‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 22 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J*ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux; cette action rédproque n'est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir , non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations , j*agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette foiblesse, je n'écoute que ma volonté; je suis esclave par mes vices , et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'eflace en moi que quand je me déprave , et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la loi du corps.

Je ne connois la volonté que par le sentiment de la mienne, et l'entendement ne m'est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n'en font qu'une ; et si l'on comprend bien que l'homme est actif dans ses jugemens , que son entendement n'est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n'est qu'un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s'il juge faux il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté? C'est son jugement. Et

quelle est la cause qui détermine son jugement ? G^est sa faculté intelligente, c'est sa puissance de juger; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n'entends plus rien.

Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien , je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m'est convenable, ou que j'estime tel, sans que rien d'étranger à moi me détermine. S'ensuit-il que je ne sois pasmcHi maître, parce que je ne suis pas le maître d'être un autre que moi ?

Le principe de toute action est dans la volonté d'un être libre; on ne sauroit remonter au-delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien , c'est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d'un principe actif, c'est vraiment supposer des effets sans cause , c'est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n'y a point de première impulsion , ou toute première impulsion n'a nulle cause antérieure , et il n'y a point de véritable volonté sans liberté. L'homme est donc libre dans ses actions, et, comme tel , animé d'une substance immatérielle ; c'est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres , sans que je continue à les compter.

Si l'homme est actif et libre, il agit de lui-même; tout ce qu'il fait Ubrement n'entre point dans le système ordonné de la Providence , et ne peut lui être imputée Elle ne veut point le mal que. fait

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Thomme en abusant de la liberté qu'elle lui donne; mais elle ne Tempêche pas de le faire, soit que de la part d'un être si foible ce mal soit nul à ses yeux , soit qu'elle ne pût l'empêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle Ta fait libre afin qu'il fît , non le mal , mais le bien par choix. Elle l'a mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle l'a doué; mais elle a tellement borné ses forces , que l'abus de la liberté qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que Thomme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde , sans empêcher que l'espèce humaine elle-même ne se conserve malgré qu'elle en ait Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal , c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit^ de ce qu'il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi-même; c'est pour mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté , que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvoit de plus en notre faveur la puissance divine elle-même? Pouvoit-elle mettre de la contradiction dans notre nature et donner le prix d'avoir bien fait à qui n'eut pas le pouvoir de malfaire ? Quoi ! pour empêcher l'homme d'être méchant , falloit-il le borner à l'instinct et le faire bête? Non , Dieu de mon âme , je ne te reprocherai jamais de

l'avoir faite à ton image , afin que je pusse être libre , bon et heureux comme toi !

C'est Tabus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchans. Hos chagrins , nos soucis , nos peines , nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage , et le mal physique ne seroit rien sans nos vices , qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du torps n'est- elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d'y pourvoir? La mort.... Les méchans n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre? Qui est-ce qui voudroit toujours vivre? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux! il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce que nous sommes , nous n'aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire , nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée , on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère;

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