‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 83 sur 233 · LIVRE JV. l8l · texte numérisé non relu

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pas , on les lui pardonnera encore en disant : // est fait ainsi.

Il ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l'aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son esprit , mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d'esprit : le sien sera net et borné, il aura le sens droit et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves , il ne sauroit se piquer d'esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires et vraiment uliles aux hommes ont été les premières connues , qu'elles font de tout temps les seuls vrais liens de la société , et qu'il ne reste aux esprits transcendans qu'à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain. Cette manière de se faire admirer ne le touche guère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie , et en quoi il peut contribuer au bonheur d'autrui. La sphère de ses connoissances ne s'étend pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite et bien marquée; n'étant point tenté d'en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent ; il ne veut ni s'égarer ni briller. Emile est un homme de bon sens , et ne veut pas être autre chose : on aura beau vouloir l'injurier par ce titre, il s'en tiendra toujours honoré.

Quoique le désir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l'opinion d'autrui , il ne prendra de cette opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne^ sans se soucier des appré-

dations arbitraires , qui n'ont de loi que h mode ou les préjugés. Il aura l'orgueil de vouloir bien faire tout ce qu'il fait , même de le vouloir faire mieux qu'un autre : à la course il voudra être le plus léger; à la lutte, le plus fort; au travail, le plus habile; aux jeux d'adresse, le plus adroit : mais il recherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes , et qui ont besoin d'être constatés par le jugement d'autrui, comme d'avoir plus d'esprit qu'un autre, de parler mieux , d'être plus savant , etc. ; encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne, comme -d'être d'une plus grande naissance, d'être estimé plus riche, plus en crédit, plus considéré , d'en imposer par un plus grand faste.

Aimant les hommes parce qu'ils sont ses sembla-* Mes , il aimera surtout ceux qui lui ressemblent le plus , parce qu'il se sentira bon; et, jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales, en tout ce qui tient au bon caractère, il sera fort aise d'être approuvé. Il ne se dira pas précisément , Je me réjouis parce qu'on m'ap* prouve; mais , je me réjouis parce qu'on approuve ce que j'ai fait de bien; je me réjouis de ce que les gens qui m'honorent se font honneur : tant qu'ils jugeront aussi sainement , il sera beau d'obtenir leur estime.

Étudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde comme il les étudioit ci-devant par leurs pasliions dans l'histoire , il aura souvent lieu de réflé-

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chir sur ce qui flatte ou choque le cœur Iiu- ÎBain. Le voilà philosophant sur les principes du goût, et voilà rétude qui lui convient durant cette époque.

Plus on va chercher loin les dé6nitions du goût, et plus on s'égare ; le goût n'est que la faculté de juger de ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de là , vous ne savez plus ce que c'est que le goût. U ne s'ensuit pas qu'il y ait plus de gens de goût que d'autres; car, bien que la pluralité juge sainement de chaque objet , il y a peu d'hommes qui jugent comme elle sur tous; et, bien que le concoure; des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût , de même qu'il y a peu de belles personnes , quoique l'assemblage des traits les plus communs fassent la beauté.

Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de ce qu'on lime parce qu'il nous est utile, ni de ce qu'on hait parce qu'il nous nuit. Le goût ne s'exerce que sur les choses indifférentes ou d'un intérêt d'amusement tout au plus , et non sur celles qui tiennent à nos besoins : pour juger de celles-ci, le goût n'est pas nécessaire , le seul appétit suffit. Voilà ce qui rend si difficiles, et, ce semble, si arbitraires , les pures décisions du goût ; car , hors l'instinct qui le détermine, on ne voit plus la raison de ses décisions. On doit distinguer encore ses lois dans les choses morales et ses lois dans les choses physiques. Dans cellesci, les principes du goût semblent absolument inex-

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plicables (a). Mais il importe d'observer qu'il entre du moral dans tout ce qui tient à l'imitation (i) : ainsi Ton explique des beautés qui paroissent physiques et qui ne le sont réellement point. J'ajouterai que le goût a des règles locales qui le rendent en mille choses dépendant des climats , des mœurs , du gouvernement, des choses d'institution; qu'il ena d'au» très qui tiennent à l'âge , au sexe , au caractère , et que c'est en ce sens qu'il ne faut pas disputer des goûts.

Le goût est naturel à tous les hommes ; mais ils ne l'ont pas tous en même mesure , il ne se développe pas dans tous au même degré; et, dans tous, il est sujet à s'altérer par diverses causes. La mesure du goût qu'on peut avoir dépend de la sensibilité qu'on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l'on a vécu. Premièrement il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement il faut des sociétés d'à* musement et d'oisiveté; car, dans celles d'affaires, on

(i) Cela est prouvé dans un Essai sur l* Origine des Langues (*), qu'on trouvera dans le recueil de mes écrits.

(a) Vab inexplicable ; car^ par exemple ^ qui est-ce qui nous

dira pourquoi tel chant est de goût et non pas tel autre? Qui est-^e qui nous donnera des principes sur l'assortiment des couleurs ? Qui est-ce qui nous apprendra pourquoi Vocale plaît plus que le rond dans un compartiment de gazon, et pourquoi le rond plaît plus que l'ovale dans le bassin d'un jet d*eau?, . . .

(*) An liea de ces mou, dans un Essai sur l'Origine des Langues, Ie« M'itiona premières portent, dans ttn Essai sur le Principe de la Mélodie,

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