LIVRE V. 4oi
l'air , et se trouve au bout de la carrière , qu'à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie, et, non moins généreux qu'Énée , fait des présens à tous les vaincus.
Au milieu de Téclat et du triomphe , Sophie ose défier le vainqueur , et se vante de courir aussi bien que lui. Il ne refuse point d^entrer en lice avec elle ; et , tandis qu'elle s'apprête à l'entrée de la carrière , qu'elle retrousse sa robe des deux côtés , et que , plus curieuse d'étaler une jambe fine aux yeux d'Emile , que de le vaincre à ce combat, elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l'oreille de la mère ; elle sourit et fait un signe d'approbation. Il vient alors se placer à coté de sa concurrente; et le signal n'est pas plus tôt donné, qu'on la voit partir et voler comme un oiseau.
Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c'est pour être atteintes. La course n'est pas la seule chose qu'elles fassent maladroitement , mais c'est la seule qu'elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible , et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paroître autant de sauterelles qui voudroient courir sans sauter.
Emile, n'imaginant point que Sophie coure mieux qu'une autre femme, ne daigne pas sortir de sa place, et la voit partir avec un souris moqueur. Mais Sophie est légère et porte des talons bas; elle n'a pas IX. a6
besoin d'artifice pour paroître avoir le pied petit; elle prend les devants d'une telle rapidité , que y pour atteindre cette nouvelle Âtalante, il n'a que le temps qu'il lui Êiut quand il l'aperçoit si loin devant lui. Il part donc à son tour^ semblable à l'aigle qui fond sur sa proie; il la poursuit, la talonne, l'atteint enfin tout essoufflée , passe doucement son bras gauche autour d'elle , l'enlève comme une plume , et pressant sur son cœur cette douce charge , il achève ainsi la course , lui fait toucher le but la première , puis criant Victoire a Sophie ! met devant elle un genou en terre , et se reconnoit le vaincu.
A ces occupations diverses se joint celle du métier que nous avons appris. Au moins un jour par semaine , et tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne , nous allons Emile et moi travailler chez un maître. Nous n'y travaillons pas pour la forme, en gens au-dessus de cet état , mais tout de bon et en vrais ouvriers. Le père de Sophie nous venant voir nous trouve une fois à l'ouvrage , et ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme et à sa fille ce qu'il a vu. Allez voir , dit-il , ce jeune homme à l'atelier , et vous verrez s'il méprise la condition du pauvre! On peut imaginer si Sophie entend ce discours avec plaisir ! On en reparle , on voudroit le surprendre à l'ouvrage. On me questionne sans faire semblant de rien ; et , après s'être assurées d'un de nos jours, la mère et