus beaux ouvrages de ce genre et aux plus rares talents? Il me semble que ce passage du poème de Y Imcujinalion est un digne hommage rendu à Homère ; il montre du moins qu'en se livrant à son admiration reconnoissante pour l'auteur des Géorgiques et de VEnéide, Delille étoit loin de méconnoître le génie de cet homme prodigieux , qui , depuis trois mille ans , conserve son empire chez toutes les nations éclairées ; à qui tous les arts doivent des idées, et tous les écrivains des leçons'; dont les poèmes sont encore un objet de méditation pour les législateurs et les philosophes, pour les politiques et les héros ^ et qui, suivant l'expression de l'abbé Barthélémy, a tellement imposé silence à l'envie et même à Famour-propre , qu'onn'estpasplusjalouxdeluiquedusoleilqui nous éclaire,

(2o) Mais un débat fameux s'élève entre les sages : Du monde et des objets d'imparfaites iniages Ont-elles précédé notre arrivée au jour?

La question des idées- innées , qui a si long-temps occupé les métaphysiciens de l'école, a été entre autres l'objet de profondes discussions dans l'excellent ouvrage de Locke sur V Entendement humain. On peut choisir 'encore entre le système du philosophe anglais et celui de Leibnitz ; l'un et l'autre ne seront peut-être jamais démontrés de manière k

dissiper tous les doutes, à détruire toutes les objections, (c Que notre ame, dit Fauteur de l'article Idée dans Y Encyclopédie, ait des perceptions dont elle ne prend jamais connoissance, et dont elle n'a pas la conscience{ pour me servir du terme introduit par Locke), ou que l'ame n'ait point d'autres idées que celles qu'elle aperçoit, en sorte que la perception soit le sentiment même, ou la conscience qui avertit l'ame de ce qui se passe en elle , l'un et l'autre système n'expliquent point la manière dont le corps agit sur l'ame et celle-ci réciproquement. Ce sont deux substances trop différentes ; nous ne connoissons Famé que par ses facultés , et ces facultés que par leurs effets : ces effets se manifestent à nous par Fintervention du corps; nous voyons par-là l'influence de Fame sur le corps, et l'éciproquement celle du corps sur Fame ; mais nous ne pouvons pénétrer au-delà. Le voile restant sur la nature de Famé, nous ne pouvons savoir ce qu'est une idée considérée dans Famé , ni «comment elle s'y produit : c'est un fait ; la cause en est encore dans l'obscurité, et sera saijs doute toujours livrée aux conjectures des métaphysiciens. »

Sur la fin du dernier -siecle, cette importante question a également occupé les philosophes allemands, et sur-tout le célèbre Kant et ses nombreux disciples.» Kant réfute ainsi que Locke la doctrine des idées innées ; mais il n'adopte pas pour cela celle des sensations. Un des principaux mérites de sa philosophie est d'avoir établi une distinction entre les idées qui doivent leur origine à la nature de notre intelligence et de nos facultés , et celles qui sont excitées en nous par des sensations.

\J instinct , dont le poète décrit les effets singuliers, immédiatement après la question quTl s'est faite sur les idées innées est un phénomène qui n'explique rien , et qui lui' même est à-peu-près inexplicable. On appelle instinct ce principe secret qui semble quelquefois diriger l'enfance, et qu'on croit être l'unique moteur des actions des bétes. Mais

de quelle nature est ce principe? Quelle est l'étendue de rinstinct ? 11 est évident, mal(]fré l'autorité de Descartes, que les animaux sentent, comparent, choisissent, se souviennent, et sont (juidés dans toutes leurs démarches par un sentiment d'amour de soi , que l'expérience rend plus ou moins éclairé. Lactance a dit qu'excepté la religion il n'est rien en quoi les hêtes ne participent aux avantages de l'espèce humaine. Que faut-il en conclure? Les prodiges de l'instinct peuvent-ils expliquer les mystères de l'ame? Les premiers mouvements de l'enfance , qui supposent une espèce de réflexion, sont-ils le résultat des idées innées que l'ame apporte au monde , ou des sentations que le corps éprouve en y entrant ? C'est encore ici qu'il faut s'écrier avec l'auteur de ce poème':

Là finit ton savoir, mortel audacieux !

