LIVRE V. 3a
à choisir ; et , puisqu'on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, et souvent perdre sa jeunesse , avant de trouver l'homme avec qui Ton veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie : elle avoit besoin d'un amant , mais cet amant devoit être un mari ; et pour le cœur qu'il falioit au sien ^ l'un étoit presque aussi difficile à trouver que l'autre. Tous ces jeunes gens si brillans n'avoient avec elle que la convenance de l'âge, les autres leur man-* quoient toujours ; leur esprit superficiel , leur vanité, leur jargon, leurs mœurs sans règle , leurs frivoles imitations , la dégoûtoient d'eux. Elle cherchoit un homme et ne trouvoit que des singes; elle cherchoit une âme et n'en trouvoit point.
Que je suis malheureuse ! disoitnelle à sa mère; j'ai besoin d'aimer, et ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu'attirent mes sens. Je n'en vois pas un qui n'excite mes désirs, et pas un qui ne les réprime ; un goût sans estime ne peut durer. Ah ! ce n'est pas là l'homme qu'il fiiut à votre Sophie ! son charmant modèle est empreint trop avant dans son âme. Elle ne peut aimer que lui , elle ne peut rendre heureux que lui , elle ne peut être heureuse qu*avec lui seul. Elle aime mieux se consumer et combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre, que désespérée auprès d'un homme qu'elle n'aimeroit pas et qu'elle rendroil malheureux luimême; il vaut mieux n'être plus , que de n'être que pour souffrir.
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Frappée de ces singularités, sa mère les trouva trop bizarres pour n'y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n'étoit ni précieuse ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir, à elle à qui Ton n'avoit rien tant appris dès son enfance qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre, et à faire de nécessité vertu? Ce modèle de l'homme aimable duquel elle étoit si enchantée , et qui revenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa mère que ce caprice avoit quelque autre fondement qu'elle ignoroit encore, et que Sophie n'avoit pas tout dit. L'infortunée , surchargée de sa peine secrète, ne cherchoit qu'à s'épancher. Sa mère la presse ; elle hésite ; elle se rend enfin , et sortant sans rien dire, elle rentre un moment après, un livre à la main : Plaignez votre malheureuse fille , sa tristesse est sans remède , ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause : eh bien ! la voilà , dit-elle en jetant le livre sur la table. La mère prend le livre et l'ouvre : c'étoient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d'abord à cette énigme : à force de questions et de réponses obscures, elle voit enfin , avec une surprise facile à concevoir , que sa fille est la rivale d'Euoharis.
Sophie aimoit Télémaque , et l'aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son père et sa mère connurent sa manie , ils en rirent , et crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent; la raison n'étoit pas toute de leur côté ; Sophie avoit