‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 204 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

t-il , ai-je oublié les jeux de mon enfance ? ai-je perdu mes bras ? ma force est-elle épuisée ? ne sais-je plus travailler? Que m'importe tous vos beaux emplois et toutes les sottes opinions des hommes? Je ne connois point d'autre gloire que d'être bienfaisant et juste; je ne connois point d'autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu'on aime , en gagnant tous les jours de l'appétit et de la santé par son travail. Tous ces embarras dont vous me parlez ne me touchent guère. Je ne veux pour tout bien qu'une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la faire valoir , et je vivrai sans inquiétude. Sophie et mon champ , et je serai riche.

Oui, mon ami , c'est assez pour le bonheur du sage d'une femme et d'un champ qui soient à lui ; mais ces trésors , bien que modestes , ne sont pas si communs que vous pensez. Le plus rare est trouvé pour vous; parlons de l'autre.

Un champ qui soit à vous , cher Emile ! et dans quel lieu le choisirez-vous? En quel coin de la terre pourrez-vous dire : Je suis ici mon maître et celui du terrain qui m'appartient? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche, mais qui sait oii l'on peut se passer de l'être? Qui sait où l'on peut vivre indépendant et libre sans avoir besoin de faire mal à personne et sans crainte d'en recevoir? Croyez-vous que le pays où il est toujours permis d'être honnête homme soit si facile à trouver? S'il est quelque moyen

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légitime et sûr de subsister sans intrigue , sans af* faire, sans dépendance, c'est J'en conviens, de vivre du travail de ses mains, en cultivant sa propre terre : mais où est l'état où l'on peut se dire, la terre que je foule est à moi ? Avant de choisir cette heureuse terre assurez-vous bien d'y trouver la paix que vous cherchez; gardez qu'un gouvernement violent,qu'une religion persécutante, que des mœurs perverses, ne vous y viennent troubler. Mettez-vous à l'abri des impôts sans mesure qui dévoreroient le fruit de vos peines, des procès sans fin qui consumeroient votre fonds. Faites en sorte qu'en vivant justement vous n'ayez point à faire votre cour à des intendans , à leurs substituts, à des juges, à des prêtres , à de puissans voisins, à des fripons de toute espèce, toujours prêts à vous tourmenter si vous les négligez. Mettezvous surtout à l'abri des vexations des grands et des riches; songez que partout leurs terres peuvent confiner à la vigne de Naboth (*). Si votre malheur veut qu'un homme en place achète ou bâtisse une maison près de votre chaumière, répondez -vous qu'il ne trouvera pas le moyen , sous quelque prétexte, d'envahir votre héritage pour s'arrondir, ou que vous ne verrez pas, dès demain peut-être, absorber toutes vos ressources dans un large grand chemin? Que si vous vous conservez du crédit pour parer à tous ces inconvéniens , autant vaut conserver aussi vos

(*) RoiS| Liy. m, chap. ii.

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