Les secrets de l'ame sont plus nombreux et plus impénétrables que ceux que la nature a cachés dans les entrailles de la terre et dans la voûte des cieux.

(^') Si l'instinct est si prompt et si sûr dans ses lois.

Voyez, sur /a iîai5on et t Instinct, Vépitre m de V Essai sur C homme, dans la belle traduction de Delille, tome XVI de cette édition.

{") De là ce mot fameux qu'un sage a publié :

« L'homme n'ignoroit pas : il n'avoit qu'oublié. »

Ce mot est de Platon , et ce système n'est pas plus facile à prouver ou à réfuter que ceux des philosophes modernes. Il y a quelque ressemblance dans l'opinion de Platon et celle de Leibnitz. Celui-ci conclut de la simplicité de notre ame qu'aucune chose créée ne peut agir .sur elle; que tous les changements qu'elle éprouve dépendent d'un sentiment interne ; que ce principe est la constitution même de l'ame, qui est formée de manière qu'elle a en elle différentes perceptions, les unes distinctes, plusieurs confuses, et un

très grand nombre de si obscures , qu'à peine les aperçoitelle. Toutes ces idées réunies foi'nient , suivant Leibnitz , le tableau de l'univers ; et, suivant les différentes relations de chaque ame avec cet univers, ou avec certaines parties de l'univers , elle a des idées plus ou moins distinctes, suivant le plus ou le moins de relations. Tout, d'ailleurs , étant lié dans l'univers , chaque partie étant une suite des autres parties , de même l'idée représentative a une liaison si nécessaire avec la représentation du tout , qu'elle ne sauroit en être séparée. D'où il suit que , comme les choses qui arrivent dans l'univers se succèdent suivant certaines lois, de même dans l'ame les idées deviennent successivement distinctes, suivant d'autres lois adaptées à la nature de l'intelligence. Ainsi, ce n'est ni le mouvement,- ni l'impression sur l'organe qui excite des sensations ou des perceptions dans l'ame : je vois la lumière , j'entends un son ; dans le même instant les perceptions représentatives du son et de la lumière s'excitent dans mon ame par sa constitution et par une harmonie nécessaire ; d'un côté entre toutes les parties de l'univers, de l'autre entre les idées de mon ame, qui, d'obscures qu'elles étoient, deviennent successivement distinctes : tel est le système de Leibnitz. On voitqueces idées qui, pourainsidire, reposoient obscures dans notre ame , et qui s'éveillent distinctes à l'aspect des objets , par l'effet d'une harmonie préétablie entre l'ame et l'univei's , ne diffèrent pas beaucoup des idées que l'homme auroit oubliées, et qui lui seroient rappelées toutà-coup par des objets propres à les faire naître. La philosophie de Leibnitz , comme celle de Platon , appartient plus à l'imagination qu'à l'expérience : elle est favorable à la poésie, qui l'a quelquefois revêtue des plus brillantes ima- .ges. Au reste, il ne faut pas oublier que l'hypothèse de Leibnitz, successivement attaquée par Bayle , Newton, Clarke, et d'autres philosophes célèbres, fut vivement défendue par le fameux Wolff, et qu'elle servit à ses ennemis de principaV chef d'accusation contre lui. Un théologien

fanatique nommé Lanç fit entendre au roi de Prusse , Frédéric-Guillaume II , que par le moyen de Vliarmonie préétablie tous les déserteurs étoient mis à couvert du châtiment-, les corps des soldats n'étant que des machines sur lesquelles l'âme n'a point de pouvoir, ils désertoient nécessairement. Ccraisonnemen^alarma si fort le roi, qu'il ne donna que trois jours à Wolff pour sortir de ses états. Son lils, le grand Frédéric, qui redoutoit moins l'influence de la métaphysi|[ue sur son armée, le rappela, le combla de biens et d'honneurs , le fit baron de l'empire et chancelier de l'université de Halle,

(^^) Prête à lo mettre au jour, la mère (le Stuart

Voit sou amant tomber sous vingt coups de poignard; Et , tremblant d'un fer nu , roi pédant et frivole, Soa fils livre la guerre aux docteurs -de l'école.

