CHANT SIXIEME
REGNE VEGETAL.
Ils sont passés ces temps des rêves poétiques, Où l'homme interrogeoit des forêts prophétiques ; Où la fable, créant des faits prodigieux, Peuploit d êtres vivants des bois religieux. Dodone inconsultée a perdu ses oracles ; Nos vergers sont sans dieux , nos forêts sans miracles ; Au sang du beau chasseur adoré de Cypris, La rose ne doit plus son brillant coloris ; L'eau ne répète plus le beau front de Narcisse, Ce long cyprès n'est plus le jeune Gyparisse, Ces pâles peupliers les sœurs de Phaéton, Ce vieux tilleul Baucis, ce chêne Philemon : Tout est désenchanté ; mais, sans tous ces prestiges, Les arbres ont leur vie, et les bois leurs prodiges. Je veux les célébrer ; je dirai quels ressorts Des peuples végétaux organisent les corps.
Tantôt ma voix chantoit les vertus minérales ;
Un nœud secret les joint aux races végétales.
L'arbuste, l'arbrisseau, les herbes et les fleurs,
Des éléments divers puissants combinateurs,
Sont le laboratoire où leur force agissante
Exerce incessamment son action puissante,
Et, de tous ces agents dans la plante introduits,
Forme l'éclat des fleurs et la saveur des fruits :
Admirable chimie, où l'air, la terre et l'onde
Forment mille unions de leur guerre féconde (') !
Interrogez ces plants: des milliers de vaisseaux (2) ,
Qui sur un même tronc s'assemblent en faisceaux,
D'un côté, dans la terre, en racine s'étendent,
De l'autre, en longs rameaux, dans les airs se répandent;
Puis, divisés encor, vont, dans leurs frais boutons,
Du feuillage léger préparer les festons.
Dois-je vous dire encor ces minces vésicules
Qui ramassent la sève en d'étroites cellules,
Et ces nombreux canaux , où les sucs épaissis
En un solide bois par degrés sont durcis?
Gomment, pour pomper l'air, de l'active trachée
La spirale élastique en leur sein est cachée?
Chaque plante en sa tige enferme ses vaisseaux ;
Que dis-je? chaque part du tronc et des rameaux
Contient ce triple organe, et de chaque partie
Un arbre tout entier peut recevoir la vie ;
Tant le ciel a voulu dans leur fécondité
Placer l'heureux espoir de leur postérité !
Pour embellir encor cette race future, I ,a greffe unit son art aux dons de la nature (f) : Art sublime, art fécond, dont les secrets divers tlemontent au berceau de l'antique univers. Mais comment de la greffe expliquer le mystère? Comment l'arbre adoptant une plante étrangère Peut-il, fertilisé par ces heureux liens, Former des fleurs, des fruits qui ne sont pas les siens ? Dans le sein maternel, sa retraite vivante, L'homme encqre naissant peut expliquer la plante. De vaisseaux en vaisseaux, égaré dans son cours, Le sang qui toujours part, et remonte toujours, Parcourt, en circulant par des routes certaines, Un million de fois des millions de veines ; Et dans sa longue route épuré lentement, Ne porte à l'embryon qu'un utile aliment. Ainsi par une plante une plante adoptée Elabore les sucs de la sève empruntée ; Et de ces aliments qu'il a reçus d'autrui, L'arbre nouveau n'admet que les sucs faits pour lui. Soit donc que d'un rameau la blessure féconde Reçoive un plant choisi dans sa fente profonde; Soit que le sauvageon que l'art veut corriger, Dans ses bourgeons admette un bourgeon étranger, Ce dédale savant de vaisseaux innombrables N'admet ou ne retient que des sucs favorables. L'arbre adopté s'élève : il se couvre de fruits Que le tronc paternel n'auroit jamais produits ,
Et l'arbre hospitalier, où la greffe prospère, De ces enfants nouveaux s'étonne d'être père.
Ainsi de cet hymen admiré tant de fois, Ma muse audacieuse interprétoit les lois. Mais dans la même espèce, et sur les mêmes tiges (4), Qui peut, sans s'étonner, voir tant d'autres prodiges? Le même suc, changeant de parfum, de saveur, Forme le bois, le fruit, le feuillage et la fleur; Tapisse de duvet la pêche cotonneuse, Arme de dards aigus la châtaigne épineuse, Donne aux pois une cosse, une écaille à la noix , De son mol épidémie environne le bois, Revêt le tendre aubier d'une écorce plus dure ; Là rougit la cerise, ici noircit la mûre ; Donne aux fleurs leur émail, sa verdure au gazon ; Tantôt est un remède, et tantôt un poison ; Et, plus étrange encor dans ses métamorphoses, Il court infecter l'ail et parfumer les roses.
Qui produit ces effets ? Les différents tissus Façonnent à leur gré les sucs qu'ils ont reçus, Et. suivant les canaux que leur liqueur inonde, Moulent différemment la sève vagabonde : Tel le feu se jouant dans ses tubes divers, En javelots brûlants s'élance dans les airs, En vase s'arrondit, ou se déploie en gerbe; Goule en globe étoile, monte en dragon superbe, Se change en dôme, en voûte, en palais, en berceaux, Et d'un seul élément compose cent tableaux.
CHANT Vf. 57
Chaque arbuste d'ailleurs, ainsi que sa structure, A ses propres vaisseaux choisis par la nature ; Chacun est abreuvé par des sucs différents : Ici le baume coule en ruisseaux odorants ; Là son sein entrouvert verse une manne utile ; Là nous cueillons le miel que l'écorce distille, Et cet heureux tribut amassé par nos mains, En soulageant la plante enrichit les humains.
