‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 33 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ouvrage ; que leur première dépravîition vient de leur volonté; qu*à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles? Sans doute il ne dépend plus d'eux de n'être pas méchans et foibles, mais il dépendit d'eux de ne le pas devenir. Oh ! que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions , même durant cette vie, si , lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit com* mence à s'ouvrir, nous savions l'occuper des objets qu'il doit connoître pour apprécier ceux qu'il ne connoît pas; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs! Cette étude nous paroît ennuyeuse et pénible , parce que nous n'y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugemens et notre estime avant de connoître le bien et le mal ; et puis , rapportant tout à cette fausse mesure , nous ne donnons à rien sa juste valeur.

Il est un âge où le cœur, libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu'il ne connoît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, et, trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, et croit le trouver où il n'est point. Ces illusions ont duré trop long-temps pour moi. Hélas ! je les ai trop tard connues , et n'ai pu tout-à-fait les détruire : elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause.

Au moins elles ont beau me séduire , elles ne mV busent plus ; je les connois pour ce qu'elles sont; en les suivant je les méprise ; loin d'y voir Tobjet de mon bonheur, j'y vois son obstacle. J'aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction , sans partage , et n'aurai besoin que de moi pour être heureux ; en attendant je le suis dès cette vie , parce que j'en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que j'en peux retirer dépend de moi.

Pour m'élever d'avance autant qu'il se peut à cet état de bonheur , de force et de liberté , je m'exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l'ordre de l'univers , non pour l'expliquer par de vains systèmes , mais pour l'admirer sans cesse, pour adorer le'sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui^ je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence; je m'attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons : mais je ne le prie pas. Que lui demanderois-je ? qu'il changeât pour moi le cours des choses, qu'il fit des miracles en ma faveur ? Moi qui dois aimer par-dessus tout l'ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence , voudrois-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non , ce vœu téméraire mériteroit d'être plutôt puni qu'exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui dem<inder ce qu'il m'a donné? Ne m'a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien , la rai-

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