‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 175 sur 233 · LIVRE V. 38l · texte numérisé non relu

LIVRE V. 38l

» libertés qu'elle peut souffrir devant tout le monde. » Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en y> public ; mais on ignore où s'arrête y dans l'ombre » du mystère, celui qui se fait seul juge de ses fan- ]» taisies. »

Après cette juste réprimande, bien plus adressée à moi qu'à mon élève , cette sage mère nous quitte , et me laisse en admiration de sa rare prudence , qui compte pour peu qu'on baise devant elle la bouche de sa fille, et qui s'efiraie qu'on ose baiser sa robe en particulier. En réfléchissant à la folie de nos maximes, qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté , je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.

En pénétrant , à cette occasion , le cœur d'Emile des devoirs que j'aurois dû plus tôt lui dicter, il me vient une réflexion nouvelle , qui fait peut-être le plus d'honneur à Sophie , et que je me garde pourtant bien de communiquer à son amant, c'est qu'il est clair que cette prétendue fierté qu'on lui reproche n'est qu'une précaution très-sage pour se garantir d'elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible, elle redoute la première étincelle et l'éloigné de tout son pouvoir. Ce n'est pas par fierté qu'elle est sévère , c'est par humilité. Elle prend sur Emile l'empire qu'elle craint de n'avoir pas sur Sophie; elle se sert de l'un pour combattre

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L'autre. Si elle étoit plus confiante, elle seroit bien moins fière. Otez ce seul point , quelle fîile au monde est plus facile et plus douce? qui est-ce qui supporte plus patiemment une ofifense ? qui est-ce qui craint plus d'en faire à autrui ? qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre , hors la vertu ? Encore n'est-ce pas de sa vertu qu'elle est fière , elle ne l'est que pour la conserver ; et , quand elle peut se livrer sans risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu'à son amant. Mais sa discrète mère ne Êiit pas tous ces détails à son père même : les hommes ne doivent pas tout savoir.

Loin même qu'elle semble s'enorgueillir de sa conquête , Sophie en est devenue encore plus affable, et moins exigeante avec tout le monde, hors peut-être le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l'indépendance n'enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d'une victoire qui lui coûte sa Uberté. Elle a le maintien moins libre et le parler plus timide depuis qu'elle n'entend plus le mot d'amant sans rougir; mais le contentement perce à travers son embarras, et cette honte elle-même n'est pas un sentiment fâcheux. C'est surtout avec les jeunes survenans que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis qu'elle ne les craint plus, l'extrême réserve qu'elle avoit avec eux s'est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix , elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifferens ; moins difficile sur leur mérite depuis qu'elle n'y prend plus

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