LIVRE V
» qu'elle faisoit, et je l'ai trouvée occupée à défaire » tout ce qu'avoit fait hier miss Betty. Elle ne veut D pas qu'il y ait dans son présent un seul point d'une » autre main que la sienne. »
M. John sortit un moment après pour prendre d'autres manchettes , et je dis à son gouverneur : Vous avez un élève d'un excellent naturel; mais parlez-moi vrai , la lettre de la mère de miss Lucy n'estelle point arrangée ? N'est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes? Non , me dit-il , la chose est réelle; je n'ai pas mis tant d'art à mes soins; j'y ai mis de la simplicité, du zèle, et Dieu a béni mon travail.
Le trait de ce jeune homme n'est point sorti de ma mémoire ; il n'étoit pas propre à ne rien produire dans la tête d'un rêveur comme moi.
U est temps de finir. Ramenons lord John à miss Lucy , c'est-à-dire , Emile à Sophie. U lui rapporte avec un cœur non moins tendre qu'avant son départ un esprit plus éclairé, et il rapporte dans son pays l'avantage d'avoir connu les gouvememens par tous leurs vices , et les peuples par toutes leurs vertus. J'ai même pris soin qu'il se Uât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d'hospitalité à la manière des anciens , et je ne serai pas fâché qu'il cultive ces connoissances par un commerce de lettres. Outre qu'il peut être utile et qu'il est toujours agréable d'avoir des correspondances dans les pays éloignés, c'est une excellente précaution
48o EMILli:.
contre Tempire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n'est plus propre à leur ôter cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu'on estime, lesquels, n'ayant point ces préjugés et les combattant par les leurs , nous donnent les moyens d'opposer sans cesse les uns aux autres , et de nous garantir ainsi de tous. Ce n'est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas , ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu'ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu'ils y sont : de retour chez eux ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serois bien aise que l'étranger que je consulte eût vu mon pays , mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.
Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelques-uns des grands états de l'Europe et beaucoup plus de petits ; après en avoir appris les deux ou trois principales langues; après y avoir vu ce qu il y a de vraiment curieux , soit en histoire naturelle, soit en gouvernement , soit en arts , soit en hommes, Emile, dévoré d'impatience, m'avertit que notre terme approche. Alors je lui dis : Hé bien ! mon ami, vous vous souvenez du principal objet de nos voyages ; vous avez vu , vous avez observé : quel est enfin le résultat de vos observations? A quoi vous fixez-