‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 71 sur 233 · LIVRE IV. l · texte numérisé non relu

LIVRE IV. l

monde y porte le reste de sa vje un air erobarrassë, contraint, un propos toujours hors de propos, des manières lourdes et maladroites , dont Thabitude d*y vivre ne le défait plus , et qui n'acquièrent qu'un nouveau ridicule par l'effort de s'en délivrer. Chaque sorte d'instruction a son temps propre qu'il faut connoitre, et seâ dangers qu'il faut éviter. C'est surtout pour celle-ci qu'ils se réunissent; mais je n'y expose pas non plus mon élève sans précautions pour l'en garantir.

Quand ma méthode remplit d'un même objet toutes les vues, et quand, parant un inconvénient, elle en prévient un autre, je juge alors qu'elle est bonne, et que je suis dans le vrai. C'est ce que je crois voir dans l'expédient qu'elle me suggère ici. Si je veux être austère et sec avec mon disciple , je perdn^i sa confiance , et bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d'être sous ma garde? Je ne fais qu'autoriser son désordre , et soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je l'introduis dans le monde avec le seul projet de l'instruire , il s'instruira plus que je ne veux. Si je l'en tiens éloigné jusqu'à la fin, qu'aura-t-il appris de moi ? Tout, peut-être , hors l'art le plus nécessaire à l'homme et au citoyen , qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilité trop éloignée , elle sera pour lui comme nulle ; il ne fait cas que du^ présent. Si je me contente de lui fournir des amuse-

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mens, quel bien lui fais-je? il s'amollit et ne s'instruit point.

Rien de tout cela. Mon e&pëdient seul pourvoit à tout. Ton cœur 9 dis-je au jeune homme , a besoin d'une compagne ; allons chercher celle qui te convient : nous ne la trouverons pas aisément peut-être, le vrai mérite est toujours rare ; mdis ne nous pressons ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une , et nous la trouverons à la fin , ou du moins celle qui en approche le plus. Avec un projet si flatteur pour lui je l'introduis dans le monde. Qu'aije besoin d'en dire davantage ? Ne voyez-vous pas que j'ai tout fait ?

En lui peignant la maîtresse que je lui destine , imaginez si je saurai m'en faire écouter, si je saurai lui rendre agréables et chères les qualités qu'il doit aimer, si je saurai disposer tous ses sentimens à ce qu'il doit rechercher ou fuir. Il faut que je sois le plus maladroit des hommes , si je ne le rends d'avance passionné sans savoir de qui. Il n'importe que l'objet que je lui peindrai soit imaginaire ; il suffit qu'il le dégoûte de ceux qui pourroient le tenter; il suffit qu'il trouve partout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimère aux objets réels qui le frapperont : et qu'est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n'est chimère, mensonge, illusion? On aime bien plus l'image qu'on se fait que l'objet auquel on l'applique. Si l'on voyoit ce qu'on aime exactement tel qu'il est, il n'y auroit plus d'amour sur la terre.

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