‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 72 sur 233 · LIVRE IV. i5g · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i5g

Quand on cesse d'aimer , la personne qu'on aimoit reste la même qu'auparavant, mais on ne la voit plus la même ; le voile du prestige tombe, et l'amour s'évanouit. Or , en fournissant l'objet imaginaire , je suis le maître des comparaisons , et j'empêche aisément l'illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu'on trompe un jeune homme en lui peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister; mais je choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu'ils lui conviennent, qu'ils lui plaisent, et qu'ils servent à corriger les siens. Je ne veux pas non plus qu'on lui mente , en affirmant faussement que l'objet qu'on lui peint existe ; mais s'il se complaît à l'image, il lui souhaitera bientôt un original. Du souhait à la supposition , le trajet est facile; c'est TafTaire de quelques descriptions adroites , qui, sous des traits plus sensibles, donneront à cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrois aller jusqu'à le nommer; je dirois en riant , Appelons Sophie votre future maîtresse : Sophie est un nom de bon augure : si celle que vous choisirez ne le porte pas , elle sera digne au moins de le porter; nous pouvons lui en faire honneur d'avance. Après tous ces détails, si, sans affirmer (a), sans nier, on s'échappe par des défaites, ses soupçons se changeront en certitude ; il croira qu'on lui fait mystère de l'épouse qu'on lui destine , et qu'il

(a) Vab ce» détaiUy si sur ses questions, sans affirmer..

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la verra quand il sera temps. S'il en est une fois là , et qu'on ait bien choisi les traits qu'il faut lui montrer, tout le reste est facile; on peut l'exposer dans le monde presque sans risque : défendez-le seulement de ses sens , son cœur est en sûreté.

Mais, soit qu'il personnifie ou non le modèle que j'aurai su lui rendre aimable, ce modèle, s'il est bien fait , ne l'attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble , et ne lui donnera pas moins d'éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas, que s'il avoit un objet réel. Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée , poiu* réprimer ses sens par son imagination, pour Tarracher surtout à ces donneuses d'éducation qui la font payer si cher , et ne forment un jeune homme à la politesse qu'en lui ôtant toute honnêteté ! Sophie est si modeste ! De quel œil verra-t-il leurs avances? Sophie a tant de simplicité ! Gomment aimerat-il leurs airs? Il y a trop loin de ses idées à ses observations pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.

Tous ceux qui parlent du gouvernement des enfans suivent les mêmes préjugés et les mêmes maximes , parce qu'ils observent mal et réfléchissent plus mal encore. Ce n'est ni par le tempérament ni par les sens que commence l'égarement de la jeunesse , c'est par l'opinion. S'il étoit ici question des garçons qu'on élève dans les collèges, et des filles qu*on élève dans les couvens , je ferois voir que cela est vrai , même à leur égard ; car les premières leçons que

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