LIVRE IV
s'occupe de lui; par la même raison il ne dit que des choses utiles : autrement , qu'est-ce qui l'engageroit à parler ? Emile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à Tesprit, dont je parlerai ci-après , ou du prix qu'on donne à des bagatelles , dont on croit sottement que les autres font jutant de cas que nous. Celui qui connoît assez de choses pour donner à toutes leur véritable prix ne parle jamais trop ; car il sait apprécier aussi l'attention qu'on lui donne et l'intérêt qu'on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu parlent beaucoup , et les gens qui savent beaucoup parlent peu. Il est simple qu'un ignorant trouve important tout ce qu'il sait et le dise à tout le monde. Mais un homme instruit n'ouvre pas aisément son répertoire; il auroit trop h dire , et il voit encore plus à dire après lui; il se tait.
Loin de choquer les manières des autres , Emile s*y conforme assez volontiers; non pour paroître instruit des usages, ni pour affecter les airs d'un homme poli, mais au contraire de peur qu'on ne le distingue, pour éviter d'être aperçu; et jamais il n'est plus à son aise que quand on ne prend pas garde à lui.
Quoique entrant dans le monde il en ignore absolument les manières , il n'est pas pour cela timide et craintif; s'il se dérobe , ce n'est point par embarras , c'est que pour bien voir il faut n'être pas vu :
car ce qu'on pense de lui ne l'inquiète guère , et le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela fait qu'étant toujours tranquille et de sang-froid , il ne se trouble point par la mauvaise honte. Soit qu'on le regarde ou non , il fait toujours de son mieux ce qu'il fait ; et toujours tout à lui pour bien observer les autres , il saisit leurs manières (a) avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l'opinion. On ^eut dire qu'il prend plutôt l'usage du monde , précisément parce qu'il en &it peu de cas.
Ne vous trompez pas cependant sur sa contenance , et n'allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme et non suffisant ; ses manières sont libres et non dédaigneuses : l'air insolent n'appartient qu'aux esclaves , l'indépendance n'a rien d'affecté. Je n'ai jamais vu d'homme ayant de la fierté dans rame en montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines , qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre O , qu'un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel , celui-ci lui demanda de quel pays il étoit ; <c Je suis Ânglois , ré- B pond l'étranger. Vous Ânglois ! réplique le dan- » seur ; vous seriez de cette île où les citoyens ont » part à l'administration publique et sont une por- » tion de la puissance souveraine (i) ! Non , monsieur;
(a) Var il saisit les usages a^ec
(*) De l'Esprit, Dî«c. ii, chap. i.
(x) Comme s*il y ayoit des citoyens <pil ne fussent pas membres
tIVRE lY. 177
V ce front baissé, ce reg^ard timide , cette démarche » incertaine , ne m'annoncent que TesclaYe titré d'un » électeur. »
Je ne sais si ce jugement montre une grande connoissance du vrai rapport qui est entre le caractère d'un homme et son extérieur. Pour moi , qui n'ai pas l'honneur d'être maître à danser, j'aurois pensé tout le contraire. J'aurois dit ; « Cet Ânglois n'est pas » courtisan ; je n'ai jamais oui dire que les courtisans. jy eussent le front baissé et la démarche incertaine : » un homme timide chez un danseur pourroit bien » ne l'être pas dans la chambre des communes. » Assurément ce M. Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains.
Quand on aime on veut être aimé^ Emile aime les ' hommes , il veut donc leur plaire. A plus forte raison il veut plaire aux femmes ; son âge , ses mœurs , son projet, tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs, car elles y font beaucoup ; les hommes qui en ont sont les vrais adorateurs des femmes. Us n'ont pas comme les autres je ne sais quel jargon moqueur de galanterie ; mais ils ont un empresse-
de la cité y et qui n'eussent pas, comme tels, part à l'autorité sou- Teraine ! Mais les François , ayant jugé à propos d'usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gauloises, en ont dénaturé l'idée, au point qu'on n'y conçoit plus rien. Un bomme qui -vient de m'écrire beaucoup de bêtises contre la Nouille Héloîse, a orné sa signature du titre de citoyen de Paanbœuf, et a cm me faire une excellente plaisanterie.