‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 200 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

tête. Les Anglois ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux, ils en ont même plus que personne; mais ces préjugés tiennent moins à Fignorance qu'à la passion. L'Anglois a les préjugés de Torgueil , et le François ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages , ceux qui voyagent le moins voyagent le mieux; parce qu'étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles, et moins occupés des objets de notre vaine curiosité , ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connois guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu'un François court chez les artistes d'un pays , qu'un Anglois en fait dessiner quelque antique, et qu'un Allemand porte son album chez tous les savans , l'Espagnol étudie en silence le gouvernement, les mœurs, la police , et il est le seul des quatre qui , de retour chez lui , rapporte de ce qu'il a vu quelque remairque utile à son pays.

Les anciens voyageoient peu, lisotent peu, faisoient peu de livres ; et pourtant on voit , dans ceux qui nous restent d'eux , qu'ils s'observoient mieux les uns les autres que nous n'observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d'Homère, le seul poète qui nous transporte dans les pays qu'il nous décrit, on ne peut refuser à Hérodote l'honneur d'avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu'elle soit plus en narrations qu'en réflexions ,

mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs Hvres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu'aucun écrivain n'a décrit les Allemands d'aujoui*d'hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l'histoire ancienne connoissent mieux les Grecs , les Carthaginois, les Romains, les Gaulois, les Perses, qu'aucun peuple de nos jours ne connoît ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples, s'eflaçant de jour en jour, deviennent en même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent , et que les peuples se confondent , on voit peu à peu disparoître ces différences nationales qui frappoient jadis au premier coup d'œil. Autrefois chaque nation restoit plus renfermée en elle-même , il y avoit moins de communications , moins de voyages , moins d'intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple, point tant de ces tracasseries rojrales appelées négociations , point d'ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement; les grandes navigations étoient rares ; il y avoit peu de commerce éloigné ; et le peu qu'il y en avoit étoit fait ou par le prince même, qui s'y servoit d'étrangers, ou par des gens méprisés , qui ne donnoient le ton à personne et ne rapprochoient point les nations. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre l'Europe et l'Asie qu'il n'y en avoit jadis entre la Gaule et l'Espagne : l'Europe

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