‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 114 sur 233 · LIVRE V. a · texte numérisé non relu

LIVRE V. a

la^ douceur d^une fenime le ramène , et triomphe de lui tôt ou tard.

Que les filles soient toujours soumises , mais que les mères ne soient pas toujours inexorables. Pour rendre docile une jeune personne , il ne faut pas la rendre malheureuse ; pour la rendre modeste , il ne faut pas Tabrutir ; au contraire, je ne serois pas fâché qu'on lui laissât mettre quelquefois un {ieu d'adresse, non pas à éluder la punition dans sa désobéissance, mais à se faire exempter d'obéir. Il n'est pas question de lui rendre sa dépendance pénible, il sufRt de la lui faire sentir. La ruse est un talent naturel au sexe ; et , persuadé que tous les penchans naturels sont bons et droits par eux-mêmes , je suis d'avis qu'on cultive celui-là comme les autres : il ne s'agit que d'en prévenir l'abus.

Je m'en rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi. Je ne veux point qu'on examine là -dessus les femmes mêmes : nos gênantes institutions peuvent les forcer d'aiguiser leur esprit. Je veux qu'on examine les filles , les petites filles , qui ne font pour ainsi dire que de naître : qu'on les compare avec les petits garçons du même âge ; et , si ceux-ci ne paroissent lourds , étourdis , bêtes , auprès d'elles , j'aurai tort incontestablement. Qu'on me permette un seul exemple pris dans toute la naïveté puérile.

Il est très-commun de défendre aux enfans de rien demander à table ; car on ne croit jamais mieux

a5o EMILE.

réussir dans leur éducation qu'en la surchargeant de préceptes inutiles , comme si un morceau de ceci ou de cela n'étoit pas bientôt accordé ou refusé (i) , sans faire mourir sans cesse un pauvre enfant d'une convoitise aiguisée par Tespérance. Tout le monde sait Fadresse d'un jeune garçon soumis à cette loi , lequel , ayant été oublié à table , s'avisa de demander du sel, etc. Je ne dirai pas qu'on pouvoit le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande ; l'omission étoit si cruelle, que, quand il eût enfreint ouvertement la loi , et dit sans détour qu'il avoit &im , je ne puis croire qu'on l'en eut puni. Mais voici comment s'y prit, en ma présence , une petite fille de six ans dans un cas beaucoup plus difficile ; car, outre qu'il lui étoit rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement , la désobéissance n'eût pas été graciable , puisqu'elle avoit mangé de tous les plats, hormis un seul, dont on avoit oublié de lui donner, et qu'elle convoitoit beaucoup.

Or, pour obtenir qu'on réparât cet oubli sans qu'on pût l'accuser de désobéissance, elle fit en avançant son doigt la revue de tous les plats, disant tout haut , à mesure qu'elle les montroit. Toi mange ^^ Ç^ 9 f^i mangé de ça ; mais elle afiecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle

(i) Un enfant se rend importun quand il trouve son compte à Tétre ; mais il ne demandera jamais deux fois la même chose , si h première réponse est toujours irrévocable.

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