Combien d'autres vertus et d'autres caractères, Des nombreux végétaux marques héréditaires, Et de chaque famille immortels attributs, A l'œil observateur distinguent leurs tribus ! L'un naquit dans nos champs ; grace à notre industrie , L'antre pour notre sol a quitté sa patrie ; Les uns s'élèvent seuls : l'autre aux bras tortueux , Suce, vil parasite, un chêne fastueux ; Les uns sont paresseux, d'autres pressés d'éclore ; L'un dure un siècle entier, l'autre n'a qu'une aurore ; L'un rampe sur la terre et l'autre atteint les cieux : Quelle variété pour le goût, pour les yeux ! Des feuillages divers dont leurs rameaux abondent, Les uns sont alternés (3), les autres se répondent (G) ; L'un de ses bras tendus regarde l'horizon : L'autre les bras pendants vient baiser le gazon. Eh ! qui pourroit compter leurs couleurs, leurs figures, Leurs contours élégants, leurs riches ciselures? Leurs feuillages sont verts, blancs, découpés, unis, Vêtus d'un doux coton, ou glacés de vernis;
Veulent un terrain sec ou d'humides rivages.
Les uns , malgré nos soins , gardent leurs mœurs sauvages (7);
D'autres, de nos jardins hôtes civilisés,
Croissent, dans leur parquet avec art disposés.
Deleuze , aux soins de l'art confiant la nature (8),
A ce luxe charmant invita la culture,
Signala tous ces plants qui, fiers de notre choix,
Viennent orner nos parcs et le jardin des rois.
Dans ce jardin fameux, capitale des plantes,
C'est lui qui, rassemblant leurs tribus différentes,
En de riches herbiers et de nombreux cartons,
Aux peuples végétaux assigne leurs cantons ;
Aux familles d'Europe, aux races d'Amérique,
Il joint les nourrissons de la brûlante Afrique ;
De'leur riche peuplade heureux concitoyen,
L'archiviste de Flore en est l'historien ;
Des arbres étrangers nous conte les voyages,
Et le hasard heureux qui les mit sur nos plages :
Chacun lui doit son rang, ses titres, ses honneurs,
Et son écrit charmant est le blason des fleurs.
Des aspects variés que leur fit la nature, Achevons cependant la fidèle peinture :
La racine, le bois , la tige, les festons, Tout sert à distinguer leurs nombreux rejetons. L'un caché dans la terre, où son destin l'attache (9), Attend que d'un gourmand le luxe l'en arrache ; L'autre, ami du grand jour, dans un riche appareil S'offre tout rayonnant aux regards du soleil.
Chacun a ses penchants, sa saison et sa place,
Habite les lieux chauds, ou se plaît sous la glace (,0),
Ou tapisse les" murs, ou de ses verts rameaux
Court vêtir les rochers, 'égayer les tombeaux.
Là cette jeuue plante, en vase disposée (' '),
Dans sa coupe élégante accueille la rosée ;
Dans son palais natal, brillant de pourpre et d'or('3),
L'autre d'un doux nectar enferme le trésor.
L'une s'enorgueillit de sa robe pompeuse (l3) ;
De ces riches atours une autre dédaigneuse
Laisse à ses sœurs l'azur, la pourpre, le saphir,
Et se livre sans voile aux baisers du zéphyr.
L'une, telle en tout temps que la fit naître Flore ('4),
Garde fidèlement l'émail qui la colore ;
Véritable Protée entre toutes les fleurs ,
Une autre aime à changer de robe et de couleurs (l5);
D'un feuillage nombreux celle-ci s'environne,
L'autre d'un seul pétale a formé sa couronne.
Comparez cette mousse et cet arbuste nain
A cet énorme enfant du rivage africain (l6),
Ou même à ce figuier, dont les vastes branchages (ir),
Qui jadis dans les cieux buvoient l'eau des nuages,
S affaissant sous leur poids, et descendant des airs,
S'en vont chercher des sucs jusqu'auprès des enfers.
De leurs bras enfouis s'élèvent d'autres plantes,
Qui, pLoyant à leur tour sous leurs charges pesantes,
Forment d'autres enfants, dont la fertilité
Est le gage immortel do leur postérité.
Ainsi de tige en tige, ainsi de race en race,
De ces troncs populeux la famille vivace
Voit tomber, remonter ses rameaux triomphants,
Du géant leur aïeul gigantesques enfants ; .
Et leur fécondité, qui toujours recommence,
Former d'un arbre seul une forêt immense.
De ces arbres amis du soleil, des frimas, Souvent la seule vue annonce leurs climats. Des aspects raboteux, sombres, secs et sans graces, Des arbres africains nous décèlent les races ; Je ne sais quels tissus , durs , serrés , amaigris , Marquent les végétaux sur les Alpes nourris ; Et leur tronc lisse et pur, et leurs. formes riantes, Du sol américain nous indiquent les plantes.
Dépendante à son tour et des lieux et des ans, La racine tantôt glisse en filets rampants, Tantôt descend plus bas dans le sein de la terre , Que l'arbre ne s'élève au séjour du tonnerre. Ici, pour soutenir le poids le plus léger, Bien avant dans la terre elle court se plonger ; Là, du cèdre orgueilleux qui dans les airs s'élance, Sur de foibles appuis soutient la masse immense ; Quelquefois se choisit un terrain sablonneux ; D'autres fois dans les lacs, les marais limoneux, Aime à se propager; là ses branches velues Etendent en tout sens leurs fibres chevelues; Et d'épais filaments ceintes de toutes parts, Offrent la longue queue , ornement des renards.
CHANT VI. (il
Non, quand j'aurois reçu cent voix infatigables, Je ne pourrois norabrer ces races innombrables Qui, diverses de port, de formes, de couleurs, De feuilles, de parfums, et de fruits, et de fleurs, Filles des monts, des bois, de la terre et de Fonde, Sont les trésors de l'homme et l'ornement du inonde.
