LIVRE V
il a tout ce qu^il faut pour s'en garantir. Parmi toutes les précautions que j'ai prises pour cela , je compte pour beaucoup rattachement qu'il a dans le cœur.
On ne sait plus ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens , parce que ne le connoissant pas mieux qu'eux , ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu'un jeune homme aime ou qu'il soit débauché. Il est aisé d'en imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui , dit-on, vivent fort chastement sans amour ; mais qu'on me cite un homme fait , un véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse, et qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus , dans tous les devoirs , on ne cherche que l'apparence ; moi , je cherche la réaUté , et je suis trompé s'il y Si, pour y parvenir, d'autres moyens que ceux que je donne.
L'idée de rendre Emile amoureux avant de le faire voyager n'est pas de mon invention. Voici le trait qui me l'a suggérée.
J'étois à Venise en visite chez le gouverneur d'un jeune Ânglois. C'étoit en hiver , nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. Il les lit, et puis en lit une tout haut à son élève. Elle étoit en anglois : je n'y compris rien; mais, durant la lecture , je vis le jeune homme déchirer de très-belles manchettes de point qu'il portoit, et les jeter au feu l'une après l'autre , le plus doucement
qu'il put , afin qu^on De s'en aperçût pas. Suqpris de ce caprice, je le regarde au visage, et crois y voir de rémotion; mais les signes extérieurs des passions, quoique assez semblables chez tous les hommes , ont des différences nationales sur lesquelles il est facile de se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage , aussi-bien que dans la bouche. J'attends la fin de la lecture , et puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève , qu'il cachoit pourtant de son mieux, je lui dis : Peut-on savoir ce que cela signifie ?
Le gouverneur , voyant ce qui s'étoit passé , se mit à rire , embrassa son élève d'un air de satisfaction ; et , après avoir obtenu son consentement , il me donna l'explication que je souhaitois.
Les manchettes , me dit-il , que M. John vient de déchirer sont un présent qu'une dame de cette ville lui a fait il n'y a pas long-temps. Or , vous saurez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d'amour, et qui en mérite encore davantage. Cette lettre est de la mère de sa maîtresse, et je vais vousen traduire l'endroit qui a causé le dégât dont vous iavez été le témoin.
a Lucy ne quitte point les manchettes de lord John. » Miss Betty Roldham vint hier passer l'après-midi » avec elle et voulut à toute force travailler à son » ouvrage. Sachant que Lucy s'étoit levée aujour- » d'hui plus tôt qu'à l'ordinaire , j'ai voulu voir ce