‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 115 sur 233 · LIVRE V. a5i · texte numérisé non relu

LIVRE V. a5i

n'avoît point mangé, que quelqu'un s'en apercevant lui dit : Et de cela , en avez-vous mangé ? Oh ! non y reprit doucement k petite gourmande en baissant les yeux. Je n'ajouterai rien ; comparez : ce tour-ci est une ruse de fille ; l'autre est une ruse de garçon.

Ce qui est est bien , et aucune loi générale n'est mauvaise. Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement très-équitable de la force qu'il a de moins ; sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l'homme , elle seroit son esclave : c'est par cette, supériorité de talent qu'elle se maintient son égale, et qu'elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle , nos défauts , sa timidité , sa foiblesse ; elle n'a pour elle que son art et sa beauté. N'est-il pas juste qu'elle cultive l'un et l'autre? Mais la beauté n'est pas générale ; elle périt par mille accidens, elle passe avec les années, l'habitude en détruit l'efFet. L'esprit seul est la véritable ressource du sexe ; non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde , et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse , mais l'esprit de son état , l'art de tirer parti du nôtre et de se prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nousmêmes , combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes , combien elle sert à réprimer la pétulance des enfans , combien elle contient de maris brutaux , combien elle maintient de bons ménages , que la discorde troubleroit sans cela. Les femmes

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artificieuses et méchantes en abusent , je le sais bien: mais de quoi le vice n'abuse-t-il pas ? Ne détruisons point les instrumens du bonheur parce que les méchans s'en servent quelquefois à nuire.

On peut briller par la parure , mais on ne plaît que par la personne. Nos ajustemens ne sont point nous : souvent ils déparent à force d'être recherchés ; et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu'on remarque le moins. L'éducation des jeunes filles est en ce point tout-à-&it à contre-sens. On leur promet des ornemens pour récompense , on leur fait aimer les atours recherchés : Quelle est belle ! leur dit-on quand elles sont fort parées. Et tout au contraire on devroit leur faire entendre que tant d'ajustement n'est fait que pour cacher des défauts , et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L'amour des modes est de mauvais goût , parce que les visages ne changent pas avec elles, et que la figure restant la même , ce qui lui sied une fois lui sied toujours.

Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours , je paroitrois inquiet de sa figure ainsi déguisée et de ce qu'on en pourra penser ; je dirois : Tous ces omemens la parent trop , c'est dommage ; croyez-vous qu'elle en pût supporter de plus simples ? est -elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela? Peut-être sera-t-elle alors la première à prier qu'on lui ôte cet ornement , et qu'on juge :

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