LIVRE IV. Ij
quent des esprits sans étoffe ; ils ne savent rien sentir de grand et de noble ; ils n'ont ni simplicité ni yi* gueur : abjects en toute chose, et bassement méchans, ils ne sont que vains , fripons , fisiux; ils n'ont pas même assez de courage pour être d'illustres scélérats. Tels sont les méprisables hommes que forme la crapule de la jeunesse : s'il s'en trouvoit un seul qui sût être tempérant et sobre, qui sût, au milieu d'eux, préserver son cœur, son sang, ses mœurs, de la contagion de l'exemple , à trente ans il écraseroit tous ces insectes, et deviendroit leur maître avec moins de peine qu'il n'en eut à rester le sien.
Pour peu que la naissance ou la fortune eût fait pour Emile, il seroit cet homme s'il vouloit l'être : mais il les mépriseroit trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d'eux , entrant dans le monde , non pour y primer , mais pour le connoître , et pour y trouver une compagne digne de lui.
Dans quelque rang qu'il puisse être né, dans quelque société qu'il commence à s'introduire, son début sera simple et sans éclat : à Dieu ne plaise qu'il soit assez malheureux pour y briller ! les qualités qui frappent au premier coup d'œil ne sont pas les siennes, il ne les a ni ne les veut avoir. U met trop peu de prix aux jugemens des hommes pour en mettre à leurs préjugés , et ne se soucie point qu'on l'estime avant que de le connoitre. Sa manière de se présenter n'est ni modeste ni vaine , elle est naturelle et vraie; il ne connoît ni gêne ni déguisement,
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et il est au milieu d'un cercle ce qu'il est seul et sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux , sans attention pour personne? Tout au contraire; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compteroit-il pour rien vivant avec eux ? Il ne les préfère point à lui dans ses manières, parce qu'il ne les préfère pas à lui dans son cœur; mais il ne leur montre pas non plus une indifférence qu'il est bien éloigné d'avoir : s'il n'a pas les formules de la politesse , il a les soins de l'humanité. Il n'aime à voir souffrir personne ; il n'oflrira pas sa place à un autre par simagrée , mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublié, il juge que cet oubli le mortifie ; car il en coûtera moins à mon jeune homme de rester debout volontairement , que de voir l'autre y rester par force.
Quoiqu'en général Emile n'estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris, parce qu'il les plaint et s'attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de Topinion dont ils se contentent, de peur que, les leur ôtant à pure perte, il ne les rendit plus malheureux qu'auparavant. Il n'est donc point dispu-* teur ni contredisant; il n'est pas non plus complaisant et flatteur; il dit son avis sans combattre celui de personne, parce qu'il aime la liberté par-dessus toute chose , et que la franchise en est un des plus beaux droits.
Il parle peu , parce qu'il ne se soucie guère qu'on