‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 176 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

d'intérêt , elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.

Si le véritable amour pou voit user de coquetterie, j'en croirois même voir quelques traces dans la manière dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On diroit que non contente de l'ardente passion dont elle l'embrase par un mélange exquis de réserve et de caresse , elle n'est pas fâchée encore d'irriter cette même passion par un peu d'inquiétude ; on diroit qu'égayant à dessein ses jeunes hôtes , elle destine au tourment d'Emile les grâces d'un enjouement qu'elle n'ose avoir avec lui : mais Sophie est trop attentive , trop bonne , trop judicieuse , pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant , l'amour et Thonnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait l'alarmer, et le rassurer précisément quand il faut ; et si quelquefois elle l'inquiète , elle ne l'attriste jamais. Pardonnons le souci qu'elle donne à ce qu'elle aime à la peur qu'elle a qu'il ne soit jamais assez enlacé.

Mais quel effet ce petit manège fera-t-il sur Emile? Sera-t-il jaloux? ne le sera-t-il pas? C'est ce qu'il faut examiner; car de telles digressions entrent aussi dans l'objet de mon livre , et m'éloignent peu de mon sujet.

J'ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu'à l'opinion , cette passion s'introduit dans le cœur de l'homme. Mais en amour c'est autre chose ; la jalousie paroît alors tenir de

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si près à la nature , qu'on a bien de la peine à croire qu'elle n'en vienne pas ; et l'exemple même des animaux , dont plusieurs sont jaloux jusqu'à la fureur, semble établir le sentiment opposé sans réplique Est-ce l'opinion des hommes qui apprend aux coqs à se mettre en pièces, et aux taureaux à se battre jus» qu'à la mort?

L'aversion contre tout ce qui trouble et combat nos plaisirs est un mouvement naturel , cela est incontestable. Jusqu'à certain point le désir de posséder exclusivement ce qui nous plaît est encore dans le même cas. Mais quand ce désir, devenu passion, se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse et chagrine appelée jalousie, alors c'est autre chose; cette passion peut être naturelle, ou ne Têtre pas; il faut distinguer.

L'exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le Discours sur F Inégalité ; et maintenant que j'y réfléchis de nouveau , cet examen me paroît assez solide pour oser y renvoyer les lecteurs O» J'ajouterai seulement aux distinctions que j'ai faites dans cet écrit, que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à la puissance du sexe , et que, quand cette puissance est ou paroît être illimitée , cette ja^ lousie est à son comble ; car le mâle alors, mesurant ses droits sur ses besoins , ne peut jamais voir un autre mâle que comme un importun concurrent.

(•) Voyez, dans cette édition , tome IV, pages 169 et snîv.

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