‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 146 sur 233 · LIVRE V. Sai · texte numérisé non relu

LIVRE V. Sai

» tous les pièges, et le seul que la raison ne peut évi« » ter, est celui des sens ; si jamais vous avez le nial- » heur d'y tomber, vous ne verrez plus qu'illusions » et chimères , vos yeux se fascineront , votre juge- » ment se troublera , votre volonté sera corrompue , » votre erreur même vous sera chère; et quand vous » seriez en état de la connoître , vous n'en voudriez » pas revenir. Ma fille, c'est à la raison de Sophie » que je vous livre ; je ne vous livre point au pen- » chant de son cœur. Tant que vous serez de sang- » froid, restez votre propre juge; mais sitôt que vous » aimerez , rendez à votre mère le soin de vous.

y> Je vous propose un accord qui vous marque » notre estime et rétablisse entre nous l'ordre na- » turel. Les parens choisissent l'époux de leur fille, D et ne la consultent que pour la forme : tel est » l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire; » vous choisirez et nous serons consultés. Usez de » votre droit , Sophie ; usez-en librement et sage- » ment L'époux qui vous convient doit être de D votre choix et non pas du nôtre ; mais c'est à nous » de juger si vous ne vous trompez pas sur les » convenances, et si, sans le savoir, vous ne fai- » tes point autre chose que ce que vous voulez. » La naissance, les biens, le rang, l'opinion, n'en- » treront pour rien dans nos raisons. Prenez un » honnête homme dont la personne vous plaise et » dont le caractère vous convienne ; quel qu'il soit » d'ailleurs, nous Tacceptons pour notre gendre, jx. ai

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» Son bien sera toujours assez grand, s'il a des bras, 9 des moeurs, et qu'il aime sa famille. Son rang sera 9 toujours assez illustre, s'il Tennoblit par la vertu. 9 Quand toute la terre nous blâmeroit , qu'importe ? » nous ne cherchons pas l'approbation publique , il j> nous suffit de votre bonheur. »

Lecteurs , j'ignore quel effet feroit un pareil discours sur les filles élevées à votre manière. Quant à Sophie, elle pourra n'y pas répondre par des paroles ; la honte et l'attendrissement ne la laisseroient pas aisément s'exprimer : mais je suis bien sûr qu'il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie, et que si l'on peut compter sur quelque résolution humaine , c'est sur celle qu'il lui fera faire d'être digne . de l'estime de ses parens.

Mettons la chose au pis , et donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible une longue attente ; je dis que son jugement, ses connoissances , son goût , sa délicatesse , et surtout les sentimens dont son cœur a été nourri dans son enfance , opposeront à l'impétuosité des sens un contre-poids qui lui suffira pour les vaincre , ou du moins pour leiu* résister long-temps. Elle mourroit plutôt martyre de son état , que d'affliger ses parens , d'épouser un homme sans mérite, et de s'exposer aux malheurs d'un mariage mal assorti. La liberté même qu'elle a reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d'âme, et la rendre plus difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d'une Italienne et la

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