Quels qu'ils soient, l'Éternel à d'immuables lois Soumet tons les enfants des vergers et des bois ; Lui-même il les nourrit, il veille à leur défense. Par quels soins prévoyants il soutient leur enfance ! Admirez par quel art le germe nouveau-né Dans son propre aliment végète emprisonné; Gomment à ses côtés deux feuilles protectrices (,s), De l'arbrisseau naissant défendant les prémices, Allaitent d'un doux suc le jeune nourrisson ; Gomment il développe, en brisant sa prison, La feuille d'un côté , de l'autre sa racine. Chacune suit son sort ; des sucs qu'il lui destine ('9), L'une à son sol natal demande le trésor, L'autre déjà dans l'air médite son essor. Observez ses progrès, et quelle défiance Retient la plante frêle et sans expérience. Le génie indulgent du fragile arbrisseau Ne l'abandonne pas au sortir du berceau ; Il réprime l'élan de sa tige imprudente. Malgré les doux tributs d'une sève abondante, Des langes du maillot à peine déliés, Ses membres délicats, l'un sur l'autre plies,
N'osent prendre l'essor : enfin, l'air qui le frappe Enhardissant l'arbuste, il s'élance, il s'échappe ; Les rameaux sont sortis, la feuille a vu les cieux, Et l'arbre tout entier se découvre à nos yeux. Non , jamais une mère avec plus de tendresse, De l'enfant le.plus cher ne soigna la foiblesse.
Toutefois cet amas d'insensibles vaisseaux, Tous ces sucs déployant leurs fluides réseaux, Tout cet art merveilleux, ces machines vivantes, D'êtres si délicats combinaisons savantes, Long-temps inaperçus échappèrent aux yeux. Enfin l'adroit scalpel , le verre officieux, Trahirent ces secrets: le hardi botaniste Devint des végétaux l'habile anatomiste; Et, rivaux mieux connus de l'empire animal, Le fruit eut ses Herschell, et la fleur ses Portai (20).
Limié sur-tout, Linné dévoila ces mystères (21), Leurs haines, leurs amours, leurs divers caractères, Leurs tubes infinis, leurs ressorts délicats. Flore même en naissant le reçut dans ses bras ; Flo^e sourit d'espoir à sa première aurore ; Non point cette éternelle et ridicule Flore, Qui pour les vieux amours compose des bouquets; Mais celle qui du monde enseigne les secrets. Le Zéphire agitant ses ailes odorantes, Porta vers son berceau les doux parfums des plantes ; Déjà ses yeux fixoient leurs formes, leurs couleurs, Et ses mains, pour hochet, demandèrent des fleurs.
CHAIN T VI. Go
Foible enfant, on le vit clans le fond des campagnes, Sur le flanc des rochers, au penchant des montagnes, Braver la ronce aiguë et les cailloux tranchants, Et rentrer tout charge des dépouilles des champs. Aussi quel lieu désert n'est plein de sa mémoire ! Il fit de chaque plante un monument de gloire; Et Linné sur la terre, et Newton dans les cieux, D'une pareille audace étonnèrent les dieux. Linné, réjouis-toi : le Nord vit ta naissance, Mais ton plus beau trophée enorgueillit la France. Elle ne choisit point, pour y placer tes traits, Ou l'ombre d'un lycée, ou les murs d'un palais ; Mais dans ce beau jardin, dont l'enceinte féconde Accorde une patrie à tous les plants du monde (22), Où, joignant sa récolte à tes amples moissons, Desfontaine embellit le trône des saisons (23) ; Où s'exilent pour nous de leurs terres natales Des régnes différents les familles royales, Le tigre, le lion, le cèdre aux longs rameaux , Et l'énorme éléphant, et Iq roi des oiseaux ; Où l'œil voit rassemblés le trépas et la vie, La nature et les arts , l'instinct et le génie : Tranquille, tu vivras au lieu même où Jussieu(24) Est présent par sa gloire, et vit dans son neveu. Viens : dans cet Elysée, autrefois son domaine, L'ombre du grand Buffo n (a5) attend déjà la tienne ; Et de tous les climats, de toutes les saisons, Ijes fleurs briguent l'honneur de couronner vos fronts.
Mais de ces plants, formés par une main divine (26), Je n'ai point dit encor la première origine ; Où, quand, comment sont nés les germes de ces corps. Oh ! que n'ai-je reçu les sublimes accords (2?), L'éloquente raison, l'élégante justesse, Que dans ses grands tableaux nous déploya Lucrèce, Pour embellir ici du prestige des vers De nos sages nouveaux les systèmes divers ! L'un d'un style fleuri vantant ses molécules, Forme les corps vivants de minces corpuscules ; L'autre sème dans l'eau, dans les champs, sur les mers, Les germes destinés à peupler l'univers ; L'autre veut que l'enfant ne doive qu'à son père Son être déposé dans le sein de sa mère ; Et l'autre, sans respect pour leurs tendres amours, Des deux sexes unis rejette le concours. Enfin, tous à leur choix discutoient ces problèmes (2S), Et le vrai se perdoit dans la nuit des systèmes : Un œuf le renfermoit ; et, dans les animaux , Nous retrouvons encor les lois des végétaux.
Voyez ce point vivant et cette ligne obscure Où nage du poulet la douteuse figure:
Ce point, encor noyé dans sa jaune liqueur, Une loupe à la main, suivez-le : c'est le cœur. Déjà vous distinguez, à travers le fluide, D'un battement réglé le mouvement rapide ; Cette masse liquide et ces informes traits, De l'être déguisé préludes imparfaits,
CHANT Vf. 65
Sont du frêle animal l'ébauche languissante.
Il dort ; il attendoit qu'une liqueur puissante,
De son cœur en secret irritant les ressorts,
Contraignît à s'unir les deux moitiés du corps,
Qui, déjà préparant leurs douces harmonies,
Par un commun attrait ensemble sont unies.
