LIVRE IV
espèce. En élevant un homme parmi ses semblables et pour la société, il est impossible , il n'est pas même à propos de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance; et ce qu'il y a de pis pour la sagesse est d'être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous ont frappés , les idées que nous avons acquises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous , d'images plus séduisantes que les objets mêmes, et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte , qu'elle est utile à celui qui s'y maintient toujours seul.
Veillez donc avec soin sur le jeune homme , il pourra se garantir de tout le reste; mais c'est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit , couchez tout au moins dans sa chambre : qu'il ne se mette au lit qu'accablé de sommeil , et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille. Défiez-vous de l'instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu'il agit seul ; il est suspect dès qu'il se mêle aux institutions des hommes : il ne faut pas le détruire, il fout le régler; et cela peut-être est plus difficile que de l'anéantir. Il seroit très-dangereux qu'il apprît à votre élève à donner le change à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s'il connoît une fois ce dangereux supplément , il est perdu. Dès lors il aura toujours le corps et le cœur énervés ; il portera jusqu'au tombeau les tristes effets de cette habitude , la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il
170 iMILE.
vaudroit mieux encore Si les fureurs d'un tempérament ardent deviennent invincibles , mon cher Emile, je te plains; mais je ne balancerai pas un moment, je ne souffrirai point que la fin de la nature soit éludée. S'il faut qu'un tyran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer : quoi qu'il arrive , je t'arracherai plus aisément aux femmes qu'à toi.
Jusqu'à vingt ans le corps croît , il a besoin de toute sa substance : la continence est alors dans l'ordre de la nature , et l'on n'y manque guère qu'aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale ; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même, à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont leurs modifications , leurs exceptions , leurs règles. Quand la foiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre ; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.
Souvenez-vous que ce n'est plus de mon élève que je parle ici, c^est du vôtre. Ses passions, que vous avez laissé fermenter, vous subjuguent : cédezleur donc ouvertement, et sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai jour, il en sera moins fier que honteux, et vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement pour lui foire au moins éviter les précipices. U importe que le disciple ne fasse rien que le maître