Tous les historiens attestent l'effet- singulier du saisissement et de l'effroi qu'éprouva l'infortunée Marie Stuart, enceinte de cinq mois, lorsque son amant Rizzio fut poignardé sous ses yeux. C'étoit un musicien piémontais, qui avoit passé en Ecosse à la suite de l'ambassadeur de son pays, et qui se fit aimer de la reine par la douceur de sa figure et le charme de sa voix. Devenu négociateur, ministre et favori, sa fortune indécente étonna l'Europe, et sa coupable faveur le rendit odieux au comte de Darnley (Henri Stuart), qui avoit épousé Marie en secondes noces. Ce prince jaloux fit massacrer son ennemi en présence de son épouse , qui s'étoit enfermée dans un cabinet pour y souper avec Rizzio et la comtesse d'Argyle. Le duc de Rothsay porta les premiers coups; Marie, qui voulut en vain se jeter au-devant des assassins, fut couverte du.sang.de son amant: d'autres ont écrit qu'on l'avoit entraînée dans une chambre voisine, penélant qu'on achevoit cette horrible exécution. La reine, au désespoir, vengea la mort de Rizzio sur ses meurtriers, dont quelques uns périrent du dernier supplice.

Darnley lui-même fut assassiné quelque temps après , à Edimbourg, dans une maison isolée qu'on fit sauter parle moyen d'une mine. Alors l'imprudente Marie épousa le comte deBothwell, regardé universellement comme l'auteur de la mort de son mari; et cette union criminelle, en occasionant la révolte de ses sujets , prépara les derniers malheurs qui conduisirent sur l'échafaud la veuve d'un roi de France (François II), et la souveraine légitime de l'Angleterre et de l'Ecosse. f

Quelques mois après la fin tragique de Rizzio , Marie Stuart accoucha d'un fils qui, le premier, porta le titre de roi de la Grande-Bretagne, en réunissant le trône d'Écos^ à celui de l'Angleterre. Il régna vingt-deux ans sous le nom de Jacques I^^; ou plutôt ses favoris Jacques Carr, et le fameux duc de Buckingham (Georges Williers), gouvernèrent l'Angleterre, pendant que le roi disputoit contre des docteurs, commentoit V Apocalypse, et composoit des traités de théologie pour prouver que le pape étoit Vantechrist. La vue d'une épée nue lui causoit une espèce de convulsion, quelques efforts qu'il fît sur lui-même pour triompher de cette foiblesse, qui tenoit uniquement à la disposition de ses organes. C'est sous son règne que se formèrent, dans le parlement britannique et dans la nation, les deux factions si connues des fVhigs et des Tory s, qui durent encoi-e ; et c'est dans le même temps que le fanatisme des querelles religieuses amena cette fameuse conjuration des poudres, que beaucoup de gens sages regardent comme une fable politique. Au reste, l'éloquence et l'érudition de Jacques I'^'^ ne lui attirèrent que des critiques , et lui donnèrent beaucoup de ridicules. Henri IV ne l'appeloit jamais que Maître- Jacques. Les Anglais /urent plus irrités de sa doctrine sur la puissance absolue des rois que touchés de son attachement à la religion protestante et de ses ennuyeuses dissertations contre les catholiques. Il laissa le trône entouré de factions, de méfiances, de ressentiments et de dangers, qui

finirent par en précipiter son malheureux fils Charles I".

{-i) Au sein de cette mer qu'on nomme Pacifique, L'île de Péliou lève son front antique.