Voilà le grand secret : cet être inanimé,
Même avant sa naissance il étoit donc formé '
Telle est du Créateur la puissance infinie :
A deux règnes divers ses lois donnent la vie.
Observez le bouton qui perce ce rameau ;
Là vit un arbre entier ; là se cache un ormeau :
Obscurément nourrie au fond de sa retraite,
L'oeil à peine aperçoit cette plante imparfaite.
Est-ce donc là ce tronc, cet arbre audacieux
Qui doit couvrir la terre et s'élancer aux cieux?
C'est lui : déjà marquant sa feuille, sa racine,
Dans sa verte prison la loupe les devine ;
Ainsi dans leurs berceaux dorment, déjà formés,
Ces germes éternels l'un dans l'autre enfermés.
Dans les champs, dans les airs, sous la terre et dans l'onde,
Tout ce qui doit un jour renouveler le monde,
Le chêne et le fucus, la mite et l'éléphant,
Ces peuples embryons, cet univers enfant,
D'avance l'Eternel, de ses mains créatrices,
En avoit dès long-temps dessiné les esquisses.
Tous suivent cette loi : l'animal, l'arbrisseau,
Vivoient contemporains, cachés dans leur berceau.
Ainsi qu'en sa profonde et vivante retraite,
Des milliers de vaisseaux, dans leur route secrète,
S'en vont de veine en veine à l'embryon obscur
Chercher de tous côtés l'aliment le plus pur :
Tel le bourgeon naissant que l'écorce recèle,
Boit par mille vaisseaux la sève maternelle.
Tous deux, mûris enfin dans leur secret séjour,
Sortent impatients de se montrer au jour,
Et tous deux oubliant leur demeure première,
En brisant leurs liens viennent à la lumière.
Mais leur âge encor frêle et leurs premiers besoins,
Des auteurs de leurs jours veulent encor les soins :
De leur fragilité soigneuses protectrices,
Leurs mères bien souvent sont encor leurs nourrices.
Jusqu'au jour où tous deux, à l'abri des dangers,
S'en vont chercher ailleurs des secours étrangers.
Comme des os naissants les lames s'épaississent (29),
Ainsi des jeunes bois les couches se durcissent ;
Leur progrès est le même, et, cachée en dedans,
La moelle les nourrit de ses sucs abondants.
Une lame argentée, en flexible spirale,
Des plus minces vaisseaux remplissant l'intervalle ,
Par l'admirable jeu de ses ressorts secrets,
Chassant l'air altéré, repompe un air plus frais.
Aussi bien que le bois, les os ont leur écorce ;
Ainsi que leur grandeur, le temps accroît leur force ;
Tous deux vont à la mort par la caducité ;
Tous deux se survivront dans leur postérité ;
Et, comme l'animal, la plante cache en elle D'enfants qui la suivront une race immortelle. Ainsi tout se répond ; ainsi les mêmes lois Aux deux règnes divers président à-la-fois ; Et par un art semblable, une main économe Forme la fleur et l'arbre, et l'animal et l'homme.
Mais où sont renfermés tous ces germes divers Qui doivent à jamais réparer l'univers?
Quel lieu peut contenir ces frêles créatures, Ces êtres inconnus, ces nations futures, Tout cet immense amas dès long-temps enfanté ? L'esprit, à ce tableau, recule épouvanté ; Et jamais la raison, en les forçant à croire, N'emporta sur les sens de plus belle victoire. Mais le sage, des arts reculant l'horizon, A fait taire les sens et vaincu la raison ; D'un dieu, sans le comprendre, il adore l'ouvrage : S'étonner est du peuple, admirer est du sage.
Dans les régnes divers combien d'autres rapports Du sage observateur excitent les transports ! A ces jeux étonnants la nature est sujette, Les plantes ont leur vie, et l'animal végète. Ce principe irritant, dont le ressort vainqueur Fait tressaillir les nerfs et palpiter le cœur, Ce moteur de nos sens, ce ressort de la vie, Que de fois l'animal à la plante l'envie ! La tremelle à son gré mouvant ses doigts subtils (3o), Etend, roule, déroule, et promène ses fils.
Voyez cet arbrisseau si funeste à la mouche (3l) ;
Que, dun vol étourdi, l'insecte ailé le touche,
Son sein armé de dards se referme soudain,
Et perce l'imprudent qui se débat en vain.
Qui ne croit reconnoitre une vierge craintive
Dans cette délicate et tendre sensitive,
Qui, courbant sous nos mains son feuillage honteux,
De la douce pudeur offre l'emblème heureux?
Enterrez dans un sens contraire à la nature (32)
Cette graine où déjà vit une plante obscure :
D'abord, trompés tous deux, de l'arbuste naissant
La racine s'élève et le sommet descend ;
Mais bientôt, par un art que leur instinct devine,
Le sommet d'un côté, de l'autre la racine,
En un sens opposé se recourbant tous deux,
Tendent, l'un vers la terre, et l'autre vers les cieux.
Pour l'-ceil inattentif il n'est point de prodiges ;
Le mouvement des fleurs, des feuilles et des tiges,
Échappe à son dédain ; le sage mieux instruit
Les admire le jour, les observe la nuit.
Il connoît leurs penchants, leurs mœurs, leurs habitudes;
Il voit comme avec art changeant ses attitudes,
La feuille, en se tournant, s'expose tour-à-tour
A la fraîche rosée, à la chaleur du jour ;
Et souvent par instinct se creusant en gouttière,
Recueille avidement la vapeur printanière.
Quelle amante jamais vers l'objet de ses feux Tourna plus constamment ses regards amoureux,
Que la manne qui suit depuis l'aube naissante
Jusqu'au déclin du jour l'astre heureux qui l'enchante
Clytie à ses clartés ouvrant ses rayons d'or,
De son premier penchant se ressouvient encor.
