LIVRE IV
son pour le connoître , la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n'ai point d'excuse^ je le fais parce que je le veux : lui demander de changer ma volonté , c'est lui demander ce qu'il me demande ; c'est vouloir qu'il fasse mon œuvre et que j'en recueille le salaire ; n'être pas content de mon état , c'est ne vouloir plus être homme , c'est vouloir autre chose que ce qui est , c'est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité , Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi , le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne je fais ce que tu fais , j'acquiesce à ta bonté ; je crois partager d'avance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défiance de moi-même , la seule chose que je lui demande , ou plutôt que j'attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m'égare et si cette erreur m'est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes ? et combien d'hommes sont d'accord en tout? L'illusion qui m'abuse a beau me venir de moi , c'est lui seul qui m'en peut guérir. J'ai fait ce que j'ai pu pour atteindre à la vérité; mais sa source est trop élevée ; quand les forces me manquent pour aller plus loin , de quoi puis -je être coupable? c'est à elle à s'approcher.
78 JÉMILK.
Le bon prètbe avoit parlé avec véhëmence ; il étoit ému , je l'étois aussi. Je croyois entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes, et apprendre aux hommes le culte des dieux. Cependant je voyois des foules d'objections à lui faire : je n'en fis pas une , parce qu'elles étoient moins solides qu'embarrassantes, et que la persuasion étoit pour lui. A mesure qu'il me parloit selon sa conscience , la mienne sembloit me confirmer ce qu'il m'avoit dit*
Les sentimens que vous venez de m'exposer, lui dis-je, me paroissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer que par ce que vous dites croire. J'y vois , à peu de chose près , le théisme ou la religion naturelle , que les chrétiens affectent de confondre avec l'athéisme ou l'irréligion , qui est la doctrine directement opposée. Mais , dans l'état actuel de ma foi, j'ai plus à remonter qu'à descendre pour adopter vos opinions , et je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d être aussi sage que vous. Pour être au moins aussi sincère je veux consulter avec moi. C'est le sentiment intérieur qui doit me conduire , à votre exemple ; et vous m'avez appris vous-même qu'après lui avoir long-temps imposé silence, le rappeler n'est pas l'affaire d'un moment, remporte vos discours dans mon cœur, il faut que je les médite. Si , après m'être bien consulté, j'en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, et je serai votre prosélyte jusqu'à la mort. Continuez cependant à m'instruire , vous ne