LIVRE IV. 4l
que deviens-jé? Quel spectacle! Où est Tordre que j'avois observé? Le tableau de la nature ne m'offroit qu'harmonie et proportions , celui du genre humain ne m'offre que confusion , désordre ! Le concert règne entre les élémens, et les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux , leur roi seul est misérable ! O sagesse, où sont tes lois? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.
Groiriez-vous , mon bon ami , que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de Fâme , qui n'avoient point jusque-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de Thomme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevoit à l'étude des vérités éternelles , à l'amour de la justice et du beau moral , aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage , et dont l'autre le ranienoit bassement en luimême, l'asservissoit à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres , et côntrarioit par elles tout ce que lui inspiroit le sentiment du premier (a). En me sentant entraîné, combattu par ces deuxmouvemens contraires , je me disois : Non , l'homme n'est point un ; je veux et je ne veux pas, je me sens à la fois esclave et libre ; je vois le bien, je l'aime, et je
(«) VaK ee^ue lui inspiroit de noble et de grand le sentiment,..,.
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fais le mal ; je suis actif quand j'écoute la raison j passif quand mes passions m'entraînent ; et mon pire tourment , quand je succombe , est de sentir que j'ai pu résister.
Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l'ouvrage des préjugés, j'ai tort sans doute, et il n'y a point de morale démontrée; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l'homme , et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain ,, que celui qui fait de l'homme un être simple lève ces contradictions, et je ne reconnois plus qu'une substance.
Vous remarquerez que , par ce mot de substance, j'entends en général l'être doué de quelque qualité primitive, et abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu'une substance ; mais s'il y en a qui s'excluent mutuellement , il y a autant de diverses substances qu'on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela ; pour moi je n'ai besoin , quoi qu'en dise Locke , de connoitre la matière que comme étendue et divisible , pour être assuré qu'elle ne peut penser ; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les rochers pensent (0 , il aura
(i) n me semble que loin de dire que les rochers pensent» la
beau m'embarrasser dans ses argumens subtils, je ne puis voir en lui qu'un sophiste de mauvaise foi , qui aime miieux donner le sentiment aux pierres, que d'accorder une âme à Thomme.
Supposons un sourd qui nie Texistence des sons , parce qu'ils n'ont jamais frappé son oreille. Je mets
philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnoit plus que des êtres sensitifs dans la nature ; et toute la différence qu'elle trouye entre un homme et une pierre , est que l'homme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être sensitif qui n'en a pas. Mais s'il est vrai que toute matière sente , où concevrai-je l'unité sensitive ou le moi individuel ? sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des corps aggrégatifs? Placerai-je également cette unité dans les fluides et dans les solides , dans les mixtes et dans les élémens ? Il n'y a , dit-on, que des individus dans la nature ! Mais quels sont ces individus? Cette pierre est-elle un individu ou une agrégation d'individus ? Est-elle un seul être sensitif, ou en contient-elle autant que de grains de sahle ? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l'un se sent dans l'autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en un ? L'attraction peut être une loi de la nature dpnt le mystère nous est inconnu; mais nous concevons au moins que l'attraction, agissant selon les masses, n'a rien d'incompatible avec l'étendue et la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment? Les parties sensibles sont étendues, mais l'être sensitif est indivisible et un : il ne se partage pas, il est tout entier ou nul : l'être sensitif n'est donc pas un corps. Je ne sais comment l'entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devroient faire aussi rejeter le sentiment ; et je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas , ils ne feroient pas aussi l'autre ; que leur en coûteroit-il de plus ? et puisqu'Ds sont sûrs qu'ils ne pensent pas , comment osent-ils affirmer qu'ils sentent ?
SOUS ses yeux uq instrument à corde, dont je fais sonner Tunisson par un autre instrument caché ; le sourd Yoit frémir la corde; je lui dis, c'est le son qui fait cela. Point du tout , répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même ; c'est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez -moi donc, reprends -je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd; mais parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde , pourquoi faut-il que j^aille expliquer cela par vos sons, dont je n'ai pas la moindre idée? C'est expliquerun fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu'ils n'existent pas.
Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l'esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds , en effet , à la voix intérieure qui leur crie d'un ton difficile à méconnoître : une machine ne pense point , il n'y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment : l'espace n'est pas ta mesure , l'univers entier n'est pas assez grand pour toi : tes sentimens, tes désirs , ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.
Nul être matériel n'estactif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela , je le sens ,