Placez dans un cachot cette fleur prisonnière,
Et son disque bientôt, amant de la lumière,
Se retourne, et la cherche à travers les barreaux (33).
Le soir, de nos jardins parcourez les carreaux ; Voyez, ainsi que nous, sur leurs tiges baissées S'assoupir de ces fleurs les têtes affaissées, Et, dormant au lieu même où veilleront leurs sœurs, Du nocturne repos savourer les douceurs. Voyez comment l'instinct qui gouverne les plantes Assigne à leur réveil des heures différentes : L'une s'ouvre la nuit, l'autre s'ouvre le jour ; Du soir ou du midi l'autre attend le retour. Je vois avec plaisir cette horloge vivante : Ce n'est plus ce contour où l'aiguille mouvante Chemine tristement le long d'un triste mur ; C'est un cadran semé d'or, de pourpre et d'azur, Où, d'un air plus riant, en robe diaprée, Les filles du printemps mesurant la durée, Ou nous marquant les jours, les heures, les instants, Dans un cercle de fleurs ont enchaîné le temps.
C'est peu : des jardiniers les savants artifices Savent leur faire un jour et des ombres factices, Et par cette nuit feinte, et par ce faux soleil, Retarder, avancer, prolonger leur sommeil.
Suivant que dans leurs mains une branche allumée, Visitant ou quittant leur couche parfumée, S'approche ou se retire, et leur rend tour-à-tour Ou la noirceur de l'ombre, ou les clartés du jour ; Dans l'abri reculé de leurs fraîches demeures (34) , Du coucher, du lever méconnoissant les heures, Par les feux dont l'absence ou l'éclat l'a frappé, De la crédule fleur le calice est trompé; Et de cet art magique ignorant la merveille, Ouvre ou ferme son sein, s'endort ou se réveille. Souvent dans les sujets de l'empire animal Notre œil retrouve encor le régne végétal. Ainsi tout est lié dans toute la nature, Et de ces végétaux. l'admirable structure, Leurs nerfs si délicats, leur flexibilité, Leur repos, leur réveil, leur sensibilité, Sembloient les rapprocher de la nature humaine, Quand tout-à-coup parut un plus grand phénomène, Et par-tout retentit cet étonnant discours (35) : « La plante a son hymen, la plante a ses amours. »
Pour offrir de leurs feux une pudique image, Chastes sœurs d'Hélicon, épurez mon langage ; Que mon style ressemble au nuage doré Qui, sur ce mont fameux des Troyens adoré, Cachoit l'amour des dieux à des regards profanes ! Des deux sexes divers, de leurs divers organes, Ces peuples végétaux jouissent comme nous : L'œil distingue d'abord et l'épouse et l'époux.
Le pistil, où la graine a choisi son asile, L etamine enfermant la poussière fertile, Les distinguent aux yeux. Dans la saison d'amour, Si l'épouse et l'époux ont le même séjour, Le signal est donné : l'aurore matinale Vient frapper de ses feux la couche nuptiale; Le couple est éveillé, l'amant brûle, et soudain Les esprits créateurs s'échappent de son sein. Dans l'organe secret dont l'ardeur les seconde Son amante attendoit cette vapeur féconde ; Elle entre , et le pistil avec avidité • Ouvre sa trompe humide à la fécondité.
La graine en se gonflant boit le suc qui l'arrose ; C'est un œillet naissant, c'est un lis, une rose; Et l'organe qui verse ou reçoit ce trésor, D'un doux tressaillement frémit long-temps encor. Cependant autour d'eux s'embellit la nature ; Le papillon folâtre, et le ruisseau murmure ; Les essaims bourdonnants voltigent à l'entour, Et les oiseaux en chœur chantent l'hymne d'amour.
Mais si les deux époux habitent sur deux tiges, Quels spectacles nouveaux, et quels nouveaux prodiges! Réunis par l'amour, séparés par les lieux, L'amant darde dans l'air les gages de ses feux : Les vents les ont reçus ; leur aile officieuse Porte à l'objet chéri la vapeur précieuse, L'hymen est consommé; des zéphyrs complaisants L'épouse avec transport reçoit ces doux présents,
Et se reproduisant dans des fils dignes d'elle, A son époux absent se montre encor fidèle ; Ils naissent vêtus d'or, de pourpre et de saphir. Ce n'est donc pas en vain qu'on nomma le zéphyr Le favori de Flore : et dans cette imposture L'esprit, avec plaisir, reconnoît la nature.
Eh! même dans le sein de l'humide séjour Les peuples végétaux n'ont-ils pas leur amour ! Je t'en prends à témoin, ô toi, plante fameuse (36) Que le Rhône soutient sur son onde écumeuse! Même lieu n'unit point les deux sexes divers; Le mâle dans les eaux cachant ses épis verts,
Y végète ignoré; sur la face de l'onde Son épouse, suivant sa course vagabonde,
Y goûte, errant au gré des vents officieux, Et les bienfaits de l'air, et la clarté des cieux.
Mais des flots paternels la barrière jalouse, Vainement de l'époux a séparé l'épouse; L'un vers l'autre bientôt leur sexe est rappelé : Le temps vient, l'amour presse, et l'instinct a parlé. Alors, prêts à former l'union conjugale, Les amants, élancés de leur couche natale, Montent, et sur les flots confidents de leurs feux, Forment à leur amante un cortège nombreux. L'épouse attend l'époux que l'onde lui ramène; Zéphire à leurs amours prête sa molle haleine ; Le flot les réunit, la fleur s'ouvre, et soudain L'espoir de sa famille a volé dans son sein.
