‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 11 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

assez évidente pour produire immédiatement la conviction , elles avoient divers degrés de vraisemblance , et que l'assentiment intérieur s'y prêtoit ou s'y refîisoit à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés , je trouvai que la première et la plus commune étoit aussi la plus simple et la plus raisonnable , et qu'il ne lui manquoit , pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos pbilo* sophes anciens et modernes ayant d'abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces, de chances , de fatalité, de nécessité, d'atomes, de monde animé, de matière vivante , de matérialisme de toute espèce , et , après eux tous , l'illustre Clarke (*) éclairant le monde , annonçant enfin l'Être des êtres et le dispensateur des choses. Avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime, n'eût point été reçu ce nouveau système , si grand , si consolant, si sublime, si propre à élever l'âme , à donner une base à la vertu , et en même temps si frappant , ■ ■ \

(*) Célèbre théologien anglois , mort en 1739. Parmi tous ses oQ-vrages on distingue principalement ses sermons, au nombre de seize, dont les huit premiers sont sur l'existence et les attributs de Dieu, et les huit antres sur les preuves de la religion naturelle et de la religion révélée. Ces discours sont regardés comme la plus belle et la plus forte démonstration qui ait jamais été faite de l'existence de Dieu. Ricotier les a traduits en françois. {Amsterdam, 1721, 3 Tol. w-8«.) Uédition à* Avignon, 17*6, 3 yol. în-ia, est plus complète.

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si lumineux , si simple , et , ca me semble , offrant moins de choses incompréhensibles à Tesprit hu-^ main qu'il n'en trouve d'absurdes en tout autre système ! Jç me disois : Les objections insolMbles sont communes à tous, parce que l'esprit de l'homme est trop borné pour les résoudre ; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence : mais quelle différence entre les preuves directes ! Celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il n'a pas plus de difficulté que les autres ?

Portant donc en moi l'amour do la vérité pour toute philosophie, et pour toute méthode une règle Êicile et simple qui me dispense de la vaine subtilité des argumens , je reprends sur cette règle l'examen des connoissances qui m'intéressent, résolu d'admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement , pour vraies toutes celles qui me pa^^ roitront avoir une liaison nécessaire avec ces pre* mières , et de laisser toutes les autres dans l'incertitude , sans les rejeter ni les admettre , et sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d'utile pour la pratique.

Mais qui suis-je ? quel droit ai-je de juger les choses? et qu'est-ce qui détermine mes jugemens ? S'ils sont entraînés , forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches; elles ne se feront point , ou se feront d'elles-mêmes sans que je me mêle de les diriger. U faut donc

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tourner d'abord mes regards sur môi pour connoître l'instrument dont je veux me servir, et jusqu'à quel point je puis me fier à son usage.

J'existe, et j'ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute , qu'il m'est, quant à présent , impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations , ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis -je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s'il peut être indépendant d'elles?

Mes sensations se passent en moi , puisqu'elles me font sentir mon existence ; mais leur cause m'est étrangère , puisqu'elles m'affectent malgré que j'en aie, et qu'il ne dépend de moi ni de les produire , ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi , et sa cause ou son objet qui est hors de moi , ne sont pas la même chose.

Ainsi , non-seulement j'existe , mais il existe d'au-, très êtres, savoir, les objets de mes sensations; et quand ces objets ne seroient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.

Or, tout ce que je sens hors de moi et qui agit sur mes sens , je l'appelle matière ; et toutes les portions de matière que je conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les dis^

putes des idéalistes et des matérialistes ne signifient rien pour nioi : leurs distinctions sur l'apparence et la réalité des corps sont des chimères.

Me voici déjà tout aussi sûr de l'existence de l'univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations; et, trouvant en moi la faculté de. les comparer, je me sens doué d^une force active que je ne savois pas avoir auparavant.

Apercevoir, c'est sentir; comparer, c'est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation, les objets s'offrent à moi séparés, isolés, tels qu'ils sont dans la nature; par la comparaison, je les remue, je les transporte pour ainsi dire , je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude , et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain dans l'être purement sensitif cette force intelligente qui super* pose et puis qui prononce ; je ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux ; mais , n'ayant aucune' force pour les replier l'un sur l'autre y il ne les comparera jamais , il ne les jugera point.

Voir deux objets à la fois , ce n'est pas voir leurs rapports ni 'juger de leurs différences; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n'est pas les nombrer, Je puis avoir au même instant Hdéç d'uq

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