‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 203 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

quHl naisse, à moins qu'il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d'en être protégé.

Je lui dirois donc , par exemple : Jusqu'ici vous avez vécu sous ma direction, vous étiez hors d'état de vous gouverner vous-même. Mais vous approchez de Tâge où les lois, vous laissant la disposition de votre bien , vous rendent maître de votre personne. Vous allez vous trouver seul dans la société , dépendant de tout , même de votre patrimoine. Vous avez en vue un établissement ; cette vue est louable , elle est un des devoirs de l'homme ; mais , avant de vous marier, il faut savoir quel homme vous voulez être, à quoi vous voulez passer votre vie , quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous et à votre famille ; car , bien qu'il ne faille pas faire d'un tel soin sa principale affaire , il y faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous engager dans la dépendance des hommes que vous méprisez ? Voulezvous établir votre fortune et fixer votre état par des relations civiles qui vous mettront sans cesse à la discrétion d'autrui, et vous forceront, pour échapper aux fripons , de devenir fripon vous-même ?

Là-dessus je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien, soit dans le commerce, soit dans les charges , soit dans la finance ; et je lui montrerai qu'il n'y en a p^s un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un état pré* Caire et dépendant, et ne le force de régler ses

mœurs y ses sentimeDs, sa conduite, sur l'exemple et les préjugés d'autrui.

Il y a, lui dirai-je, un autre moyen d'employer son temps et sa personne , c'est de se mettre au service, c'est-à-dire de se louer à très-bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point fait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes, et ils ibnt un cas extraordinaire de ceux qui ne sont bons qu'à cela. Au surplus , loin de vous dispenser des autres ressources , il ne vous les rend que plus nécessaires ; car il entre aussi dans l'honneur de cet état de ruiner ceux qui s'y dévouent. Il est vrai qu'ils ne s'y ruinent pas tous ; la mode vient même insensiblement de s'y enrichir comme dans les autres : mais je doute qu'en vous expliquant comment s'y prennent pour cela ceux qui réussissent, je vous rende curieux de les imiter.

Vous saurez encore que, dans ce métier même , il ne s'agit plus de courage ni de valeur , si ce n'est peut<4tre auprès des femmes; qu'au contraire le plus rampant, le plus bas, le plus servile, est toujours le plus honoré ; que , si vous vous avisez de vouloir faire tout de bon votre métier, vous serez méprisé , haï, chassé peut-être, tout au moins accablé de passe-droits et supplanté par tous vos camarades , pour avoir fait votre service à la tranchée tandis qu'ils faisoient le leur à la toilette.

On se doute bien que tous ces emplois divers ne seront pas fort du goût d'Emile. Eh quoi ! me dira-

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