L'amour a-t-il rempli les vœux de l'hyménée, Sûre de ses trésors, la plante fortunée, Prête à donner aux eaux de nouveaux citoyens, De ses plis tortueux raccourcit les liens, Redescend dans le fleuve, et sur la molle arène De sa postérité s'en va mûrir la graine, Attendant quelle vienne au milieu de sa cour Retrouver le printemps, le soleil et l'amour. Ainsi de l'Éternel la sagesse féconde Fait servir à-la-fois, pour repeupler le monde, L'hôte des bois, des airs, des monts et des roseaux, La Vénus de la terre et la Vénus des eaux.
Ces amours, ces hymens observés par nos sages, Croit-on qu'ils aient été méconnus des vieux âges? Non: le peuple du Nil précéda nos savants; Lui-même il suppléoit à Fhaleine des vents ; Lui-même à leur défaut sur la palme stérile Secouoit les rameaux de son époux fertile; Et le besoin avoit devancé le savoir.
Le même art dans la Grèce exerça son pouvoir. Les insectes nourris sur le figuier sauvage (3:) , Du figuier domestique approchant le feuillage, Faisoient pleuvoir sur lui ces globules féconds Dont leur trompe en volant avoit saisi les dons. Sprengel, de ces secrets savant dépositaire, A plus avant encor pénétré ce mystère.
L'insecte, nous dit-il, adroit propagateur, Des hymens végétaux est le médiateur;
Chaque plante a le sien : au fond de leurs calices
Le ciel dun doux nectar déposa les délices;
L'insecte s'y plongeant avec avidité,
Sort chargé des trésors de la fécondité.
Bien plus, par les couleurs dont la beauté l'invite,
L'insecte reconnoît sa plante favorite,
Y charge ses longs poils de tous ces grains légers,
Espoir de nos jardins, trésors de nos vergers.
Eh ! d'où vient qu'en effet dans leur nouvelle terre
Ces plants alimentés sous leurs abris de verre
Demeurent inféconds, et, malgré ces chaleurs,
Nous promettent en vain et des fruits et des fleurs?
Ah ! c'est que l'arbrisseau que notre hiver respecte.
Retrouve son climat, mais non pas son insecte :
Tant Dieu dispose tout, tant par d'utiles nœuds
Les régnes différents correspondent entre eux !
Ce papillon lui-même, à nos yeux si futile,
Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile?
Peut-être , en son essor vif et capricieux,
Il hâte en se jouant le grand oeuvre des cieux;
Peut-être, quand il semble inutile et volage,
Nos fruits sont ses présents, et nos fleurs son ouvrage;
Et, suivant dans les airs son léger tourbillon,
Flore attend ses destins des jeux d'un papillon.
Pourtant ne croyez pas , par une erreur grossière , Que des plantes au loin dispersant la poussière, Les insectes volants , et les zéphyrs légers , Des amours végétaux soient les seuls messagers ;
I )es arbres et des fleurs les graines vagabondes, Ou tombent sur la terre, ou glissent sur les ondes; Et, pour renaître un jour dans des climats nouveaux, L'espoir des bois futurs voyage sur les eaux. Plusieurs furent taillés en nacelle , en gondole; Sur les champs de Thétis les caprices d'Eole Promènent à leur gré ces fruits navigateurs ; Ou la fourmi les roule , ou les oiseaux planteurs S'en vont les dispersant sur des plages nouvelles ; Ou le ciel pour voler leur a donné des ailes; Ou de leur sein fécond détendant les ressorts , La nature loin d'eux élance leurs trésors. Ainsi l'art, la nature, et le zéphyr et l'onde, Et l'insecte, et l'oiseau, fertilisent le monde; Et Dieu, conservateur de ses propres bienfaits, Eternise par eux les dons qu'il nous a faits.
Enfin, des végétaux la naissance varie (3S). A la fleur qu'il aimoit celui-ci se marie; Dans leur être équivoque androgynes parfaits, D'autres d'un double sexe unissent les bienfaits; Et d'autres, de l'hymen méconnoissant l'empire, Par leurs propres vertus semblent se reproduire.
Voyez-vous se mouvoir ces vivants arbrisseaux Dont l'étrange famille habite sur les eaux, Et qui, de deux états nuance merveilleuse, Confondent du savoir l'ignorance orgueilleuse; De l'humide séjour ces douteux habitants, A l'œil inattentif échappèrent long-temps;
Ils vivoient inconnus, et, sujets de deux mondes, En se multipliant voyageoient sur les ondes. Nos sages cependant, d'un regard curieux Sondoient, les uns la terre, et les autres les cieux (39); Celui-ci dirigeoit les flèches du tonnerre, Ou sur son double pôle aplatissoit la terre (4°) ; Des mines, des volcans, d autres fouilloient le sein; Le polype parut, tout s'éclipsa soudain. Tous ces nomenclateurs qui, séparant les classes, Aux régnes différents avoient marqué leurs places, Virent un corps nouveau, fier de ses nouveaux droits, Des régnes étonnés braver les vieilles lois; Et, joignant en lui seul leur nature rivale, De leur borne incertaine occuper l'intervalle. Eh ! qui n'admireroit cet être mitoyen (41), Des régnes qu'il unit étrange citoyen?
Une plante en flottant se présente à ma vue : Tout-à-coup je la vois, ô surprise imprévue ! Vers Thumble vermisseau choisi pour son repas, S'élancer de sa tige et déployer ses bras. Sur le haut de l'arbuste une étroite ouverture Est la bouche où ses doigts portent sa nourriture, Et bientôt, vil rebut d'un viscère secret, De ses mets consommés le vestige paroît. Souvent la fleur modeste, en coupe façonnée, S'arrondit en olive à la vue étonnée, Se partage , descend, et glissant sur les eaux, Forme de ses débris des arbustes nouveaux.
Sur sa tige sensible un peuple entier fourmille;
Même instinct, même vie anime la famille;
Des milliers d'animaux semblent n'en former qu'un;
Communs sont leurs besoins , leur mouvement commun ;
Chacun transmet sa proie à l'arbuste vorace.
