‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 76 sur 233 · LIVRE IT. l · texte numérisé non relu

LIVRE IT. l

Je lui dirai : « Vous voyez que votre seul intérêt, qui ^ est le mien , dicte mes discours ; je n'en peux avoir j» aucun autre. Mais pourquoi ces jeunes gens veu- » lent -ils vous persuader? c*est qu'ils veulent vous » séduire : ils ne vous aiment point, ils ne prennent » aucun intérêt à vous; ils ont pour tout motif un » dépit secret de voir que vous valez mieux qu'eux; » ils veulent vous rabaisser à leur petite mesure , et » ne vous reprochent de vous laisser gouverner , 3 qu'afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez- » vous croire qu'il y eût à gagner pour vous dans ce » changement? Leur sagesse est- elle donc si supéx> rieure , et leur attachement d'un jour est- il plus » fort que le mien ? Pour donner quelque poids à » leur raillerie, il faudroit en pouvoir donner à leur 3 autorité ; et quelle expérience ont-ils pour élever » leurs maximes au-dessus des nôtres ? Ils n'ont fait » qu'imiter d'autres étourdis , comme ils veulent être y imités à leur tour. Pour se mettre au* dessus des » prétendus préjugés de leurs pères , ils s'asservis- » sent à ceux de leurs camarades. Je ne vois point ce » qu'ils gagent à cela : mais je vois qu'ils y perdent » sûrement deux grands avantages; celui de l'affec- > tion paternelle , dont les conseils sont tendres et » sincères , et celui de l'expérience , qui j^t juger de » ce qu'on connoit; car les pères ont été enfans, et » les enfans n'ont pas été pères.

» Mais les croyez -vous sincères au moins dans » leurs folles maximes? Pas même cela, cher Emile; » ils se trompent pour vous tromper; ils ne sont

i66 iaiiLE.

» point d'accord avec eux-mêmes : leur cœur les dé- » ment sans cesse, et souvent leur bouche les con- » tredit. Tel d'entre eux tourne en dérision tout ce » qui est honnête , qui seroit au désespoir que sa » femme pensât comme lui. Tel autre poussera cette » indififérence de mœurs jusqu'à celles de la femme y^ qu'il n'a point encore , ou , pour comble d'infamie, » à celles de la femme qu'il a déjà : mais allez plus y> loin , parlez-lui de sa mère , et voyez s'il passera » volontiers pour être un enfant d'adultère et le fils » d'une femme de mauvaise vie, pour prendre à » faux le nom d'une famille , pour en voler le patri- » moine à l'héritier naturel , enfin s'il se laissera pa- » tiemment traiter de bâtard. Qui d'entre eux vou- » dra qu'on rende à sa fille le déshonneur dont il » couvre celle d'autrui ? U n'y en a pas un qui n'at- » tentât même à votre vie , si vous adoptiez avec » lui, dans la pratique, tous les principes qu'il s'ef- » force de vous donner. C'est ainsi qu'ils décèlent i> enfin leur inconséquence , et qu'on sent qu'aucun » d'eux ne croit ce qu'il dit. Voilà des raisons^ cher » Emile : pesez les leurs, s'ils en ont, et comparez. » Si je voulois user comme eux de mépris et de raille- » rie, vous les verriez prêter le flanc au ridicule au- » tant peut-être et plus que moi. Mais je n'ai pas » peur d'un examen sérieux. Le triomphe des mo- » queurs est de courte durée; la vérité demeure, et D leur rire insensé s'évanouit. »

Vous n'imaginez p<is comment à vingt ans Emile peut être docile. Que nous pensons différemment !

Moi , je ne conçois pas comment il a pu Tétre à dix ; car quelle prise avois-je sur lui à cet âge ? Il m'a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne Téievois pas alors , je le préparois pour être élevé. Il l'est maintenant assez pour être docile; il reconnoit la voix de l'amitié , et il sait obéir à la raison. Je lui laisse , il est vrai , l'apparence de l'indépendance ; mais jamais il ne me fut mieux assujetti , car il l'est parce qu'il veut l'être. Tant que je n'ai pu me rendre maître de sa volonté ^ je le suis demeuré de sa personne ; je ne le quittois pas d'un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l'embrasse , et je lui dis d'un air assuré : Emile , je te confie à mon ami , je te livre à son cœur honnête ; c'est lui qui me répondra de toi.

Ce n'est pas l'affaire d'un moment de corrompre des affections saines qui n'ont reçu nulle altération précédente , et d'effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s'y fait durant mon absence , elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi pour que je n'aperçoive pas le danger avant le mal , et que je ne sois pas à temps d'y porter remède. Comme on ne se déprave pas tout d'un coup , on n'apprend pas tout d'un coup à dissimuler ; et si jamais homme est maladroit en cet art , c'est Emile , qui n'eut de sa vie une seule occasion d'en user.

l68 EMILE.

Par ces soins et d'autres semblables je le crois si bien garanti des objets étrangers et des maximes vulgaires , que j'aimerois mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris , que seul dans sa chambre ou dans un parc , livré à toute l'inquiétude de son âge. On a beau faire , de tous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme , le plus dangereux et le seul qu'on ne peut écarter , c'est luimême : cet ennemi pourtant n'est dangereux que par notre faute; car, comme je l'ai dit mille fois, c'est parla seule imagination que s'éveillent les sens. Leur besoin proprement n'est point un besoin physique ; il n'est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux , si jamais idée déshonnéte ne fût entrée dans notre esprit , jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir à nous , et nous serions demeurés chastes , sans tentations , sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse, sans qu'elle sache démêler elle-même la cause de cette première inquiétude , qui n'est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaître. Pour moi, plus je réfléchis à cette importante crise et à ses causes prochaines ou éloignées , plus je me persuade qu'un solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instructions et sans femmes, y mourroit vierge à quelque âge qu'il fût parvenu.

Mais il n'est pas ici question d'un sauvage de cette

Page 1