LIVRE IV. i^rj
poDse d*un vieux gentilhomme à Louis xv, qui lui demandoit lequel il préféroit de son siècle ou de ce^ lui-ci : Sire , f ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards , et il faut que je passe ma vieillesse a respecter les enfans.
Ayant une âme tendre et sensible , mais n'appréciant rien sur le taux de Topinion , quoiqu'il aime à plaire aux autres , il se souciera peu d'en être considéré. D'où il suit qu'il sera plus affectueux que poli , qu'il n'aura jamais d'airs ni de faste , et qu'il sera plus touché d'une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien ; il pourra même avoir quelque i-echerche dans sa parure , non pour paroître un homme de goût, mais pour rendre sa figure plus agréable ; il n'aura point recours au cadre doré , et jamais renseigne de la richesse ne souillera son ajustement.
On voit que tout cela n'exige point de ma part un étalage de préceptes , et n'est qu'un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l'usage du monde ; comme si , dans l'âge où l'on prend cet usage, on ne le prenoit pas naturellement , et comme si ce n'étoit pas dans un cœur honnête qu'il Êiut chercher ses premières lois! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes : elle se montre sans peine quand on en a ; c'est pour celui qui n'en a pas qu'on est forcé de réduire en art ses apparences.
a Le plus malheureux effet de la politesse d'usage
l8o EMILE.
» est d^enseîgner Tart de se passer des vertus qu'elle » imite. Qu'on nous inspire dans l'éducation riiumay> nité et la bienfaisance , nous aurons la politesse , ï> ou nous n'en aurons plus besoin.
» Si nous n'avons pas celle qui s'annonce par les y> grâces , nous aurons celle qui annonce l'honnête y> homme et le citoyen ; nous n'aurons pas besoin de » recourir à la fausseté.
» Au lieu d'être artificieux pour plaire , il suffira y> d'être bon ; au lieu d'être faux pour flatter les foi- » blesses des autres , il suffira d'être indulgent.
» Ceux avec qui Ton aura de tels procédés n'en » seront ni enorgueillis ni corrompus ; ils n'en se- » ront que reconnoissans , et en deviendront meil- » leursw » (i)
Il me semble que si quelque éducation doit produire l'espèce de poUtesse qu'exige ici M. Duclos, c'est celle dont j'ai tracé le plan jusqu'ici.
Je conviens pourtant qu'avec des maximes si différentes Emile ne sera point comme tout le monde, et Dieu le préserve de l'être jamais ! mais , en ce qu'il sera différent des autres , il ne sera ni fâcheux , ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Emile sera , si l'on veut , un aimable étranger. D'abord on lui pardonnera ses singularités en disant : // se formera, .Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manières ; et voyant qu'il n'en change
(i) Considérations sur ies Mmurs de ec siècle, par M. Duclot.