‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 42 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

de prophéties que je n'ai vu de miracles. Je dis de plus qu'aucune prophétie ne sauroit faire autorité pour moi.

l'inspiré.

Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font elles pas autorité pour vous ?

LE RAISONNEUR

Parce que, pour qu'elles la fissent ^ il faudroit trois choses dont le concours est impossible; savoir, que j'euse été témoin de la prophétie , que je fusse témoin de l'événement, et qu'il me fut démontré que cet événement n'a pu cadrer fortuitement avec la prophétie; car , fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu'un axiome de géométrie , puisque la clarté d'une prédiction faite au hasard n'en rend pas Taccomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu , ne prouve rien à la rigueur pour celui qui Ta prédit

. Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. A croire tout cela sur la foi d'autrui , et à soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités étemelles que mon esprit conçoit pouvoient souffrir quelque atteinte, il n'y auroit plus pour moi nulle espèce de certitude; et, loin d'être sûr que vous me parlez de la part de Dieu , je ne serois pas même assuré qu'il existe.

Voilà bien des difficultés , mon enfant, et ce n'est pas tout Parmi tant de reUgions diverses qui se pro-

scrivent et s'excluent mutuellement , une seule est la bonne , si tant est qu'une le soit. Pour la reconnoître, il ne suffit pas d*en examiner une , il faut le^ examiner toutes; et, dans quelque matière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre (i); il faut comparer les objections aux preuTes ; il faut savoir ce que chacun oppose aiix autres y et ce qu'il leur répond. Plus un sentiment nous paroît démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d'hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudrait être bien simple pour croire qu'il suffit d'entendre les docteurs de son parti pour s'instruire des raisons du parti contraire. Où sont les diéologiens qui se piquent de bonne foi ? où sont ceux qui , pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les afibiblir? Chacun brille dans son parti ; mais tel au milieu des siens est tout fier de ses preuves , qui feroit un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens d'un autre parti. Youlez^vous vous

(1) PTutarque (*) rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes , soutenoient que, dans un jugement contradictoire, il étoit ÎButUe d*eniendre les deux parties : Car, disoient-ik, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne Ta pas prouvé : s'il l'a prouvé, tout est dit , et la partie adverse doit être condamnée ; s'il ne l'a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouvé que la méthode de tous ceux q«î admettent une révélation exclusive res« semble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour chqjsir entre tant de partis, il les faut tout écouter, ou l'on est injuste.

(*} ContretUcU des Phihsophts stoiquct, J. 6.

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