‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 19 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage; je le vois , ou plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce même monde est-il étemel ou créé ? Y a-t-il un principe unique des choses ? y en a-t-il deux ou plusieurs ? et quelle est leur nature? Je n'en sais rien; et que m'importe? A mesure que ces connoissaaces me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma raison.

Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment , je l'expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point ; toujours est-il certain que le tout est un , et annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans Tordre établi. Cet être qui. veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu il soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées , et celle de bonté qui en est une suite nécessaire : mais je n'en connois pas mieux l'être auquel je l'ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement ; plus j'y pense , plus je me confonds : je sais très-certai-

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nement qu'il existe, et qu'il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. Taperçois Dieu partout dans ses œuvres ; je le sens en moi , je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même , sitôt que je veux chercher où il est, ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe , et mon esprit troublé n'aperçoit plus rien.

Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu , que je n'y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnemens sont toujours téméraires; un homme sage ne doit s'y livrer qu'en tremblant , et sûr qu'il n'est pas fait pour les approfondir : car ce qu'il y a de plus injurieux à la Divinité n'est pas de n'y point penser , mais d'en mal penser.

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence , je reviens à moi, et je cherche quel rang j'occupe dans l'ordre des choses qu'elle gouverne , et que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce; car, par ma volonté et par les instrumens qui sont en mon pouvoir pour l'exécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent , ou pour me prêter ou me dérober cotnme il me plaît à leur action, qu'aucun d'eux n'en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion phy-

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