‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 201 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

seule étoit plus éparse que la terre entière ne Test aujourd'hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples, se regardant la plupart comme autochthones , ou originaires de leur propre pays , Toccupoient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles re* culés où leurs ancêtres s'y étoient établis, et pour avoir laissé le temps au climat de Êiire sur eux des impressions durables ; au lieu que, parmi nous , après les invasions des Romains , les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les François d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèle à l'art; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère, ainsi que leur naturel ; les Persans , originaires de Tartarie, perdent chaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassien ; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibé<^ riens, Allobroges; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure , et encore plus quant aux mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l'air et du terroir, marquoient plus fortement de peuple à peuple les tempéramens , les figures, les mœurs , les caractères , que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l'inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions , et où les forêts abattues ,

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les marais desséchés , la terre plus unifonnémeiit , quoique plus mal cultivée, ne laissent plus, même au physique, la même diJBTérence de terre à terre et de pays à pays.

Peut-être, avec de semblables réflexions, se près* seroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote , Ctésias (*) , Pline , pour avoir représenté les habitans de divers pays avec des traits originaux et des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faudroit retrouver les mêmes hommes pour reconnoître en eux les mêmes figures ; il faudroit que rien ne les eût changés pour qu'ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à la fois tous les hommes qui ont été, peut-on douter que nous ne les trouvassions plus variés de siècle à siècle, qu'on ne les trouve aujourd'hui de nation à nation ?

En même temps que les observations deviennent plus difficiles, elles se font plus négligemment et plus mal : c'est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturelle du genre humain. L'instruction qu'on retire des voyages se rapporte à l'objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de philosophie , le voyageur ne voit jamais que ce qu'il veut voir : quand cet obr

(*) Ctésias, né à Gnide jean Tan 400 ayant Jésus-Christ, et attaché il la cour de Perse en qualité de médecin, ayoit écrit une his* toire de Perse en yingt-trois Livres, et une description de Tlnde, dont il ne nous reste que des fragmens. Larcher les a traduits en firançoii à la suite de sa traduction d*Hérodote.

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