Les îles Pelew (on prononce Péliou) sont appelées par les Espagnols îles de Palos, ou Palaos. Elles sont situées entre les Philippines et l'Archipel (très peu connu) des Carolines et des Lari'ons. Le nom que les Espagnols leur ont donné vient du grand nombre de palmiers qui y croissent, et qui, de loin, se présentent comme des mâts de vaisseau. Le mot palos signifie un mât dans la marine espagnole. Aucun navigateur ne paroît avoir abordé dans ces îles avant ceux dont nous allons parler dans la note suivante. Seulement elles avoient été reconnues plusieurs fois par des vaisseaux qui alloient à la Chine par l'orient, et qui en revenoient contre les moussons, aussi bien que par les galions espagnols dans la travex'sée d'Acapulco à Manille. On les croyoit habitées par un peuple sauvage et cruel, qui se nourrissoit de chair humaine, et qui vivoit inconnu même à ceux de l'Archipel voisin. La relation du capitaine Wilson leur a fait une meilleure réputation. Suivant l'éditeur de ce voyage , les naturels des îles Pelew sont un des ornements de l'humanité, bien loin d'en être l'opprobre: leurs usages, leurs mœurs, leur caractère, ont des rapports frappants avec ceux des autres insulaires de la mer du Sud , et ce qui les en distingue n'est pas ce qu'ils ont de moins aimable et de moins intéressant. Un séjour de plusieurs mois parmi eux a mis les Anglais à portée de les apprécier et de les faire connoître.

(^^) Un vaisseau qu'Albion vit sortir de ses ports,

Heureux dans son naufrage , échoua sur ses bords.

Ce fut dans la nuit du lo août lySS que V Antelope, paquebot de la compagnie des Indes orientales, commandé par le capitaine Henri Wilson, échoua sur les brisans qui

m NOTES

environnent les îles Pelew du côté de l'ouest. Malgré la violence de la tempête, l'équipage eut le temps de construire un radeau, sur lequel on transporta les armes et les principales provisions. Les Anglais s'établirent dans un îlot désert, que les naturels du pays appellent Oroolong. Ils trouvèrent chez ce peuple, qu'on croyoit anthropophage, la douceur et l'empressement de l'hospitalité la plus confiante. Tl seroit trop long de rapporter ici les détails de leur séjour, qui se prolongea jusqu'au 12 novembre 1783. Ils construisirent un petit bâtiment,.sur lequel ils revinrent à Macao. Le roi de Pelew, qu'ils avoient secouru dans une guérie qu'il soutenoit contre les habitants d'une île voisine, et qui avoit dû la victoire à la supériorité de leurs armes à feu, confia l'un de ses fils au capitaine Wilson, pour le suivre en Angleterre, tandis qu'un des m'atelotsde V Antelope résolut de s'arrêter dans l'île, et de passer le reste de sa vie avec ce peuple simple et hospitalier. C'est cet événement qui a fourni à Delille le sujet de l'épisode qui termine ce chant.

(^^) Dans le ravissement de ses nouveaux destins , Adieu l'Europe, adieu ses arts et ses festins!

La relation du capitaine Wilson ne donne point à l'Anglais qui voulut rester aux îles Pelew des motifs aussi poétiques , et n'en fait pas un portrait aussi séduisant que Delille. C'étoit un matelot nommé Madan Blanchart. Les mœurs et le caractère des insulaires l'avoient frappé : le souvenir des dangers qu'il avoit courus en abordant cette terre inconnue, l'idée de ceux que ses compagnons alloient encore affronter, la crainte d'une vieillesse pauvre dans sa patrie, où le hasard avoit marqué sa place au dernier rang de la société , et le plaisir d'être considéré comme un homme supérieur chez un peuple encore sauvage, telles furent probablement les causes secrètes de sa résolution. Il fut impossible au capitaine Wilson de la vaincre. Blanchart déclara qu'il aideroit ses camai'ades à construire leur vaisseau.

DU CHAKT I. 95

qiril travailleroit avec eux jusqu'au dernier instant de leur séjour à Oroolonfj, mais qu'il voulqit finir ses jours avec les naturels du pavs. Il exécuta son projet avec une fermeté inaltérable. Le jour où ses compagnons quittèrent les îles Pelew, Blanchart accompa(jna le vaisseau jusqu'en dehors des récifs. Les matelots cherchoient une voile qu'il avoit lui-même enfermée; il quitta son canot, et monta sur le navire pour la leur indiquer. Il leur souhaita ensuite un heureux vovage , sans témoigner le moindre regret, u et prit congé d'eux, dit l'auteur de la Relation anglaise, aussi tranquillement que s'il les avoit vus partir de Londres pour Gravesend, et qu'ils eussent dû revenir à la marée suivante. > On ignore s'il n'a jamais eu loccasion de les regretter, et de se repentir du parti qu'il avoit pris.

