LIVRE V
la fille prennent une calèche , et viennent à la ville le même jour.
En entrant dans Tatelier Sophie aperçoit à Tautre bout un jeune homme en veste, les cheveux négligemment rattachés, et si occupé de ce qu'il fait qu'il ne la voit point : elle s'arrête et fait signe \ sa mère. Emile , un ciseau d'une main et le maillet de l'autre , achève une mortaise ; puis il scie une planche et en met une pièce sous le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie; il la touche, il est respectable. Femme, honore ton chef; c'est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà Thomme.
Tandis qu'elles sont attentives à l'observer, je les aperçois, je tire Emile par la manche : il se retourne , les voit , jette ses outils, et s'élance avec un cri de joie. Après s'être livré à ses premiers transports , il les fait asseoir et reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise ; elle se lève avec vivacité , parcourt l'atelier, examine les outils , touche le poli des planches, ramasse des copeaux par terre , regarde à nos mains, et puis dit qu'elle aime ce métier, parce qu'il est propre. La folâtre essaie même d'imiter Emile. De sa blanche et débile main elle pousse un rabot sur la planche ; le rabot glisse et ne mord point. Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse , et dire : Hercule est vengé.
Cependant la mère questionne le maître :Mon-
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sieur , combien payez-vous ces garçons-là ? Madame, je leur donne à chacun vingt sous par jour et je les nourris; mais si ce jeune homme vouloit il gagneroit bien davantage, car c'est le meilleur ouvrier du pays. Vingt sous par jour, et vous les nourrissez ! dit la mère , en nous regardant avec attendrissement. Madame, il est ainsi , reprend le maître. Â ces mots elle x^ourt à Emile, Tembrasse, le presse contre son sein en versant sur ki des larmes, et sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois : Mon fils ! ô mon fils ! Après avoir passé quelque temps à causer avec nous , mais sans nous détourner : Âllons-nous-en , dit la mère à sa fille ; il se fait tard , il ne faut pas nous faire attendre. Puis s'approchant d'Emile , elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant : Hé bien ! bon ouvrier, ne voulez- vous pas venir avec nous? Il lui répond d'un ton fort triste : Je suis engagé , demandez au maître,. On demande au maître s'il veut bien se passer de nous. Il répond qu'il ne peut. J'ai, dit-il, de l'ouvrage qui presse et qu'il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs, j'ai refusé des ouvriers qui se sont présentés; si ceux-ci me manquent , je ne sais plus où en prendre d'autres , et je ne pourrai rendre l'ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien , elle attend qu'Emile parle. Emile baisse la tête et se tait. Monsieur , lui dit-elle un ^eu surprise de ce silence, n*avez-vous rien à dire à cela? Emile regarde tendrement la fille , et ne répond que ces mots : Vous