‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 158 sur 233 · LIVRE V. 35i · texte numérisé non relu

LIVRE V. 35i

tient : elle se reproche déjà les pleurs prêts à s'échapper de ses yeux , comme s'il étoit mal d'en verser pour sa famille.

La mère , qui dès le commencement du souper n'a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant faire une commission. Une minute après , la jeune fille rentre , mais si mal remise , que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur : Sophie , remettez-vous; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos parens? Vous qui les en consolez, n'y soyez pas plus sensible qu'eux-mêmes.

A ce nom de Sophie vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d'un nom si cher , il se réveille en sursaut et jette un regard avide sur celle qui l'ose porter. Sophie , ô Sophie ! est-ce vous que mon cœur cherche ? est-ce vous que mon cœur aime ? Il l'observe , il la contemple avec une sorte de crainte et de défiance. Il ne voit point exactement la figure qu'il s'étoit peinte ; il ne sait si celle qu'il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait, il épie chaque mouvement , chaque geste ; il trouve à tout mille interprétations confuses ; il donneroit la moitié de sa vie pour qu elle voulût dire un seul mot. Il me regarde , inquiet et troublé; ses yeux me font à la fois cent questions , cent reproches. Il semble me dire à chaque regard : Guidez-moi tandis qu'il est temps ; si mon cœur se livre et se trompe , je n'en reviendrai de mes jours.

35a lÉHiLE.

Émîle est lliomme du monde <fai sait le moins se déguiser. ComMetit se dégoiseroît-fl dans le plus grand trouble de sa vie , entre quatre spectateurs ^i Teraminent, et dont le plus diskrait en apparence «st en effet le plus attetidf? Son désordre n'échappe point aux yeux pénétrans de Sophie; les siens Tin- «trois^nt de reste qu'elle en est Tdbjet : elle voit que cette inquiétude n'est pas de l'amour encore; mais ^'importe? il s'occupe d'elle > *et cda suffit; elle t^era bien mailieiireuse s'il s'en occupe impunément.

Les mètres ont des yeux comme leutis filles , et l'expérience de plus. La mère de Sophie sourit du siuccès de no* projets. Elle lit dans les oo^irs des ■deux jeunes gens ^ elk voit qu'il esft temps de fixer oelui d« mmvean Télémàiqtie; eile fait parier sa fille. Sa fille^avecsa douceuri^tui^le^ réponpd d'un ton timide qui ne fait que meaK son effet. Au premier ^on de cette voix^ Emile est rendu ; c'est Sophie^ il W^^n doutée plus. Ce ne la serait pas , qu'il seroit trop tard pour ^'en dédire.

€'est alidTs que les diarmes de cette aie endiantetesse vont par totMns à son eœur^ et qu'il commence d'avaler à longs tttaits le poison dont elle l'enivre. U ne parie plus, il ne répond plus; îl ne Voit que Sophie; il n'entend <{ue Sopfcne : si efle dit tm mot, il oMvre la Itoucbe^ si die baisse les yeux, il les bai&se; s'il la voit soupirer, il soupire; c'est l'Âme de SopWe qui paroit l'animer. Que la sienne a changé dans peu d'instans ! Ce n'est plus le tour

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