LIVRE V
ne nous tourmentons point de ne pouvoir imiter Télémaque et Mentor dans le bien qu'ils faisoient aux hommes : personne ne sait mieux que nous se tenir à sa place, et ne désire moins d'en sortir. Nous savons que la même tâche est donnée à tous ; que quiconque aime le bien de tout son cœur, et le fait de tout son pouvoir, l'a remplie. Nous savons que Télémaque et Mentor sont des chimères. Emile ne voyage pas en homme oisif, et fait plus de bien que s'il étoit prince. Si nous étions rois , nous ne serions plus bienfaisans. Si nous étions rois et bienfaisans , nous ferions sans le savoir mille maux réels pour un bien apparent que nous croirions faire. Si nous étions rois et sages, le premier bien que nous voudrions faire à nous-mêmes et aux autres seroit d'abdiquer la royauté et de redevenir ce que nous sommes.
J'ai dit ce qui rend les voyages infructueux à tout le monde. Ce qui les rend encore plus infructueux à la jeunesse , c'est la manière dont on les lui fait faire. Les gouverneurs, plus curieux de leur amusement que de son instruction , la mènent de ville en ville, de palais en palais , de cercle en cercle; ou, s'ils sont savans et gens de lettres, ils lui font passer son temps à courir des bibliothèques, à visiter des antiquaires , à fouiller de vieux monumens , à transcrire de vieilles inscriptions. Dans chaque pays ils s'occupent d'un autre siècle ; c'est comme s'ils s'oc-» cupoient d'un autre pays : en sorte qu'après avoir à
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grands frais parcouru l'Europe , livrés aux frivolités ou à Tennui , ils reviennent sans avoir rien vu de ce qui peut les intéresser, ni rien appris de ce qui peut leur être utile.
Toutes les capitales se ressemblent , tous les peuples s'y mêlent, toutes les mœurs s'y confondent; ce n'est pas là qu'il faut aller étudier les nations. Paris et Londres ne sont à mes yeux que la même ville. Leurs habitans ont quelques préjugés différens , mais ils n'en ont pas moins les uns que les autres, et toutes leurs maximes pratiques sont les mêmes. On sait quelles espèces d'hommes doivent se rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs l'entassement du peuple et l'inégalité des fortunes doit partout produire. Sitôt qu'on me parle d'une ville composée de deux cent mille âmes, je sais d'avance comment on y vit. Ce que je saurois de plus sur les lieux ne vaut pas la peine d'aller l'apprendre.
C'est dans les provinces reculées , où il y a moins de mouvement , de commerce , où les étrangers voyagent moins, dont les habitans se déplacent moins, changent moins de fortune et d'état, qu'il faut aller étudier le génie et les mœurs d'une nation. Voyez en passant la capitale, mais allez observer au loin le pays. Les François ne sont pas à Paris , ils sont en Touraine ; les Anglois sont plus anglois en Mercie qu'à Londres , et les Espagnols plus espagnols en Galice qu'à Madrid. C'est à ces grandes distances
qu'un peuple se caractérise et se montre tel qu'il est sans mélange : c'est là que les bons et les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir , comme au bout d'un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte.
Les rapports nécessaires des mœurs au gouvernement ont été si bien exposés dans le livre de VEs^ prit des Lois , qu'on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports. Mais , en général , il y a deux règles faciles et simples pour juger de la bonté relative des gouvememens. L'une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple l'état tend à sa ruine; et le pays qui peuple le plus, fût-il le plus pauvre, est infailliblement le mieux gouverné, (i)
Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs; car si elle se faisoit par des colonies, ou par d'autres voies accidentelles et passa gères, alors elles prouveroient le mal par le remède. Quand Auguste porta des lois contre le célibat, ces lois montroient déjà le déclin de l'empire romain. Il faut que la bonté du gouvernement porte les citoyens à se marier, et non pas que la loi les y contraigne : il ne faut pas examiner ce qui se fait par force , car la loi qui combat
(1) Je ne sache qu'une seule exception à celte règle, c'est la Chine. (*)
(*) Cette note , prise dans le maniMcrit autographe , n'est dans aucune édition antérieure à celle de 1801.
la constitution s'élude et devient raine , mais ce qui se fait par l'influence des mœurs et par la pente naturelle du gouvernement , car ces moyens ont seuls un effet constant. C'ëtoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre de chercher toujours un petit remède à chaque mal particulier, au lieu de remonter à leur source commune, et de voir qu'on ne les pouvoit guérir que tous à la fois. Il ne s'agit pas de traiter séparément cliaque ulcère qui vient sur le corps d'un malade , mais d'épu{:er la masse du sang qui les produit tous. On dit qu'il y a des prix en Angleterre pour l'agriculture; je n'en veux pas davantage : cela seul me prouve qu'elle n'y brillera pas longtemps.
La seconde marque de la bonté relative du gouvernement et des lois se tire aussi de la population , mais d'une autre manière , c'est-à-dire de sa distribution, et non pas de sa quantité. Deux états égaux en grandeur et en nombre d'hommes peuvent être fort inégaux en force ; et le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitans sont le plus également répandus sur le territoire : celui qui n'a pas de si grandes villes , et qui par conséquent brille le moins , battra toujours l'autre. Ce sont les grandes villes qui épuisent un état et font sa foiblesse : la richesse qu'elles produisent est une richesse apparente et illusoire; c'est beaucoup d'argent et peu d'effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France ; moi je crois qu'elle lui en coûte