[-') En vain les yeux en pleurs , la douleur dans le sein , Son père en cheveux blancs s'oppose à son dessein.

Cette résistance perpétuelle du roi de PeleAv, qui est de l'invention du poëte, est ici plus dramatique que la simple vérité. Suivant la Relation, ce fut Abba-Tbulle lui-même qui conçut le projet d'envover son fils Lée-Boo en Angleterre, et ses motifs n'étoient point d'un sauvage. La supériorité des arts de l'Europe, dont le capitaine AVilson et l'équipage de V Antelope ne pouvoient lui donner qu'une foible idée, avoit fait cependant une profonde impression sur son esprit: u Mes sujets, dit-il un jour au capitaine, ont pour moi beaucoup de respect, et me regardent comme supérieur à eux, non seulement en rang, mais encore en lumières et en connoissances. Cependant depuis que j'ai vu des Anglais et examiné leurs ouvrages , j'ai souvent reconnu mon extrême infériorité. Les derniers de ceux à qui tu commandes ont des talents et des- facultés dont l'idée même ne m'étoit jamais venue : j'ai donc résolu de confier à tes soins mon second fils Lée-Boo, afin qu'il puisse se perfectionner dans la société des Anglais, et s'instruire d'une foule de

choses qui, rapportées à son retour, seront d'un grand avantage pour mon pays. Mon fils est un jeune homme d'un esprit aimable et facile, d'un caractère sensible et doux; j'ai souvent réfléchi à notre séparation. Je sais que, les pays éloignés qu'il doit traverser différant beaucoup du sien, il doit être exposé à beaucoup de dangers, à bien

des maladies qui nous sont inconnues ; il peut mourir

J'ai préparé mon ame à ce malheur La mort est inévitable pour tous les hommes, et il importe peu que mon fils la rencontre à Pelew ou par-tout ailleurs. Je suis persuadé, d'après l'idée que j'ai de ton humanité, que tu en auras soin s'il est malade; et, s'il arrivoit quelque malheur qu'il n'est pas en ton pouvoir de prévenir, que cela ne t'empêche point, toi, ton frère, ton fils ou quelques uns de tes compatriotes, de revenir ici : je te recevrai, ainsi que tous les tiens, avec la même amitié, et j'aurai le même plaisir à te revoir. » Tel est au moins le discours que prête au roi de Pelew l'historien du naufrage du capitaine Wilson, M. Georges Keate. Ce sauvage, plein de courage et de prudence, se sépara de son fils avec un attendrissement profond, mais sans donner aucun signe de foiblesse ou d'incertitude.

(^*) Ce fil, de qui les nœuds nous mesurent les jours. Dans mes trendilantes mains je le tiendrai toujours; Tous les jours je vais croire, au gré de mon envie. En otant a ces nœuds ajouter a ma vie.

On a retrouvé dans quelques lies de la mer du Sud l'usage des anciens Péruviens, de marquer les jours par des nœuds qu'on fait à des cordons de fil.

« La veille du jour où VOroolong{^) mit à la voile, le roi demanda le soir au capitaine Wilson dans combien de temps le vaisseau pourroit être de retour à Pelew. Il lui répondit que ce ne seroit probablement que dans trente

(*) Les Anglais donnèrent le nom de l'ile au petit navire qu'ils y avoient construit.

mois, et peut-être même dans trente six. Abba-Thulle tira de sa corbeille un morceau de linge, y fit trente nœuds à un petit intervalle; ensuite il laissa un long espace, y ajouta six autres nœuds, et le serra. »

{Relation des îles Pelew , t. II.)

Les Incas se servoient d'un grand nombre de cordons de différentes couleurs , pour régler le paiement de leurs troupes et les dénombrements du peuple. On assure même que ces signes convenus pouvoient en j^artie remplacer l'écriture , et conserver le souvenir des actions mémorables et des grands événements.

(^9) Et loi, bonté du ciel, si je dois le revoir, etc.

Le traducteur de Virgile reproduit ici avec un nouveau charme d^expression les adieux si tendres et si touchants d'Évandre à son fils Pallas, Enéide, VIII , v. 574 et suiv.

Si numina vestra •

Incolumem Pallanta mihi, si fata reservant; Si visurus eum vivo , etc.

