LIVRE V
diroienUils en notre présence ? L'entretien qu'il leur faut n'a pas besoin de témoins. L'on se promène dans le jardin : ce jardin a pour parterre un potager trèsbien entendu ; pour parc, un verger couvert de grands et beaux arbres fruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux , et de plates-bandes pleines de fleurs. Le beau lieu ! s'écrie. Emile plein de son Homère et toujours dans l'enthousiasme ; je crois voir le jardin d'Alcinoûs. La fille voudroit savoir ce que c'est qu'Alcinoiîs , et la mère le demande. Alcinoûs, leur dis-je, étoit un roi de Corcyre , dont le jardin , décrit par Homère , est critiqué par les gens de goût, comme trop simple et trop peu paré. (0
(i) «En sortant du palais on trouve un vaste jardin de quatre » arpens, enceint et clos tout à Tentour, planté de grands arbres » fleuris , produisant des poires , des pommes de grenade et d'au-
> très des plus belles espèces, des figuiers au doux fruit, et des oli- » Tiers verdoyants. Jamais durant Tannée entière ces beaux arbres
> ne restent sans fruits : l'biver et Tété , la douce baleine du vent
> d'ouest fait à la fois nouer les uns et mûrir les autres. On voit la » poire et la pomme vieillir et sécber sur leur arbre , la figue sur
> le figuier , et la grappe sur la soucbe. La vigne inépuisable ne » cesse d'y porter de nouveaux raisins ; on fait cuire et confire les
> uns au soleil sur une aire, tandis qu'on en vendange d'antres, » laissant sur la plante ceux qui sont encore en fleurs, en verjus, » ou qui commencent k noircir. A l'un des bouts, deux carrés bien » cultivés, et couverts de fleurs toute l'année, sont ornés de deux » fontaines , dont l'une est distribuée dans tout le jardin , et l'autre , » après avoir traversé le palais , est conduite à im bâtiment élevé » dans la ville pour abreuver les citoyens. »
TeUe est la description du jardin royal d'Alcinoiis, au septième Livre de l'Odyssée ; jardin dans lequel , à la bonté de ce vieux
Cet Alcinoûs avoit une fille aimable , <{ui , la veille qu'un étranger reçut l'hospitalité chez son père , songea qu'elle auroit bientôt un mari. Sophie , interdite, rougit, baisse les yeux, se mord la langue; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le père , qui se plaît à l'augmenter, prend la parole, et dit que la jeune princesse alloit elle-même laver le linge à la rivière. Croyez-vous , poursuit-il , qu'elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales, en disant qu'elles sentoient le graillon? Sophie, sur qui le coup porte, oubUant sa timidité naturelle, s'excuse avec vivacité. Son papa sait bien que tout le menu linge n'eût point eu d'autre blanchisseuse qu'elle , si on l'avoit laissé faire (i) , et qu'elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots elle me regarde à la dérobée avec une inquiétude dont je ne puis m'empêcher de rire, en lisant dans son cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son père a la cruauté de relever cette étourderie, en lui demandant d'un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, et ce qu'elle a de commun avec la fille d' Alcinoûs. Honteuse et tremblante, elle n'ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante! il
rêveur d'Homère et des princes de son temps , on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.
(i) J'avoue que je sais quelque gré à la mère de Sophie de ne lui avoir pas laissé g&ter dans le savon des mains aussi douces que les siennes , et qu'Emile doit baber si souvent