‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 147 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

sensibilité d'une Angloise , elle a , pour contenir son cœur et ses sens, la fierté d'une Espagnole, qui, même en cherchant un amant , ne trouve pas aisément celui qu'elle estime digne d'elle.

Il n'appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort Tamour des choses honnêtes peut donner à l'âme , et quelle force on peut trouver en soi quand on veut être sincèrement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qpi est grand paroît chimérique , et qui , dans leur basse et vile raison , ne connoîtront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. )1 ne faut parler à ces gens-là que par des exemples : tant pis pour eux s'ils s'obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n'est point un.êtrp imaginaire, qpe son nom s^ul est de mon invention , que son éducation , ses mœurs , son caractèrjB , sa figure même , ont réellement existé , et .que sa mémoire coûte encore des laimes à toute une honnête famille» ^^ns doute ils n'en croiroient rien : mais enfin , que risquerai-je d'achever sans détour J'histoire d'une fille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit être la sienne sans qu'on dût en être surpris? Qu'où la croie véritable ou non, peu importe; j'aurai, si l'on veut, raconté des fictions, mais j'aurai toujours expliqué ma méthode , et j'irai loujours à mes fins.

La jeune personne, avec le tempérament dont je viens de charger Sophie , avoit d'ailleurs avec elle .toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mé-

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riter le nom , et je le lui laisse. Après l'entretien que j'ai rapporté, son père et sa mère, jugeant que les partis ne viendroient pas s'offrir dans le hameau qu'ils habitoient , l'envoyèrent passer un hiver à la ville , chez une tante qu'on instruisit en secret du sujet de ce voyage : car la fière Sophie portoit au fond de son cœur le noble orgueil de savoir triompher d'elle ; et , quelque besoin qu'elle eût d'un mari , elle fût morte fille plutôt que de se résoudre à l'aller chercher.

Pour répondre aux vues de ses parens, sa tante la présenta dans les maisons, la mena dans les sociétés, dans les fêtes, lui fit voir le monde, ou plutôt l'y fit voir , car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu'elle ne fuyoit pas les jeunes gens d'une figure agréable qui paroissoient décens et modestes. Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui ressembloit assez à de la coquetterie : mais après s'être entretenue avec eux deux ou trois fois elle s'en rebutoit Bientôt à cet air d'autorité qui semble accepter les hommages («), elle substituoit un maintien plus humble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même , elle ne leur laissoit plus l'occasion de lui rendre le moindre service : c'étoit dire assez qu'elle ne vouloit pas être leur maîtresse.

(a) Vae Us hommages, €t qui est la première faveur du sexe,

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