‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 8 sur 233 · LIVRE IV. l · texte numérisé non relu

LIVRE IV. l

ne me soit pas imputée à crime : quand vous vous tromperiez de même, il y auroit peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune, et nous avons le même intérêt à Técouter : pourquoi ne penseries-vous pas comme moi?

Je suis né pauvre et paysan , destiné par mon état à cultiver la terre ; mais on crut plus beau que j'apprisse à gagner mon pain dans le métier de prêtre , et Ton trouva le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parens ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui étoit bon , véritable , utile , mais ce qu'il falloit savoir pour être ordonné. J'appris ce qu'on vouloit que j'apprisse , je dis ce qu'on vouloit que je disse , je m'engageai comme on voulut , et je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu'en m'obligeant de n'être pas homme j'avois promis plus que je ne pouvois tenir.

On nous dit que la conscience est l'ouvrage des préjugés ; cependant je sais par mon expérience qu'elle s'obstine à suivre l'ordre de la nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reprodie toujours foiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée , à plus forte raison ce qu'elle nous prescrit. O bon jeune homme , elle n'a rien dit encore à vos sens : vivez long-temps dans l'état heureux où sa voix est celle de Tinnocence. Souvenez-vous qu'on l'ofTense encore plus quand on la prévient que quand on la combat; il faut commencer par apprendre

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à résister pour savoir quand on peut céder sans crime.

Dès ma jeunesse j'ai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la nature. M'étant ôté le droit de m'y soumettre, je résolus de ne le point profaner; car, malgré mes classes et mes études, ayant toujours mené une vie uniforme et simple , j'avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives : les maximes du monde ne les avoient point obscurcies , et ma pauvreté m'éloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice.

Cette résolution fut précisément ce qui me perdit; mon respect pour le lit d'autrui laissa mes fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté , interdit , chassé , je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence ; et j'eus lieu de comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée , qu'il ne faut souvent qu'aggraver la faute pour échapper au châtiment.

Peu d'expériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j'avois du juste , de l'honnête, et de tous les devoirs de l'homme , je perdois chaque jour quelqu'une des opinions que j'avois reçues : celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu s'obscurcir dans mon esprit Tévidence des principes; et, réduit enfin à ne savoir

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plus que penser, je parvins au même point où vous Êtes ; avec cette différence , que mon incrédulité , fruit tardif d'un âge plus mûr, s'étoit formée avec plus de peine , et devoit être plus difficile à détruire.

rétois dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer , il est inquiétant et pénible ; il n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de l'âme qui nous y. laisse. Je n'avois point le cœur assez corrompu pour m'y plaire ; et rien ne conserve mieux l'habitude de réfléchir que d'être plus content de soi que de sa fortune.

Je méditois donc sur le triste sort des mortels flottans sur cette mer des opinions humaines y sans gouvernail , sans boussole , et livrés à leurs passions orageuses , sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui méconnoît sa route , et qui ne sait ni d'où il vient ni où il va. Je me disois , J'aime la vérité , je la cherche , et ne puis la reconnoître ; qu'on me la montre , et j'y demeure attaché : pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer?

Quoique j'aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n'ai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ces temps de trouble et d'anxiétés , où , sans cesse errant de doute en doute , je ne rapportois de mes longues méditations qu'incertitude , obscurité , contradictions sur la cause de mon être et sur la règle de mes devoirs.

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Comment peut -on être sceptique par système et de bonne foi ? je ne saurois le comprendre. Ces philosophes , ou n'existent pas , ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu'il nous importe de connoître est un état trop violent pour l'esprit humain : il n'y résiste pas long-temps ; il se décide malgré lui de manière ou d'autre , et il aime mieux se tromper que ne rien croire.

Ce qui redoubloit mon embarras , étoit qu'étant né dans une Église qui décide tout , qui ne permet aucun doute , un seul point rejeté me faisoit rejeter tout le reste , et que l'impossibilité d'admettre tant de décisions absurdes me détachoit aussi de celles qui ne l'étoient pas. En me disant , croyez tout , on m'empêchoit de rien croire , et je ne savois plus où m'arrêter.

Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres , j'examinai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu , n'ignorant rien, ne prouvant rien , se moquant les ims des autres ; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphans quand ils attaquent, ib sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons , ils n'en ont que pour détruire ; si vous comptez les voix , chacun est réduit à la sienne ; ils ne s'accordent que pour disputer : les écouter n'étoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.

Je conçus que Tinsuffisance de l'esprit humain est

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