J'approche , je le prends; sans détruire sa race,
Ma main tourne en tout sens et retourne sa peau;
Je la coupe : il repousse un nouvel arbrisseau ;
Je redouble, il renaît; je le mutile encore,
Un troisième arbrisseau tout à coup vient éclore.
Lui-même il donne l'être à de nouveaux enfants,
Du fer mutilateur comme lui triomphants;
Dont la race à son tour, de vingt races suivie,
Semble de chaque point reproduire la vie.
Je fais plus: sur son corps ma main greffe un tronçon,
Du fertile animal fertile nourrisson :
Tous pullulent sans fin; de cette hydre innocente
Je vois se propager la tige renaissante,
Et renaître, en dépit des ciseaux destructeurs,
Des bouquets d'animaux et des peuples de fleurs.
C'est toi qui le premier nous montras ce miracle, Ami de la nature, et son plus digne oracle, Ingénieux Trembley ! L'aimant, vainqueur des mers, Ne guida point ta voile au bout de l'univers ; Mais ta loupe atteignit ce peuple obscur de l'onde: Mais sans franchir les mers tu découvris un monde ; Et , spectateur hardi de deux régnes voisins , Tu resserras leurs nœuds et marquas leurs confins.
Oh ! quel que soit leur rang, heureux l'ami des plantes
Il parcourt, il décrit leurs beautés ravissantes;
Il admire, il adore, il chérit l'Éternel,
Et voit dans chaque mousse un chef-d'œuvre du ciel.
Parmi ces végétaux observés par le sage , Chacun a ses vertus , chacun a son usage. Par ses puissants secours la feuille de Ghiron (42) , Souvent ravit sa proie à l'avide Achéron ; Nos aïeux bénissoient la manne salutaire (43) ; La casse prolongea les vieux jours de Voltaire (44) ; Heureux, si du pavot le perfide secours (45), Pour adoucir ses nuits, n'eût abrégé ses jours ! D'Homère et de Platon, durant les premiers âges, Le papyrus du Nil conservoit les ouvrages (46). Le nord fournit son chanvre aux ailes des vaisseaux; Le lin, de la bergère exerce les fuseaux. Combien de végétaux, différents de nature, Forment notre boisson, nos mets, notre parure ! La feuille, les rameaux des arbres et des fleurs, Fournissept à nos arts le luxe des couleurs; Des sucs de l'indigo plus d'une étoffe brille (4?) ; Le moelleux cacao s'embaume de vanille (48) ; Du pommier neustrien ainsi le jus brillant (49) Prodigue au moissonneur son nectar pétillant; Le houblon, froid rival de l'arbuste bachique (5o) , Entretient des cafés le babil politique. Le feuillage chinois, par un plus doux succès (5l), De nos dîners tardifs corrige les excès ;
CHANT Vî*. 79
Et, faisant chaque soir sa ronde accoutumée, D'une chère indigeste apaise la fumée.
Mais deux plantes sur-tout, par leurs tributs divers, Se disputent l'honneur de nourrir l'univers. Ainsi fut adopté par la moitié du monde Le riz, fils de la terre et nourrisson de l'onde, Qu'adore l'Indien , dont le grain savoureux Défie et la tempête et les vents rigoureux ; Et qui, pour la beauté se tressant en coiffure, Fournit de ses chapeaux l'élégante parure. Tel sur-tout le froment que Gérés nous donna, De ses premiers épis couvrit les champs d'Enna • Salutaire aliment payé de tant de peines, Premier besoin de l'homme et l'honneur de nos plaines. La poésie, enfin, dans un ingrat oubli Peut-elle sans honneur laisser enseveli L'arbuste tortueux, dont la grappe féconde Verse l'espoir, l'audace et l'alégresse au monde ?
Mille vins différents , sous mille noms divers "Vont charmer, égayer, consoler l'univers : Aï brille à leur tête, Aï, dans qui Voltaire (5a) De nos légers François vit l'image légère : C'est l'ame du plaisir, le charme du festin. Dans le cristal brillant son nectar argentin Tombe en perle liquide, et sa mousse fumeuse Bouillonne en pétillant dans la coupe écumeuse; Puis, écartant son voile avec rapidité, Reprend sa transparence et sa limpidité.
80 les Trois règnes.
Au doux frémissement des esprits qu'il recèle, L'alégresse renaît, la saillie étincelle ; Son bruit plaît à l'oreille, et sa couleur aux yeux ; Son ambre en s'exbalant va faire envie aux dieux; Et 1 odorat cbarmé, savourant ses prémices, Au goût qu il avertit en promet les délices. Après lui plus d'un vin, rebut de nos gourmets, Du peuple endimanché vient charmer les banquets, Anime sous l'ormeau la danse villageoise^ Inspire au grenadier une chanson grivoise, Des ménages brouillés raccommode les torts, Insulte aux créanciers , et nargue les recors ; De l'heureux savetier fait reposer l'alêne, Par une heure d'oubli lui paie un jour de peine ; Du triste buveur d'eau colore la boisson, Avance au laboureur le prix de sa moisson, Promet au père un gendre, une dot à la fille, Met l'espoir dans un broc, l'Olympe à la Courtille.
Mais comme les plaisirs le vin a ses dangers ; Souvent on paya cher ses charmes passagers: Ce verre qu'en riant a rempli l'alégresse, Trop souvent on le vit profané par l'ivresse; Et d'un bras forcené s 'échappant en éclats, La coupe des plaisirs servit d'arme aux combats.
Il est une liqueur, au poète plus chère, Qui manquoit à Virgile, et qu'adoroit Voltaire. C'est toi, divin café, dont l'aimable liqueur(53) Sans altérer la tête épanouit le cœur :
Aussi, quand mon palais est émoussé par l'âge,
Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.