O dieux! ô justes dieux! écoutez la prière D'un malheureux vieillard et d'un uialheureux père! Si vous aimez Pallas, si vous devez un jour Le rendre â mes regrets , le rendre à mon amour ; Si ce n'est pas en vain que ce cœur vous implore. Si je vis pour le voir, pour l'embrasser encore. Ah! prolongez mes jours! Il n'est point de tourment Qui ne cède aux douceurs de cet embrassement. Mais si du coup Fatal vous menacez sa vie, O dieux! qu'avant ce temps la mienne soit ravie, Avant qu'un deuil affreux vienne en troubler la fin...

Attendrai-je en tremblant qu'un avis funéraire Vienne du coup fatal assassiner ton père? Ah! qu'Evandre plutôt , sans copnoître ton sort , Meure d'un coup de foudre, et non pas de ta mort!

T. VIII. l'iMAGIN. 1.

^3o^ H dit, et, l'œil tourné vers la carte chérie. Où l'art ingénieux lui traçoit sa patrie , Tantôt vers ces écrits monuments de nos arts. Tournant languissamment ses douloureux regards. Il expire en sa fleur...

Lée-Boo mourut à Londres , de la petite-vérole, le 27 décembre 1784, chez le capitaine Wilson, qui lui prodigua jusqu'à la lin les soins les plus tendres et les plus reconnoissants. Sa douceur, sa bonté, son empressement à s'instruire, l'avoient rendu cher à tous ceux qui le connoissoient. « C'est une triste commission pour moi, écrivoit le médecin qui le soiyna dans ses derniers inoments, que de vous informer du destin du pauvre Lée-Boo. Il est mort ce inatin sans pousser un gémissement, la vigueur de son esprit et de son corps s'étant soutenue jusqu'à la fin. — Hier, le second accès survenant, il fut saisi d'un frisson, auquel succédèrent un m-al de tête. et une violente paljîitation , avec une grande difficulté de respirer. Il fit usage du bain chaud, qui ^upar.avant lui avoit procuré un soulagement passager. Il m'exprimoit toutes ses doideurs de la manière la plus pathétique, mettant ma main sur son cœur, posant sa tête sur mon bras, et m'expliquant sa difficulté de respirer: mais lorsque je fus sorti, il ne se plaignit plus, faisant voir par-là qu'il ne se plaignoit que dans la vue d'être soulagé, et non pour attendrir; en un mot, vivant et mourant, ilm'a donné une leçon que je n'oublierai jamais; et certainement, par sa patipnce et par sa force d'ame, il fut digne d'être imité par un stoïcien. Je n'ai point vu le capitaine Wilson ce matin ; mais j'ai trouvé tous les domestiques en pleurs, et un air de tristesse sur tous les visages. Le caractère aimable du pauvre Lée-Boo l'avoit fait regardei', par chaque personne de la famille, comme un frère ou un

fils, etc n — La compagnie des Indes orientales lui fit

élever un tombeau dans le cimetière de Rotherhithe. Ces détails m'ont paru nécessaires pour faire apprécier le fond

historique de cet épisode, et ce qu'il doit à l'imaffination du poc'te.

L'auteur est conduit au bel épisode qui termine ce chant, par l'opposition de l'instinct et de la raison; il veut montrer qu'on se trouve mieux de revenir à elle que de la quitter, et que la raison même, d'après cela, peut conseiller d'écouter l'instinct. Ce contraste du jeune homme civilisé qui change de condition avec un jeune sauvage, et qui en est récompensé par le bonheur, tandis que l'autre est puni par la mort, est une idée originale dont l'auteur a su tirer de grandes beautés.

(^') s'ils ont fait quelques maux, ils en sont le remède.

Voilà peut-être ce que l'on peut opposer de plus fort, de plus solide , et de plus concluant aux éloquentes déclamations de J.-J. Rousseau contre les arts. Les plus longues, les plus savantes réfutations de cet étrange paradoxe, se réduisent en définitive au raisonnement renfermé dans ce vers. Ainsi tous les prestiges du sophisme le plus artificieusement combiné, tombent d'eux-mêmes devant la simple expression de la vérité; et l'éloquence des choses triomphe sans peine du vain appareil des mots.

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