IX. I
D violence et de Tinjustice irrite un jeune coeur sans » expérience , se figurent Tétat du sien. Des larmes y> de rage couloient de ses yeux , Tindignation l'étouf- D foit : il imploroit le ciel et les hommes, il se con- » fioit à tout le monde , et n'étoit écouté de personne. » Il ne voyoit que de vils domestiques soumis à Tin- » fâme qui l'outrageoit, ou des complices du même » crime , qui se railloient de sa résistance et Texci- » toient à les imiter. Il étoit perdu sans un honnête » ecclésiastique qui vint à l'hospice pour quelque }» affaire, et qu'il trouva le moyen de consulter en » secret. L'ecclésiastique étoit pauvre et avoit besoin 9 de tout le monde; mais l'opprimé avoit encore » plus besoin de lui ; et il n'hésita pas à favoriser son y> évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi. » Échappé au vice pour rentrer dans l'indigence, >» le jeune homme luttoit sans succès contre sa des- » tinée : un moment il se crut au-dessus d'elle. A la » première lueur de fortune ses maux et son pro- 7> tecteur furent oubhés. Il fut bientôt puni de cette y> ingratitude; toutes ses espérances s'évanouirent; » sa jeunesse avoit beau le favoriser, ses idées ro- » manesques gâtoient tout. N'ayant ni assez de talens » ni assez d'adresse pour se faire un chemin facile , » ne sachant être ni modéré ni méchant, il pré- » tendit à tant de choses qu'il ne sut parvenir à rien. y> Retombé dans sa première détresse , sans pain , » sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint » de son bienfaiteur.
x> Il y retourne , il le trouve , il en est bien reçu : M sa vue rappelle à Tecclésiastique une bonne ac- » tion qu'il avoit faite ; un tel souvenir réjouit tou- » jours l'âme. Cet homme étoit naturellement hu- » main , compatissant ; il sentoit les peines d'au- » trui par les siennes , et le bien -être n'avoit point » endurci son cœur; enfin les leçons de la sagesse et » une vertu éclairée avoient affermi son bon nature). j> Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte , » l'y recommande ; il partage avec lui son nécesj> saire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il » l'instruit , le console , il lui apprend l'art difficile 3» de supporter patiemment l'adversité. Gens à pré- » jugés, est-ce d'un prêtre, est-ce en Italie que vous » eussiez espéré tout cela ?
. » Cet honnête ecclésiastique étoit un pauvre vi- » Caire savoyard , qu'une aventure de jeunesse avoit » mis mal avec son évéque, et qui avoit passé les » monts pour chercher les ressources qui lui man- » quoient dans son pays. Il n'étoit ni sans esprit ni » sans lettres ; et avec une figure intéressante il avoit 9 trouvé des protecteurs qui le placèrent chez un j» ministre pour élever son fils. Il préféroit la pau- » vreté à la dépendance , et il ignoroit comment il j> faut se conduire chez les grands. Il ne resta pas » long-temps chez celui-ci : en le quittant il ne perdit » point son estime; et comme il vivoit sagement et 2> se faisoit aimer de tout le monde , il se flattoit de n rentrer en grâce auprès de son évéque^ et d'en
y> obtenir quelque petite cure dans les montagnes » pour y passer le reste de ses jours. Tel étoit le M dernier terme de son ambition.
» Un penchant naturel Tintéressoit au jeune fugi- » tif , et le lui fit examiner avec soin. Il vit que la » mauvaise fortune avoit déjà flétri son cœur , que » lopprobre et le mépris avoient abattu son cou- D rage , et que sa fierté, changée en dépit amer, ne » lui montroit dans l'injustice et la dureté des hom- » mes que le vice de leur nature et la chimère de la » vertu. Il avoit vu que la religion ne sert que de » masque à l'intérêt , et le culte sacré de sauvegarde s> à lliypocrisie : il avoit vu , dans la subtilité des 1» vaines disputes , le paradis et l'enfer mis pour prix » à des jeux de mots ; il avoit vu la sublime et pri- » mitive idée de la Divinité défigurée par les fan- » tasques imaginations des hommes; et, trouvant » que pour croire en Dieu il felloit renoncer au ju- )> gement qu'on avoit reçu de lui , il prit dans le » même dédain nos ridicules rêveries et l'objet au- » quel nous les appliquons. Sans rien savoir de ce » qui est, sans rien imaginer sur la génération des » choses, il se plongea dans sa stupide ignorance, » avec un profond mépris pour tous ceux qui penyt soient en savoir plus que lui.
jt L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des y> devoirs de l'homme. Ce progrès étoit déjà plus d'à y> moitié fait dans le cœur du libertin. Ce -n'étoit pas » pourtant un enfant mal né ; mais l'incrédulité , la