‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 150 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

aussi la sienne et savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnemens , en leur montrant qu'ils avoient fait tout le mal eux-mêmes , qu'ils ne Favoient point formée pour un homme de son siècle; qu'il faudroit nécessairement qu'elle adoptât les manières de penser de son mari, ou qu'elle lui donnât les siennes ; qu'ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils Favoient élevée , et que l'autre étoit précisément ce qu'elle clierchoit. Donnez-moi, disoit-elle , un homme imbu de mes maximes , ou que j'y puisse amener , et je l'épouse; mais jusque-là pourquoi me grondezvous? plaignez-moi. Je suis malheureuse et non pas folle. Le cœur dépend-il de la volonté ? Mon père ne l'a-t-il pas dit lui-même ? Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est pas ? Je ne suis point visionnaire ; je ne veux point un prince, je ne cherche point Télémaque, je sais qu'il n'est qu'une fiction : je cherche quelqu'un qui lui ressemble. Et pourquoi ce quelqu'un ne peut-il exister, puisque j'existe, moi qui me sens un cœur si semblable au sien ? Non , ne déshonorons pas ainsi l'humanité ; ne pensons pas qu'un homme aimable et vertueux ne soit qu'une chimère. Il existe, il vit, il me cherche peut-être; il cherche une âme qui le sache aimer. Mais qu'estil? Où est-il? Je l'ignore : il n'est aucun de ceux que j'ai vus ; sans doute il n'est aucun de ceux que je verrai. O ma mère ! pourquoi m'avez-vous rendu la

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vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu'elle , le tort en est moins à moi qu'à yous.

Amenerai-je ce triste récit jusqu'à sa catastrophe? Dirai'je les longs débats qui la précédèrent ? Représenterai^je une mère impatientée changeant en rigueurs ses premières caresses ? Montrerai- je un père irrité oubliant ses premiers engagemens , et traitant comme une folle la plus vertueuse des filles ? Peindrai-je enfin l'infortunée, encore plus attachée à sa chimère par la persécution qu'elle lui fait souffrir , marchant à pas lents vers la mort , et descendant dans la tombe au moment qu'on croit l'entraîner à Tautel? Non ) j'écarte ces objets funestes. Je n'ai pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble , que, malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle, l'enthousiasme de Thonnéte et du beau n'est pas plus étranger aux femmes qu'aux hommes , et qu'il n'y a rien que, sous la direction de la nature, on ne puisse obtenir d'elles comme de nous.

On m'arrête ici pour me demander si c'est la na^ ture qui nous prescrit de prendre tant de peines pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non , mais qu aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or tout ce qui n'est pas d'elle est contre elle : j'ai prouvé cela mille fois.

Rendons à notre Emile sa Sophie : ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imagination moins vive et un destin plus heureux. Je voulois

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