Que j'aime à préparer ton nectar précieux !
Nul n'usurpe chez moi ce soin délicieux.
Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine,
A l'or de ta couleur fais succéder l'ébéne;
Moi seul contre la noix, qu'arment ses dents de fer,
Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer;
Charmé de ton parfum , c'est moi seul qui dans Ponde
Infuse à mon foyer ta poussière féconde;
Qui tour à tour calmant, excitant tes bouillons,
Suis dun œil attentif tes légers tourbillons.
Enfin, de ta liqueur lentement reposée,
Dans le vase fumant la lie est déposée ;
Ma coupe, ton nectar, le miel américain,
Que du suc des roseaux exprima l'Africain,
Tout est prêt : du Japon l'émail reçoit tes ondes,
Et seul tu réunis les tributs des deux mondes.
Viens donc, divin nectar, viens donc , inspire-moi ! Je ne veux qu'un désert, mon Antigone et toi. A peine j'ai senti ta vapeur odorante, Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens ; sans trouble, sans chaos, Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots. Mon idée étoit triste, aride, dépouillée; Elle rit, elle sort richement habillée, Et je crois, du génie éprouvant le réveil , Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
Mais parmi tous ces plants prodigués sans mesure, Puis-je oublier les fleurs, luxe de la nature ! Les fleurs, son plus doux soin, les fleurs, berceaux des fruits ! Quelle forme élégante et quel frais coloris ! C'est l'azur, le rubis , l'opale , la topase , Tournés en globe, en frange, en diadème, en vase : Les fleurs charment le goût, l'odorat et les yeux ; Dans les palais des rois, dans les temples des dieux, Souvent l'or fastueux le cède à leurs guirlandes : Amour ne reçoit point de plus douces offrandes. Agréables encor, même dans leurs débris, Nous changeons en parfums leurs feuillages flétris. Odorante liqueur, pâte délicieuse, Quels dons ne nous fait pas leur sève précieuse ! Les fleurs, du doux plaisir sont l'emblème riant. Si jeu crois le récit des peuples d'Orient, Pour donner un langage à ses douleurs secrètes, Souvent plus d'un captif en fit ses interprètes ; Et, peignant par leur teinte ou l'espoir ou l'ennui, Les fleurs interrogeoient et répoudoient pour lui. Pour rendre leurs contours, leur flexible souplesse, Le marbre même semble emprunter leur mollesse ; Le peintre les chérit ; sous les doigts du brodeur, L'art n'en laisse au désir regretter que l'odeur, Et dresse un piège adroit au papillon volage : Tant l'homme aime les fleurs jusque dans leur image ! Si ces temps ne sont plus où, dans les jours de deuil, Les fleurs suivoient les morts ou paroient leur cercueil;
Si nous ne voyons plus clans les jeux funéraires Les fleurs s'entrelacer aux urnes cinéraires, La pastourelle encore en forme ses bouquets; Elles parent nos fronts, parfument nos banquets, Et parmi les cristaux, belles sans artifice, De nos brillants desserts couronnent l'édifice. Hôte aimable des champs, ce peuple quelquefois Vient vivre parmi nous, et se plaît sous nos toits , Trompe l'hiver jaloux dans l'abri d'une serre, Se mire dans les eaux et tapisse la terre ; Et sur la mer, enfin, souvent aux matelots Leur parfum présagea la terre et le repos.
Eh ! qui du grand Colomb ne connoît point l'histoire (54), Lui dont un nouveau monde éternisa la gloire? Illustre favori du maître du trident, L'heureux Colomb voguoit sur l'abîme grondant; Sa nef avoit franchi les colonnes d'Alcide; Les phoques, les tritons, la jeune néréide, 'Voyoient d'un œil surpris ces drapeaux, ces soldats, Ces bronzes menaçants, cette forêt de mâts, Et ces hardis vaisseaux, flottantes citadelles, A qui les vents vaincus sembloient céder leurs ailes. Depuis six mois entiers ils erroient sur les eaux; Dépourvus d'aliments, épuisés de travaux, Les matelots sentoient défaillir leur courage, Et d'une voix plaintive imploroient le rivage. Mille maux à-la-fois leur présagent leur fin, Et la contagion se ligue avec la faim.
Pour comble de malheurs, sur l'océan immense
Les airs sont en repos, les vagues en silence :
Dans la voile pendante aucun vent ne frémit;
Et dans ce calme affreux dont le nocher gémit,
L'oreille n'entend plus, durant la nuit profonde,
Que le bruit répété des morts tombant dans l'onde.
Plusieurs au haut des mâts interrogent de loin
Les terres et les mers sourdes à leur besoin;
Rien ne paroît : des cœurs un noir transport s'empare ;
(Lorsqu'il est sans espoir, le malheur rend barbare!)
Tous fondent sur leur chef: à son poste arraché,
Au pied du plus haut mât Colomb est attaché.
Cent fois de la tempête il défia la rage;
Mais qu'opposera-t-il à ce nouvel orage?
Sans changer son destin, l'astre du jour a lui ;
De farouches regards errent autour de lui :
Inutiles fureurs pour son ame intrépide !
La mort, l'affreuse mort n'a rien qui l'intimide.
Mais avoir vainement affronté tant de maux!
Mais mourir près d'atteindre à des mondes nouveaux !
Ce grand espoir trompé, tant de gloire perdue,.
Plus que tous les poignards, voilà ce qui le tue.
Sur ce cœur que déjà déchire le regret,
Le fer enfin se lève, et le trépas est prêt :
Plus d'espoir. Tout-à-coup de la rive indienne
Un air propice apporte une odorante haleine;
Il sent, il reconnoit le doux esprit des fleurs ;
Tout son cœur s'abandonne à ces gages flatteurs;