‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 164 sur 233 · LIVRE V. 36l · texte numérisé non relu

LIVRE V. 36l

tenant enivré d'une passion naissante : son cœur s'ouvre aux premiers feux de l'amour; ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices et de jouissance; il aime un objet aimable, et plus aimable encore par son caractère que par sa personne; il espère, il attend un retour qu'il sent lui être dû. C'est du rapport des cœurs, c'est du concours des sentimens honnêtes, que s'est formé leur premier penchant : ce penchant doit être durable. Il se livre avec confiance, avec raison même, au plus charmant délire, sans crainte, sans regret , sans remords, sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien? Voyez, cherchez, imaginez ce qu'il lui faut encore, et qu'on puisse accorder avec ce qu'il a. Il réunit tous les biens qu'on peut obtenir à la fois ; on n'y en peut ajouter aucun qu'aux dépens d'un autre; il est heureux autant qu'un homme peut l'être. Irai-je en ce moment abréger un destin si doux? irai-je troubler une volupté si pure? Ali! tout le prix de la vie est dans la félicité qu'il goûte. Que pourrois-je lui rendre qui valût ce que je lui aurois ôté? Même en mettant le comble à son bonheur, j'en détruirois le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu'à obtenir ; on en jouit mieux quand on l'attend que quand on le goûte. O bon Emile, aime et sois aimé! jouis long-temps avant que de posséder; jouis à la fois de lamour et de l'innocence; fais ton paradis sur la

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terre en attendant Tautre : je n'abrégerai point cet heureux temps de ta vie; j*en filerai pour toi Yen* chantement ; je le prolongerai le plus qu'il sera possible. Hélas ! il faut qu'il finisse , et qu'il finisse en peu de temps ; mais je ferai du moins qu'il dure toujours dans ta mémoire, et que tu ne te repentes jamais de l'avoir goûté.

Emile n'oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu'elles sont prêtes, nous prenons des chevaux, nous allons grand train; pour cette fois, en partant il voudroit être arrivé. Quand le cœur s'ouvre aux passions, il s'ouvre à l'ennui de la vie* Si je n'ai pas perdu mon temps , la sienne entière ne se passera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée et le pays difficile. Nous nous égarons; il s'en aperçoit le premier, et , sans s'impatienter , sans se plaindre , il met toute son attention à retrouver son chemin ; il erre long- temps avant de se reconnoître, et toujours avec le même sang-froid. Ceci n'est rien pour vous , mais c'est beaucoup pour moi qui connois son naturel emporté : je vois le fruit des soins que j'ai mis dès son enfance à l'endurcir aux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu'on nous fait est bien plus simple et plus obligeante que la première fois; nous sommes déjà d'anciennes connoissances. Emile et Sophie se saluent avec un peu d'embarras , et ne se parlent toujours point : que se

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